Les paysages intérieurs

« « Les hommes pensent de temps à autre. » Comment ai-je appris ce que « penser » veut dire ? – Il semble que je n’ai pu l’apprendre qu’en vivant parmi les hommes. – On pourrait, il est vrai, imaginer quelqu’un qui n’aurait vu vivre les hommes qu’au cinéma ou bien qui aurait seulement le droit d’observer leur vie, non de la partager. Il comprendrait alors quelque chose de leur vie, comme nous comprenons la vie des poissons voire des plantes. Des joies et des souffrances des poissons, nous ne pouvons parler. »

Ludwig Wittgenstein, « Remarques sur la Philosophie de la Psychologie », II, trad. de l’allemand par Gérard Granel, §29, TER, 1994.

Monument funéraire caractérisant le genre de l’architecture des ombres : [élévation géométrale] : [projet n° 25] : [planche n° 30] : [dessin] / Boullée [sig.]. Boullée, Etienne-Louis (1728-1799). Dessinateur.

Le bord noir élimé des murs qui entourent partout,
le même chemin de lumières courbes, sinueuses,
les liens fondus dans chaque geste, chaque parole.
Quand se détourne vague, le visage vers l’infini,
il y a ce sens jamais défait, toujours ici, et présent,

Immobilité des voyages dans les mots-signes,
Flux qui clignote, séries interactives et automates,
Peux-tu voir de l’ailleurs, plus loin, là où tu vas ?
Dans ce monde bien à nous, les yeux sont mobiles,
conventions et sens sont élaborés dans l’attente.

Nous partageons l’immanence des liens,
ces lectures courbes, droites ; diagonales de la terre,
des vivants pressés en partance pour les étoiles,
les vagues rougies et l’eau de feu qui dévore,
les cœurs des machines inertes et noirs.

La vie bât sous le sol des Empires,
ce réseau solide, cette familiarité décisive,
large, fondante, comme revenue de nous-mêmes.
Nos corps alignés sur un presque accord, et le doute,
coupant les astres lointains des dieux.

Nul besoin d’éclairs, déchirant, transcendant,
les différences naissent et meurent avec nous,
au sein du monde aimé, comme un habillage de mer,
qui enveloppe fragile, les restes des vivants,
les signes de guerre et la folle ambition.

Être là, présent, tranchant le fil glacé du silence,
devant l’autre et la vie qui me convoque,
pour voir la même permanence, jamais las,
Lui tenir la main, assuré, jamais fébrile,
et redécouvrir cette maison commune.

Les spectateurs muets sont enfermés dans la foire,
des invisibles bouches qui crient, plus proche.
Ils ne voient rien du monde que nous partageons,
nagent dans les eaux glacées du calcul,
des dresseurs de torts et d’ennui.

Traverser la dimension du présent, être là,
pénétrer le mur d’indifférence, la haine des difformes.
Prendre la parole dans un temps liquéfié.
La vie n’est pas ce silence douloureux,
elle n’est pas cet intérieur aux fenêtres fermées.

L’infini est tout proche de nous, là, lumière quasi-blessante,
par la suspension des rigides, des masques de la peur,
cette vague bleue qui remonte dans les signes et les gestes,
désagrège toutes choses anciennes, et respire,
dans chaque détail, chaque nuit, chaque couleur glissent nos présents.

MP – 17062022

Les empailleurs de nuit

« Il était un jeune garçon de Mirecourt
Qu’on voyait devenir de jour en jour de plus en plus court.
La raison de ce fait :
La hotte de maçon qu’il portait sur la tête
Et que l’on surchargeait d’un mortier des plus lourds.


Sa sœur, Deliria Tremens,
Devenait de plus en plus mince.
La raison de ceci :
Elle couchait dessous la pluie,
Et rarement dînait à la table des princes. »

Lewis Carroll, « Limericks » in « Fantasmagorie et poésies diverses », p.489, [1869], Trad. de l’anglais par Henri Parisot, Robert Laffont, 1989.

Les empailleurs de nuit vivent d’orages et de crépuscules ; ils font des recherches approfondies et si lentes de « matières très noires ». Certains soirs, à la tombée de la nuit, ils sont si nombreux qu’il est loisible d’en apercevoir en petits groupes, s’agitant à tout propos, dans de nombreuses ruelles cachées et obscures. Fringués à la même dégaine venues d’ailleurs, ils portent des velours sombres et des voiles translucides qui reflètent les lumières déclinantes du soir.

Par moment, la nuit n’arrive pas toujours au bon moment, ce qui occasionne chez eux une sorte de panique froide, cendreuse. Il pleut alors dans leurs yeux sombres des pluies sales, obscures et épaisses. Les minutes se comptent ainsi comme des poussières de montres brisées une à une.

Enfin quand la nuit se laisse approcher, les meilleurs d’entre eux agitent leurs cages sombres remplies d’obscurités. Pour faire sortir la nuit et la pousser plus loin encore, ils agitent encore et encore leurs cages pour que la matière noire s’imprime dans toute l’étendue liquide du ciel ainsi capturé. Par peur de rater l’opération délicate d’empaillage, certains professionnels se suicident en groupes, bienheureux, dans un bloc de nuit tout brouillon, pas encore prêt.

Leurs morts si fiers au combat laissent un arrière-goût d’eaux froides et bleues dans leurs bouches. Il arrive qu’approchant le grand minuit, des empailleurs ratent l’occasion et se retrouvent déjà proche d’un revers de nuit. Plus tard, observer les feutres d’étoiles laissera enfin apparaître ce grand drap d’obscurité.

Silence et sidération devant ce grand spectacle ; les empailleurs se retrouvent en masse bien compacte pour diriger leurs yeux noirs grands ouverts. Certaines lumières blanches rentrent dans leurs pupilles qui se voilent et sortent par leurs bouches. Il est souvent trop tard pour voir enfin apparaître les tardifs accidentés, ceux qui n’ont pas réussi à cracher leurs nuits aux empailleurs-collecteurs.

Rencontrer un empailleur est souvent l’occasion rare d’acheter un morceau de nuit bien ferme et lumineux à exposer chez soi. Les morceaux de nuits se vendent neuf ou d’occasion à 254 000 rouleaux d’étoiles. Le tarif pratiqué est encore si bon marché. Il suffit alors de monnayer très faux, d’être habile ou lucide, et de voir bien au travers du jour si possible, pour ramasser les étuis des étoiles et les boîtes de mille et une nuits.

On en sort indemne et bien souvent plus content qu’avant. Il faut voir quand le matin arrive, la foule des empailleurs se laisser fluidifier dans la lumière. C’est un beau spectacle aussi ; la nuit encagée, désintégrée, quand elle sort émet des « sons et des lumières » très vastes. Alors ils s’échappent et se désagrègent dans un concert de cris d’oiseaux-corbeaux.

Sur les marchés de contrebande, les produits frelatés sont encore malheureusement monnaie courante. Tout l’art de ramener chez soi un empaillage de nuit réussi consiste à faire la sourde oreille aux bavardages des commerçants et préférer le style vocal très musical des grands empailleurs.

Ceux-là se reconnaissent entre mille à force de vendre et d’acheter sur les marchés nocturnes. Ils ont la tête froide, les lèvres plissées et les yeux très noirs. Leurs cheveux à mèches filantes, demeurent souvent plaqués en arrière et leurs beaux visages taillés dans l’obscurité restent impressionnants à voir.

Chez soi, l’endroit où poser ses morceaux demande tout un art d’intérieurs. Il est, en effet, difficile de repérer des murs suffisamment larges, blancs et crayeux pour faire un belle ouverture. Si possible, un empailleur professionnel peut visiter les maisons le jour après la chasse et indiquer les endroits sur les murs, aux acheteurs et acheteuses.

Il en ressort ensuite un saisissant et vif contraste. Il y a aussi la question de l’encadrement qui n’est pas toujours ni possible, ni souhaitable, ni nécessaire. Peu de morceaux de « matières noires » acceptent d’eux mêmes, librement de se faire encadrer, le jour étant toujours bien trop cruel.

MP – 18042021

Cérémonie secrète

« De la profonde nuit, j’ai été libéré.
Mon âme s’étonne en immortalité,
Mon âme par-delà temps et espace
Épie la mélodie de l’éternité !
Ni jour ni plaisir, ni nuit ni souffrance
Est la mélodie de l’éternité,
Depuis que j’ai surpris l’éternité,
je ne ressens plus plaisir ni souffrance. »

Georg Trakl, « Le chant profond » in Poèmes I , Traduction et présentation par Jacques Legrand, Flammarion, 2001.

La profondeur du noir, cette nuit grande et ses habits de lune et d’étoiles,
habille mon vieux fantôme agissant aux bords du monde.
La terreur ; ce mannequin aux formes figées, par les coupures et la perte,
Celles qui respirent, se battent et supplient dans sa démarche,
Dans le fracas des vitres embarquées, percutées encore au loin,

Il est une minute folle, de visitation, près des ruisseaux de ce verre,
là je m’abstiens de tenir pour fermes ; les paroles, le sang et les lieux,
Dans l’abîme où se dérobent les pas, les langages et le temps,
Il ne reste que l’écart du sans âme, sans attaches, sans restes,
Rien n’appelle plus celui qui dort allongé, en arrière,

Par devers nous se tiennent les créatures, froides, fixes,
les visites folles des passagers du geste, et la dure réalité des objets,
Toux ceux qui m’entourent, décident et te projettent,
Dans la lumière vive de la scène là ou le monde est présent,
Se tiennent debout, les inutiles en pagaille, leurs dérisoires mouvements,

Quand je déplace cette lumière, grande, dans l’obscurité,
par les rues froides dévalées par le sprint et l’angoisse,
qui se tiennent haut dans le ciel prés des planètes,
tu te tiens en arrière, toujours, pour redoubler mes gestes.
Ne vient plus battre dans les intervalles, ce temps ; sépulcre absent ;

musique du vide, liquide de l’image, sons inexacts.
Dans ma bouche se tiennent des mots qui n’activent rien ;
dans mon corps survit l’étrange et longue défaite.
Ni sens, ni feux, ni désirs ; le même lent silence,
de la totale terreur oblique dont le sel perfusé,
A tenu en échec et mat, les décideurs policés,

Que veux-tu encore de nous ? Qui sommes les fuyards, les pertes.
Nous, renégats de l’agir, qui avons dit « non » à ce cirque,
de la mobilité sur la ligne adverse, la mascarade des projets,
des détresses survivent au présent dans le tremblement des mains.
Tout le corps rigide prés du souffle ; l’exhibition du spectre.

Dans ce rythme de la syncope, de l’élan et du délire,
je me souviens des mines défaites du psycho-pompe,
cette grande créature agile qui nous intercale,
entre le monde des objets, nous-mêmes et l’action,
toute cette foultitude de choses soudain vidées,
du sens même, et du sang mêlés, immobiles.

Il reste à déchoir de nos vivantes manies,
habitudes frêles et désirs d’être là,
avec toi qui a couru longtemps le chemin vers ici.
Maintenant, je me souviens de l’obstacle,
ce visage absolument vidé, les paroles nettoyées, et les yeux noircis,
D’un charbon gris fumant, plus loin dans le désert.

Dans ma course folle, je n’ai rien atteint,
ni concret, ni abstrait, ni forces ou faiblesses.
L’habit du fantôme est bien l’obscurité sans peur,
La douce visitation du spectre, qui engourdit les membres, et laisse choir,
tout le fond d’angoisse et le sens collé aux choses.

Pour quels domaines d’erreurs es-tu fait ?
Vers quelles encres de perdition, quelles masses de voyages ?
Toi qui redoubles les forces du corps, l’ancre des limbes.
Nous restons par derrière, revêtus du seul silence et la nuit mauve pénètre,
Tout ce vide du voyant, toute cette hésitation, ce large souvenir.

Mon double, aimant, spectre de fausses habitudes,
viens plus tard encore me serrer,
dans tes bras d’équerre, et tes visages si mouvants.
Surgi du fond de nulle part,
tu as changé ma vie et mon rapport aux choses,
Jamais je ne pourrai assez te dire : joie, amour et libertés sont mes attaches.

MP – 08042022

La forêt qui avance

« Vie tranquille des bêtes dans les forêts, pays déserts et inconnus, etc., où le cours de leur vie ne s’en écoule pas moins avec ses vicissitudes, ses actions, ses décès, ses successions de générations, etc., même si aucun homme n’en est le spectateur ou le perturbateur et même si elles ignorent tout des événements du monde – car ce que nous croyons connaître du monde ne vaut que pour les hommes. »

Giacomo Leopardi, Zibaldone, p.66, Allia, Paris 2019.

Les hêtres aux racines brunes et lentes,
avalent la poussière et les cendres à la tombée du soir,
leurs bras durs, noués et tendus vers le ciel,
fixent le crépuscule d’or, de feu et de miel,

Animaux aux vieil âges se glissent,
Parmi la mousse verte, les racines et les feuilles jaunies,
Par une lune froide gisante, où tremblent les nuages,
Amas de terre humide collé aux visages,

La forêt avance, seule, à pas comptés,
sur le tapis criblé d’étoiles argentées.
Sidération du verbe de sang mêlés,
au calcul froid des eaux grises et mortes,

Créatures à la pénombre regagnent les porches,
ouvertes et crissantes près du ruisseau,
qu’ont formées les larmes en cohortes,
tombées depuis les squelettiques vaisseaux.

Le grain humide du vêtement de peau,
habille la forêt d’une blanche veilleuse.
Viens sur la terre chanter le chant des bêtes,
ô monticule noir et rouge, à l’orbite nombreuse,

viens au feuillage, boire le sang liquide,
l’alcool qui pénètre l’œil grave, livide.
Bois la suave liqueur avant que ne grondent les pierres,
dans la chimère noire de l’ancêtre.

MP – 23/05/2019

La pensée, la vision et la grâce

« Comment faudrait-il donc appeler un homme qui ne pourrait comprendre le concept ‘Dieu’, qui ne parviendrait pas à voir comment un être raisonnable peut bien prendre ce mot au sérieux ? Devrions nous dire qu’il souffre d’une cécité ? »

Ludwig Wittgenstein, « Remarques sur la Philosophie de la Psychologie I », §213, Trad. de l’allemand par Gérard Granel, TER, 1989.

Dans ce paradis d’exil, de sons, de visions, l’âme ailée, se meut,
la bête compacte et blanche, alignée par la vibration du sang,
l’autre divin-humain dans son visage-paroles singulières et souffrantes,
sous les couvercles d’or et de ciels, figés dans l’écran obscur devant soi.
L’horizon du sans lieu, qui pénètre les regards et leurs cibles,

au fond desquels, les sociétés humaines stockent les « absolus » rigides.
Excitée, l’espérance folle va au delà des images-fixes de l’obstacle,
dans un temps sans futur, ni passé ; immobile maintenant qui saigne,
par la plaie cachée du visage et le geste à l’orientation folle,
l’aspect du dieu qui descend dans nos gestes, nos attentions primitives.

Regarde autour ; la compagnie du feu ; brûler par des flammes, centaines, délivrées ;
les procédures d’évitement et d’exclusion des rattachements bien conformes.
Elles vont finir repues et sans lieux, ni formes figées, comme abandonnées.
Regarde venir de toutes les portes d’exil, les prières des fous,
déployées partout, ces espérances nues, dans le vacarme de la vie.

Avant que ne suffoque le grand oiseau noir qu’a fixé la terreur d’être.
Remplir d’une infecte bouillie, le visage du grand dieu-clown fixé,
avant que ne sortent les défilés militaires des minuscules signaux-pantins.
Il reste à devenir, hors du Monde figé, à vivre, rêver et aimer l’entier naufrage,
de toute cette création nouvelle venue battre dans nos ventres tout chaud.

L’empire noir du sensible ; des signaux fixes effondrés dans les nuages de cendres,
les foules de psycho-comptables ; leur calcul mental est une science du réduit, exact.
Par ce même instinct solide du sang qui surveille toujours les destinations,
des petites créatures-symboles jetées sur la toile blanche qui s’agitent ;
l’alphabet de ces monstres ne sert à rien sinon à creuser la distance.

Avant que ne s’effondrent enfin les masses compactes de signes,
des affreuses sorties dehors que le vent froid à soufflé et fait disparaître.
Je vois ton étoile qui brille, dieu ; lumière qui brûle dans la nuit la plus sombre,
qui guide les prieurs, leurs désolations, dans les pas du destin du Monde,
Viens avec nous, étranger, pour sentir enfin le bonheur d’être libre.

Une simplicité et une tendresse proche d’un corps nu, divin, aimant,
Sans plans, ni comètes, ni étoiles figées dans la nuit,
Sans lois, ni prévisions qui bloquent, fixent et excluent.
Je vois le visage du père qui bascule ; sa terreur immobile et sa souffrance,
et j’ai pris la douleur qui est la sienne dans mon sang.

MP – 30052021

Oiseaux

Toute la nuit, dans la cour de granit, d’invisibles chats
Ont hurlé comme des femmes, ou des instruments désaccordés.
Déjà il sent la lumière du jour, sa maladie blanche,
Qui grimpe avec son plein chapeau de répétitions dérisoires.
La ville est une carte de joyeux gazouillis maintenant,
Et partout les gens, l’œil mica argenté et vide,
Se rendent à leur travail en rangs, comme s’ils sortaient d’un lavage de cerveaux.

Sylvia Plath, « Insomniaque », Poèmes, 1959-1963 in « Œuvres », Quarto, Gallimard, 2011.

Oiseau ; toi qui cries dans les sans-faces et les circuits de gestes vibrants,
Du son horrible et des lumières vives que la nuit projette à n’en plus finir,
Dans les complexes d’objets aux attitudes figées, les dispositions arrêtées,
Ne viens plus, je t’en prie, piquer au fond du corps, les traces lumineuses,
Ces images acoustiques qui veillent au détour de chaque son précis,

Oiseau ; laisse-moi vivre à nouveau le songe infini du futur,
laisse planer tes ailes fixées dans l’objet, tes ailes sucrées nous scotchent,
les mêmes désirs des morts-vivants, ces marchands d’instants-minutes et de veilles,
Les masses débiles figées sur les écrans multiples, les corps infinis et gisants,
Tous projetés dans un cirque mobile de signes et d’images-objets,

Oiseau ; toi qui au dehors des cirques affreux, voles et dresses le monde ailleurs,
Quand tu pénètres dans la bouche des fantômes, à la remontée du sang,
Ne laisse pas de traces spectrales, ces tronçonneuses pleine de chairs,
Laisse-moi tout seul et fier, vivre près des choses, et des êtres aimés,
Laisse-moi encore du temps avant que ne se soit figée dans l’espace, la blancheur,

Oiseau ; le rêve de pluie doit laver le cri immense et la douleur des vaisseaux,
Dans le crâne percé du défiguré, cette plaie ouverte, large et vibrante,
Ce visage sans lieux, ni paroles, ni affreuses et humaines faces,
Qui marquent toutes le lien tirant vers l’ailleurs et les sans voix,
Laisse-moi vivre tout près du mort aimé, cet amour du sang transmis,

Oiseau ; toi débile, feuillette, aux crânes minuscules, et aux rythmes affreux,
La Nature à la sauvagerie même des scansions, des chemins et des traces,
Il n’y a plus rien que tes cris aigus qui drainent le circuit d’horreur,
Tu as l’art de conduire et de vomir la prédiction des forces, du destin,
Toujours le même, oiseau ; rouge, cyan et noir ; couleurs de nuit et de temps.

MP – 02092021

La Terre des réseaux

Un hors-lieu sans villes, ni couleurs, membres ou visages,
Un sombre pressentiment naissant, devenu complexe et si froid,
Vers lequel les terres blanches, paraissent neuves et puissantes,
Des traits invisibles sur cette blancheur sépulcrale des tableaux,
Une portée de lignes claires, tracées droites et sans failles,

Allant faire surgir, espérant la même nuée d’avenirs ouverts,
Des nombreuses respirations vivantes, battantes, apaisées,
Évitant les violentes figures, et la transparence des astres,
Qui palpitent au creux des vitres, scènes, corps et jetés simulacres,
L’arbre-prisme et les organes multiples ; leurs terreuses destinations,

Une voie médiane, lente et profonde que la guerre naissante,
Par où s’ajoutent ensembles les nouveaux langages, nus et fiers,
Une destitution de monde, fiable, et les cages aux fous retirés,
Où seront enfermés tous les fantômes, les filets noirs et les mimes,
Hurlant par les mêmes bouches-fermetures, l’absolu néant,

De l’ensauvagement par le signe-symbole, l’encre et le sang,
Des yeux battent des clôtures froides, et des armes tristes,
Des livres ouverts, muets, qui ne disent plus rien, nulle part, à personne,
Une passion du reste, du revivre, de l’espérance à côté du souffrir,
Le pli et la branche devenus fonctions ; nul, étrange et inutilisable,
Jeté par devers soi hors du monde seul, battant ; « je » peux revivre enfin.

MP – 07012020

Le froid manteau

Les crissants vêtements remplis de terminaisons noires,
La résolution longue et belle des astres fixes et froids
Percée d’un même stellaire mouvement géométrique,
A repris la sanction numéraire, la délicate et dure tension,

Une ligne d’horizon belle, unique, ténue et fragile,
Dirigée droite et partout à l’entremise des vrais et seuls courages,
Pareille aux immenses filets noirs tirés des lents songes muets,
Habillée des grands centres-terrestres figés dans l’oubli,

Brûlant par devers soi, tout le sang bleu des mers,
Vapeurs profondes et sueurs dans les abyssales nuits,
Ces boules d’énergies noires lancées près des grandes nuées,
Venues devant les êtres sensibles trouver la mort,

Quitter et réunir, revenir et fuir les continents des leurres,
Ces géographies de l’abîme partout présentes et futures,
Dont les clignotements affreux redressent les combats,
Les mêmes sutures, plaies et progressions heurtées,

Tout près bat le cœur du secret, de l’être vivant fragile,
La terreur figée dans ses yeux, et le battement du pouls,
Devant la fin et l’effacement hantées, de sa silhouette,
Humain et fantômes, braises et machines unifiées.

MP – 23012019

L’ancêtre et la forêt

Les foules hêtres aux racines brunes marchent en réseau, lentes,
Avalent la poussière d’infini, ces étoiles brillantes, fixes à la tombée du soir,
Leurs bras d’équerre, fermes et noués tendus vers la voûte stellaire,
Fixent le crépuscule d’argent et d’or qui tombe l’uniforme d’une nuit noire,

Animaux au vieil âge, masses de vieillards mourants, se glissent,
Parmi la mousse brune, os, mains et troncs gris et les feuilles de papier jaunies,
Par une lune froide gibbeuse, figée tout en haut, où tremblent les amas de nuages,
Ont descendus le voile de terre humide collé dans ce visage blanc, affreux,

La forêt avance à pas nombreux, dans les cités bientôt mortes et désertes,
La chaleur suffoque dense, et succombe des astres aux liquides morts,
Sur le tapis du ciel livide criblé d’étoiles blanches et noires,
Sidération du verbe où la bouche morte boit le sang des visages,
Cette bouche comme un trou noir absorbe le calcul inerte des eaux,

Les créatures scanographes à la pénombre du soir regagnent les porches,
Transpercées, ouvertes et crissantes tout près du ruisseau d’argent,
Qu’ont formées leurs larmes venues toutes luisantes, blessées en cohortes,
Tombées depuis les grands froids et les squelettiques vaisseaux,
Dans les fleuves brûlants, toutes rongées par notre extatique amour,

Le grain humide du vêtement blanc de nos peaux continues, mon ange,
Habillent les dernières forêts vastes d’une vierge et colombe veilleuse,
Viens sur la terre neuve, mon amour, chanter le chant des êtres si vaillants,
Ce vil ancêtre mille fois rigide, n’a plus rien pris de ce futur devant nous,

Ô visage noir à l’orbite d’insectes, globes fixes et nombreux,
Toi qui viens au feuillage, boire le sang liquide de la plaie du Monde,
L’alcool montant des sexes-blessures dans le seul œil ouvert et lucide,
Bois la suave liqueur avant que ne grondent les blocs immenses et les pierres,
Dans la chimère noire de l’ancêtre, mon amour, tu es venu.

MP – 10122019

Cités de verre

Nous voilà encore une fois en train de regarder l’être. Jusqu’à présent, nous l’avons conçu comme une grande masse liquide. Mais nous devons également le considérer comme une masse solide, énorme et solide, un grand marbre à travers les veines duquel nous cherchons à lire comment une figure sculptée peut bien en naître – ou un désert aride, dont les seules différences sont de longues crêtes de dunes pierreuses.

Toni Negri, Art et Multitude : neuf lettres sur l’art , Atelier : EPEL, 2005.

La peur raillait ses bêtes, un jour de pluie et de cendres,
quand tout le lointain était métal et verre, fixe, lisse et moderne.
Agrippées aux chocs des digits frappés sur l’écran,
les alarmes de nuit flottaient par dessus la voûte stellaire.

Sur le puzzle des toitures, les bêtes meuvent le silence,
bloc par bloc, les immeubles et les vitres bleues, bien droites,
qui font bouger les singes, les mimes et les pantins articulés,
qu’actionnent, avec l’orage, les larmes vides sur les fenêtres.

Il n’y a rien, ici et là, tout autour, que le froid organique et la faim,
tissé du voile humide, de leurs corps-objets rampants,
que projettent les âmes-grises qui veillent là derrière,
dans un théâtre d’aurores, de vitres et de sang.

Opéra de verre où sont maintenues, bien recluses,
les âmes pilées d’une collection froide, sans personnes.
Avancent, crescendo, lézardent la nudité des murs,
les statues mobiles, séparées de la mémoire,
ont bu les images, le son, la bouche seule et rayée.

Ces prisons de chairs, de câbles et de feux,
dans la voix fragile des bêtes à la psyché digitale :
cette mutation des tyrans, noire et complexe.
Des prothèses organiques presque vitales,
pour nos corps puissants, rhabillés.

MP – 13/09/2019