Les empailleurs de nuit

« Il était un jeune garçon de Mirecourt
Qu’on voyait devenir de jour en jour de plus en plus court.
La raison de ce fait :
La hotte de maçon qu’il portait sur la tête
Et que l’on surchargeait d’un mortier des plus lourds.


Sa sœur, Deliria Tremens,
Devenait de plus en plus mince.
La raison de ceci :
Elle couchait dessous la pluie,
Et rarement dînait à la table des princes. »

Lewis Carroll, « Limericks » in « Fantasmagorie et poésies diverses », p.489, [1869], Trad. de l’anglais par Henri Parisot, Robert Laffont, 1989.

Les empailleurs de nuit vivent d’orages et de crépuscules ; ils font des recherches approfondies et si lentes de « matières très noires ». Certains soirs, à la tombée de la nuit, ils sont si nombreux qu’il est loisible d’en apercevoir en petits groupes, s’agitant à tout propos, dans de nombreuses ruelles cachées et obscures. Fringués à la même dégaine venues d’ailleurs, ils portent des velours sombres et des voiles translucides qui reflètent les lumières déclinantes du soir.

Par moment, la nuit n’arrive pas toujours au bon moment, ce qui occasionne chez eux une sorte de panique froide, cendreuse. Il pleut alors dans leurs yeux sombres des pluies sales, obscures et épaisses. Les minutes se comptent ainsi comme des poussières de montres brisées une à une.

Enfin quand la nuit se laisse approcher, les meilleurs d’entre eux agitent leurs cages sombres remplies d’obscurités. Pour faire sortir la nuit et la pousser plus loin encore, ils agitent encore et encore leurs cages pour que la matière noire s’imprime dans toute l’étendue liquide du ciel ainsi capturé. Par peur de rater l’opération délicate d’empaillage, certains professionnels se suicident en groupes, bienheureux, dans un bloc de nuit tout brouillon, pas encore prêt.

Leurs morts si fiers au combat laissent un arrière-goût d’eaux froides et bleues dans leurs bouches. Il arrive qu’approchant le grand minuit, des empailleurs ratent l’occasion et se retrouvent déjà proche d’un revers de nuit. Plus tard, observer les feutres d’étoiles laissera enfin apparaître ce grand drap d’obscurité.

Silence et sidération devant ce grand spectacle ; les empailleurs se retrouvent en masse bien compacte pour diriger leurs yeux noirs grands ouverts. Certaines lumières blanches rentrent dans leurs pupilles qui se voilent et sortent par leurs bouches. Il est souvent trop tard pour voir enfin apparaître les tardifs accidentés, ceux qui n’ont pas réussi à cracher leurs nuits aux empailleurs-collecteurs.

Rencontrer un empailleur est souvent l’occasion rare d’acheter un morceau de nuit bien ferme et lumineux à exposer chez soi. Les morceaux de nuits se vendent neuf ou d’occasion à 254 000 rouleaux d’étoiles. Le tarif pratiqué est encore si bon marché. Il suffit alors de monnayer très faux, d’être habile ou lucide, et de voir bien au travers du jour si possible, pour ramasser les étuis des étoiles et les boîtes de mille et une nuits.

On en sort indemne et bien souvent plus content qu’avant. Il faut voir quand le matin arrive, la foule des empailleurs se laisser fluidifier dans la lumière. C’est un beau spectacle aussi ; la nuit encagée, désintégrée, quand elle sort émet des « sons et des lumières » très vastes. Alors ils s’échappent et se désagrègent dans un concert de cris d’oiseaux-corbeaux.

Sur les marchés de contrebande, les produits frelatés sont encore malheureusement monnaie courante. Tout l’art de ramener chez soi un empaillage de nuit réussi consiste à faire la sourde oreille aux bavardages des commerçants et préférer le style vocal très musical des grands empailleurs.

Ceux-là se reconnaissent entre mille à force de vendre et d’acheter sur les marchés nocturnes. Ils ont la tête froide, les lèvres plissées et les yeux très noirs. Leurs cheveux à mèches filantes, demeurent souvent plaqués en arrière et leurs beaux visages taillés dans l’obscurité restent impressionnants à voir.

Chez soi, l’endroit où poser ses morceaux demande tout un art d’intérieurs. Il est, en effet, difficile de repérer des murs suffisamment larges, blancs et crayeux pour faire un belle ouverture. Si possible, un empailleur professionnel peut visiter les maisons le jour après la chasse et indiquer les endroits sur les murs, aux acheteurs et acheteuses.

Il en ressort ensuite un saisissant et vif contraste. Il y a aussi la question de l’encadrement qui n’est pas toujours ni possible, ni souhaitable, ni nécessaire. Peu de morceaux de « matières noires » acceptent d’eux mêmes, librement de se faire encadrer, le jour étant toujours bien trop cruel.

MP – 18042021

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