« La douleur déborde la logique, le rationnel, le langage. La douleur est une clé qui ouvre la porte de la communauté. Tous les grands sujets collectifs sont formés par la douleur – du moins ceux qui luttent contre l’expropriation du temps de la vie menée par le pouvoir, ceux qui ont redécouvert le temps comme puissance, comme refus du travail exploité et des structures d’ordre qui s’instaurent à partir de l’exploitation. La douleur est le fondement démocratique de la société politique alors que la peur en est le fondement dictatorial, autoritaire. »
Antonio Negri, « L’ontologie créative de la douleur » in « Job : la force de l’esclave », p.155, Traduit de l’italien par Judith Revel, Bayard, 2002.
Carl Gustav Carus, View of Dresden at Sunset, ca. 1822.
Rencontrer cette femme aimante, divine et glaciale,
et son visage défendu ouvert en milles facettes,
ses yeux noirs et verts qui glissent à l’horizon,
tenir sa main comme une promesse de futurs,
et caresser doucement ses cheveux noirs et gris,
là haut, aux sommets des buildings sombres, décolorés,
les parois de verres sont chauffées à cents degrés,
le bitume fond par plaques entières,
et nous sommes nés, nous, génération X,
génération sans futurs, remplis de libertés,
nous sommes les amants du siècle, le désordre,
les anges du désastre attachés au moteur aveugle,
du Capital rouge sanglant, qui fonctionne, inerte,
tout autour de ce moteur horrible, les thuriféraires chantent,
les gloires des trépassés, le soleil des vaincus,
ce vieil âge qui consomme à l’infini, sa disparition,
et le smartphone règne en roi des abîmes,
la projection de l’Ego collé sur l’écran,
avec le Temps mort des réseaux-machines,
et ces minutes précieuses captées,
dans les prisons virtuelles, nulles, égotiques,
ne sont pas données au monde qui se détruit,
les performants « performent » leurs cellules de forces,
les faibles sont éliminés et brûlés par le soleil.
Toucher la peau nue de cette femme impossible,
l’enlacer dans mes bras nus, épuisés,
embrasser ses lèvres de chairs, rouges et bleues azur,
creuser un abri protecteur au milieu des catastrophes,
ou bien faire advenir tout le monde d’après,
ton cœur qui bât le rythme des oppressions,
déploie les scansions qui découpent et avalent,
nos gestes hasardeux aux contacts des décisions fantômes,
l’annulation de l’action et la progression du mal ..
le rien ; le spectre-Nihil, ce puissant stimulant des désastres.
Regardez moi ; satires et bouffons-rois des Tyrans,
ceux là qui plastronnent fièrement en mondovision,
leurs émissions TV rutilantes, inspirent le dégoût,
car ils font mal aux autres et détruisent la Terre,
des livres-mondes vont montrer les chemins,
des livres-phares qui restent allumés dans la nuit,
et des musiques étranges vont perfuser vos rêves,
des films noirs vont montrer l’autre vie possible,
informer des ciels liquides de peintures,
des théâtres d’aurores déposés sur les plages,
des sculptures sociales et intemporelles …
Nous aimons la vie et la Terre encore vivante,
nous voyageurs des souvenirs de l’Impossible,
pays de l’amertume et des danses fatales et numériques,
nos temps sont les temps futurs, ceux là de l’Esprit social,
et des corps blessés qui guérissent aux contacts,
des milles tourbillons de vents, de pluies et de neiges,
et nous sommes les matières, les nerfs et les sons qui grippent,
les moteurs rouges-inertes et les mouvements morts,
nos gestes sont ceux du soin et de l’attachement,
nos voix trahissent la bonté d’un monde situé ailleurs,
mais le spectacle total, égotique, hypnotique et massif,
que diffuse le smartphone ; l’écran intégrateur,
est une forte résistance, une dimension inertielle,
à l’impossible, nos promesses sont données,
dans les flux de l’impossible monde qui advient,
avec ses causalités monstres, ses effets de chocs,
les machines effondrées, les sociétés vulnérables,
et quand je te regarde femme aimée,
je vois l’amour sorti de la terreur et du désespoir,
sorti des foyers d’isolement et de renoncement,
cette révélation de l’amour, puissance d’agir,
tout contre les travaux des spectres-figures,
des fantômes de la machine de perdition,
de visages en visages, en reconnaissances,
révèle les destins des enfants-humains à eux-mêmes …
Nous sommes faibles, vulnérables et blessés,
emportés dans les fracas des cités imbéciles,
et nous supportons les traceurs, les maladies, les surveillances,
le monde de l’Ego-drame hyper-connecté,
mais ils ou elles vont rencontrer les seuls futurs,
par les dimensions naturelles et les sciences de la décision,
les masses devront s’affermir et combattre,
renverser le monde qui conduit à la mort et au faux,
vivre dans les pays d’Impossible,
ce continent du désarroi, de l’angoisse et des remords,
quand tout ce qui avait été n’est plus …
Tenir les promesses humaines, rêver un être vivant.
MP – 10072026
