Difformance

« Une grive s’est écrasée contre ma fenêtre :
une belle voix en moins
tuée par le verre, ce miroir –

magicien produisant une illusion d’arbres –
et par ma paresse ;
Pourquoi n y’ ai-je pas mis de croisillons ?

Là-haut dans l’air de la nuit
parmi les gratte-ciel la musique meurt
tandis que vous allumez vos faux levers de soleil :
votre lumière est la dernière obscurité des oiseaux.

Partout, partout
Leurs plumes tombent –
chaudes pas comme de la neige –
bien qu’elles se fondent dans le néant.

Nous sommes une symphonie mourante.
Aucun oiseau ne le sait,
mais nous – nous savons

Ce que produit notre magie nocturne
Notre magie de lumière noire. »

Margaret Atwood, « Sensibilisation à la lumière fatale », in « Poèmes tardifs » [Dearly], p.179, Traduit de l’anglais (Canada) par Christine Evain et Bruno Doucey, O.W. Toad Ltd, Robert Laffont, 2020.

[Le Monstre] : [estampe] / Jean Veber. Veber, Jean (1864-1928). Graveur

Il suffit de ne pas voir, d’éviter l’absence de figure humaine,
et pour laisser le dégoût de cette vision ne pas subvenir,
ne pas regarder l’étranger en face et creuser l’ombre absente,
refuser toutes les rencontres avec cet enfant-monstre,
changer les regards fixes des possédé.es,
quand le voir de la nuit est perdu au fond des Temps,
tous les couloirs absents de toutes les rencontres,
dans les angles des chambre suintent nos angoisses,
qui filent des métaphores comme des toiles d’araignées.

Et le monstre dieu sait qu’il ne peut être vu simplement et tranquillement, il est au courant de la gêne et de la répulsion immédiate, à chaque tentative de le voir en face, dans les puits d’abîmes mais la maladie en nous creuse un abri pour la mort,
un noyau d’abîmes froides et de nuits sans étoiles,
la face torturée et le monde de tous les autres, fuyant et effacé,
nous sommes les spectres figures, les renégats de l’acropole,
nous reconnaissons les certitudes vivantes, et les jours se lèvent,
ils marquent leur temps par le soleil brûlant, cette opale de flammes,
mais nos faces monstrueuses ont été vidées de toutes expressions …

Les autrefois visages perdus, infiniment nombreux, tout en arrière,
tués par la maladie chronique, sombre, inerte et fatale,
sont fixés dans des vieilles et rares photographies,
on peut les consulter comme on consulte avec regrets, le passé,
et de ce passé – KSR – rien ne passe, rien ne survient au présent,
il fait froid dans le visage meurtri de l’enfant-monstre,
personne ne s’y reconnaît, rien n’est accueilli dans cet endroit terrible et tous les jours, la solitude immense envahit tout,
on en vient à chérir la compagnie des fantômes, le bruit que font les spectres,

les vieux livres dans les chambres d’enfants travaillés par la mer,
la lune gibbeuse et le manteau d’étoiles à minuit,
et quand tu nous regardes tu ne vois plus rien,
ni souffles de l’âme, ni braises vivantes, ni compagnons d’infortune,
nous sommes le futur trépassé, l’absence de Temps, le corps-vide,
le soleil noir éternel qui a fixé l’obscure présage et la nécessité,
l’immense vide qui grandit au milieu de nulle part, la promesse anéantit, notre absence de visage humain est une société cruellement absente, le regard gêné ou fuyant et la couche de politesse affreuse et sirupeuse.

Et tout est écrit dans le monde des lettres machines,
les lettres de glaces et de flammes, le K du sculpteur,
le corps même souffrant et abandonné, dans l’éternité,
s’est traduit dans ce futur des traces et des mouvements épais,
tu pourras te nourrir à la source de tous les enfants-monstres,
voir les nombreuses sculptures de signes complexes,
te promener libre dans nos avenues fières et nos chemins de traverses. Ici la cité des mondes perdus, détruite par la maladie,
tu pourras investir nos ruines et pressentir notre possible futur …

En attendant cette mort ultime, notre monde est si étrange et tout seul. Il est une immense terre de solitude et l’âme de l’oiseau magique que nous chérissons pour son chant et ses couleurs vivantes,
qui voyage comme un esprit au milieu des contrées désolées,
passe et repasse dans nos lignes de vies et de sentiments,
nous sommes difformes et monstrueux et nous inspirons la pitié,
et la fatalité de cette transformation s’est répandue partout,
mais nous croyons possible la transmission de nos forces, de nos créations, nous parions sur de nouvelles aurores, de nouveaux crépuscules et nos parts d’enfance métabolisent les récits des futurs.

MP – 04072026

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *