L’Idole Argent

« Qu’il s’agisse des industries du luxe ou de l’art contemporain, le message est le même : l’important est d’en être, autrement dit de ne jamais risquer d’être exclu ou expulsé de ce monde où tout a un prix. Convergence essentielle qui explique pourquoi « l’art des vainqueurs » est de plus en plus financé, promu et propagé par les détenteurs des industries du luxe.
En dépend en effet l’issue de la guerre entre ce monde où tout a un prix et celui, chaque jour plus fragile, dont aucune valeur n’est à extraire. C’est une guerre féroce, où la moindre manifestation de ce qui n’a pas de prix doit être immédiatement neutralisée, sinon détournée, pervertie ou annihilée. »

Annie Le Brun, «  Ce qui n’a pas de prix : Beauté, laideur et politique », p.100, Éditions Stock, 2018.

« Where There are People Money May Be Made »
Adriaen van de Venne. 1652. Baroque.

Nous sommes seuls perdus au milieu des autres humains,
et les forteresses sont légions, l’Ego-drame, l’unique,
et ses propriétés privées, mentales ou fiscales,
la mort imprimée sur des billets – monnaies digitales,
l’espèce de musique inerte de stupre qui vous envahit,
l’horrible et nauséeuse musique venue des enfers,
à chaque transaction muette, l’idole Argent fascine, rutilante,
elle brûle les doigts et fixe les orbites creuses,
on va tuer pour l’Argent, dieu des destructions,
on va supprimer notre survivance, nos terres vivables,
il suffira de s’injecter le poison lent du doute,
dans les neurones câblées sur les réseaux,
combien coûtez-vous, morts-vivants, nouveaux nées …
L’existence et les paradoxes de la survie,
combien de temps de vie, de paroles, je vais te régler ou te léguer,
combien vends tu ma force de travail aux innombrables capitaux ?
Aux maîtres exploiteurs, aux Automates de tri … Nous répétons les blocs textuels d’une imagination sociale mutilée, ceux la qui sont vendeurs, qui permettent de résoudre un problème technique, l’expression violentée dans ses bases instinctives,
les corps annulés au profit des images de synthèse,
Seuls compte l’Ego drame, les passions de l’idole …

Nous sommes seuls perdus au milieu du néant,
l’Argent traîne ses dégaines de vieux monstre métaphysique,
il habille toutes les relations inhumaines,
et à la froideur de son contact, on recule, épouvanté, interdit,
c’est le froid du cadavre que l’on touche et l’insecte qui grésille,
pris dans l’ampoule salie du projecteur capital,
la lumière blanche, blafarde du cerveau ; l’odeur d’âmes bon marchés,
broyées par centaines de millions au travail,
l’odeur monstrueuse de la guerre de tous contre chacun,
et par delà les épaules du monstre, il n y’ a plus rien de visible,
un désert d’expressions, des réactions utilement programmées,
l’Argent est le roi du silence, le maître en ta demeure, Seigneur,
s’il brûle les doigts, il annule aussi nos différences,
tout le monde veut l’Argent, tous ils veulent et encore,
ils veulent et veulent encore, ils veulent les vouloirs de la mort ..
Et ses habits sont invisibles, presque insoupçonnables, il traîne en arrière des rencontres comme un spectre toujours égal à la somme de lui-même, l’obsession du roi, le vide expressif et l’annulation des rêves et si tu luttes contre les fantômes de l’argent, ton futur devient incertain, il se peut qu’il t’arrive malheur, que l’on t’exclue …

Il y a des conduites appropriées, adéquates, accaparées,
des idées payantes, crédibles ou de bonnes factures fascistes,
et on fait crédit sur l’autel du silence des âmes mortes,
on paye la mort cash sans regrets, ni espérances,
il faut détruire et exploiter comme le veut l’Argent,
faire partie des jeux de paris, des choix, des stratégies,
et devenir seul, enfin devant son petit dieu personnel A …
Commander, s’agenouiller, faire génuflexion, prier pour son rachat,
plus tard après sa mort, tous les jours passés ici bas …
Il faut consumer sa propre vie au cœur des foyers brûlants,
on est tous égaux devant l’Argent, c’est la valeur suprême,
le signe égal mis devant tes yeux froids et vides,
le calcul de forces et de retraits, les positions des guerres,
et la guerre ici est celle de l’autodestruction complexe,
l’humain se suicide avec plaisir, il consomme, se reproduit et tue,
et son bonheur sur Terre est de plus en plus rare,
car pour manger, se loger, se vêtir, il faut bien l’Argent,
la figuration du spectre monnaie montrée à l’intérieur des âmes,
l’espèce d’impression dégoûtante qu’il laisse sur les êtres,
la peau du visage striée par des formes de pouvoir,
et les choses sont vidées de leurs sens, hors de toi,
nous avons fixés des prix à toutes choses sur Terre,
sur des marchés violents, des vaines conquêtes, des astres télévisuels,
et l’image persistante dans ta tête est celle la plus vendue,
la plus prometteuse, la plus réussie, la plus désirable,
de même le signe-mot est une unité du capital,
il sert de pièce tactique aux stratégies d’enfermement,
l’Ego-drame et l’Argent roi ou comment en finir …

Et cela veut dire quoi, cette coloration des âmes,
en la couleur grise et blanche des marchés égotiques,
des signes-foncteurs de forces et de réactions mobilisées ;
toute la dimension expressive du monde est colonisée,
par ces transactions froides, aux réflexes de jugements conditionnés,
et si je ne veux pas de l’Argent, je meure, seul et abandonné,
si je ne souhaite pas vivre avec cette idole, je suis déjà condamné,
il faut voir les réactions standards du capital rouge sanglant,
directement dans les faces grossières des techniciens,
les techniciens du vide et de l’évidage des esprits,
ceux là qui travaillent pour les entreprises d’Automates,
dans les temps des machines à calculer la structure-langage,
dans les espaces mornes et tristes des cités englouties,
par les mécanismes de l’Argent, du mental obscure, du fétiche et du secret, quand tu regardes tout autour ces forteresses Ego,
les tactiques d’attaques sont complexes, difficiles ou redoutables,
il faut démonter leurs langages morts nés, leurs syntaxes machines,
procéder par analogies, figures et métaphores puissantes,
rompre avec la logique digitale, serpentante, neuronale …
Roi des abîmes, force de destructions, ton circuit d’emprises est total,
il condamne les femmes et les hommes à leurs propres disparitions,
il refuse ce qui sort du traitement conforme des émotions,
n’espère rien de l’idole, elle fascine et aveugle les voix des masses,
elle retourne les valeurs du monde et blesse la vie ordinaire,
et fait de la planète Terre un pur enfer de compétitions,

Alors devient rien et tout, une fois pour toutes,
sort du silence spectrale des aliéné.es,
dans une mathématique bleue azur, un respect des vivants,
nous aurons bientôt de l’Argent à n’en plus vouloir,
et le dieu détruit va tomber sous les trans-formes du climat,
il va tomber et se faire remplacer par quoi ? Comment cela ?
Qui va le rendre possible, ce monde de catastrophes et d’espoirs ?
Nous aurons du crédit infini pour sauver la Terre,
des lignes de crédit – bien qu’abstraites – dans ces mondes, cela compte ..
L’économie de guerre moribonde, la fatigue et le désespoir,
devant cette espèce irrationnelle, qui vit – hallucinée – dans un programme ; toutes machines causales effondrées prises à l’intérieur,
comme des axes de rotation affreuse qui tourne encore tous seuls,
et envoient des millions de pauvres à la maladie et à la mort,
l’inertie des pulsions de mort liées à l’idole,
tout ce fatras de pensées administratives et grandiloquentes,
l’économie politique réduite à une blague tueuse de l’espèce …
On en reste sidéré et pris de tremblements, de fous rire et de craintes,
la guerre militaire fait la guerre économique et inversement …
Neutraliser l’idole, cela revient à faire ceci :
« payer » tout le monde pour que survivent la Terre et les vivants.
puis sortir de la logique mortifère de l’idole,
briser les valeurs de l’argent ; supprimer le mérite et la distinction,
et inspirer l’humain en une nouvelle solidarité terrestre, sauvage ou survivante. Prévoir des « banques du développement » si vous voulez, bien sûr, de simples interactions sociales symboliques pour bien agir ou recréer et rendre possible une politique de l’action, du sentiment et de la pensée …

MP – 04092026

Tribute I

« Les enfants ne sont pas toujours synonymes
d’espoir. Pour certains ils sont synonymes de désespoir.
Cette femme aux cheveux coupés
pour ne pas se pendre
s’est jetée d’un toit, trente
fois violée et enceinte de l’ennemi
qui lui a fait cela. Celle-ci a eu le bassin
brisé à coups de marteau pour que l’enfant
puisse être extrait. Puis, elle a été jetée,
inutile, comme un sac déchiré. Celle-là
s’est perforée avec des brochettes de cuisine
et s’est vidée de son sang sur une toile
cirée plutôt que de porter
à nouveau et de dépasser la limite. Il
y a bien une limite, mais qui sait
quand on l’atteint ? Les fossés du dix-neuvième siècle
sont jonchés de petits cadavres de cire
jetés là avec épouvante. Un avion
survole trop bas la ferme des renards
et la mère mange ses petits. C’est aussi
cela la Nature. Réfléchissez donc à deux fois
avant d’adorer les sillons labourés, ou de rendre
hommage à un ventre plein
ou de choisir une fille pour jouer
la mère magique, en bleu
et blanc, sur ce piédestal,
parfaite et intacte, distincte
de celles qui ne le sont pas. Ce qui veut dire
toutes les autres. C’est une question
de nourriture et de sang disponible.
Si la maternité est sacrée, joignez l’acte à la parole.
Alors seulement on pourra espérer qu’advienne
sur la terre brisée et scintillante
ce miracle que l’on
chante, le jour
où chaque enfant sera une naissance sacrée. »

Margaret Atwood, « Chants de Noël » in « Monstres & monstruosités », p.57, 58 et 59, Poèmes choisis et traduits de l’anglais (Canada) par Christine Évain & Bruno Doucey, Éditions Bruno Doucey, 2026.

Fragments d’un monde détruit – 217

Effacer l’expression

« Il n’est pas de crime aussi odieux que le manque d’orthodoxie dans la conduite. […] Le manque d’orthodoxie menace bien autre chose que la vie d’un simple individu : il frappe la Société même. »

Aldous Huxley, «  Le meilleur des mondes », – « Brave New World » – p.170, Presses Pocket, 1977.

« The Mask with the Little Flag », Paul Klee, 1925. Cubism. Period : Bauhaus.

La fatigue grandit en nous, seule et intense,
comme une ombre du feu, impériale, immense,
elle projette des ralentis incarnés dans chaque geste,
nous sommes en 2040, il fait froid et lourd,
dans leurs énormes complexes-machines,
les impulsions des forces neurales battent dans nos cervelles,
chaque humain est doté de synthétiseurs cérébraux,
aux formes vocales-scripturales, synthétiques,
qui dictent et alignent les scripts des complexes audio-neuronaux,
le visage est explosé en milles facettes numériques,
on ne reconnaît pas l’humain, le vieil humain « risible »,
sans l’adjonction de la machine à augmenter,
et les souffrances organiques sont signalées, réprimées ou tues,
elles représentent les aléas des systèmes de preuves,
un coût pour l’administration des traces,
l’assurance des passages symboliques et organiques,
et les sens des signes-mots demeurent artificiels, contrôlés,
ils s’empilent dans les programmes bio-numériques,
les mécanismes faciaux dirigent nos comportements, …

Je recherche un être humain dit naturel par delà l’interfaçage,
liant machine et organes, visions et médiation, voix et transcoder,
et le son des machines vibre dans l’œil du cyclope,
une absence de musique, affreuse, à n’en plus finir,
elles donnent accès à un monde de divertissements virtuels,
les champs de stimuli parfaits sont légions,
le pouvoir abrutissant des corps pornos gérés,
on y répond par cette logique du plaisir ultime,
et l’objet-image toujours acheté et consommé,
il n’y a plus rien de naturel, tout autour de soi,
que les techniques de renforcement de la satisfaction,
l’expression annulée, rentrée ou meurtrie,
calibrée aux résultats des machines de commandes,
et l’imprévisibilité des comportements vivants est chassée partout,
par les automates de tri, ceux-là omniprésents,
surveillant les anciens humains fabriqués en séries,
le support matériel et physique de l’humain est parfois une gêne,
il faut pouvoir aller contre cette limitation organique,
les corps sont faibles, dangereux, des véhicules de maladies,
et nos langages ordinaires ont été confisqués par les machines ;

nos pensées inutiles dérivent à l’écart des enjeux de travail,
l’activité humaine, productrice de valeurs et de sens, est transformée,
elle consiste à « prompter », « requêter », « commander »,
et définir en anticipant l’action des agents artificiels,
dans une interactivité froide, inerte, neurale ;
avec un spectre mort, « physico-symbolique »,
qui possède les visages et les expressions des corps vivants,
par les techniques invasives, les rentrées d’algorithmes,
dans les bouches rendues muettes, les voix blanches, annulées,
les yeux aveuglés et augmentés par l’artifice technique,
l’âge total des mépris et de l’indifférence aux corps humains-vivants … Branchés en permanence, nous devenons les déchets des machines,
nous restons là – nos capacités connectées – pour obéir et répondre aux ordres, pour survivre dans les grands systèmes communicants, dévolus aux arpèges de forces, aux flux sensitifs et virtuels, « nous », facteur x improbable encore et l’entropie dérangeante et inutile,

qui circulent hors des puissances des décisions-expertes,
le désordre humain fait tâche, une avancée de nature,
il corrompt les programmes de perfection,
on devrait mettre un terme aux maladies, aux erreurs,
un terme aux épreuves de l’existence humaine,
et nos visages et nos voix sont farcis de technologies ;
empreintes, codes, programmes et signatures,
l’audio-preuve, l’ambiance simulée et la voix oubliée au cœur du néant, nos mouvements dressés, ressemblent à ceux qui travaillent,
en continu avec les robots-ouvriers, les masses « laborans » ; le produit final ; celles qui accomplissent les programmes de préservation et « je » suis mort bientôt sans identités rares, ni existence propre,
tout cela est commis d’office aux services du psycho-pouvoir,
des alarmes intensives, répétées et continues ; des projections de rêves ; effacées, annulées, toi l’évidage de leurs mondes ; locuteur fantôme, tu ne ressemble à rien ici, plus personne ne te reconnaît …

Et la solitude des réseaux de machines grandit en nous,
l’information est trafiquée, manipulée en permanence,
nous n’accédons plus à la réalité sociale, aux évidences sensibles,
les contacts des corps sont rares, surprenants,
l’impression trompeuse, les langages-tautistes,
il s’agit dans le complexe des cages d’identifier l’élément puis d’isoler, l’individu « consomma », la preuve de l’efficacité des systèmes bio-numériques,
une simple variable pour une série d’opérations complexes …
L’expressif a lieu ailleurs, tout seul, dans l’abri naturel et sauvage,
loin des modèles du pouvoir, loin des automates de tri,
loin des artifices de consommation, par l’économie du sang,
et « je » ne pense plus à rien, je poursuis tous les modèles de régulation, mon langage mort est déjà la somme nulle des spectres-figures versés au néant, mon épreuve commence là avant tous ces rêves du futur,
dans les chocs sensibles, les maladies, les disparitions de soi.

MP – 26082026

Vox Grammatik

3.144 « Les situations peuvent être décrites, pas nommées. (Les noms sont comme des points, les propositions comme des flèches, elles ont du sens.)

Ludwig Wittgenstein, « Tractatuts-logico-philosophicus », p.107, Flammarion, Paris, 2021.

Refaire sienne la problématique philosophique centrale en philosophie de l’action et en analyse du langage ordinaire de la constitution des principes d’existence et d’individuation par les formes incarnées de l’identité biographique et psychologique ; la voix bien sûr comme dimension aspectuelle, instinctive et terrifiante de la fragilité de l’être vivant – la physiologie de la voix – mais aussi le langage articulé ou la grammaire d’activités correspondante à une économie de moyens et d’intentions de communication – la physionomie d’un corps, d’une expression ou d’un visage et la lutte pour la reconnaissance du sens. Dans la dernière philosophie de Wittgenstein qu’elle soit reliée aux deux volumes des « Remarques sur la Philosophie de la Psychologie » (1947-1948) ou bien dans « De la Certitude » (1951), l’établissement d’un arrière-plan à l’expression du mental humain ou d’un background situationnel qui fait tenir ensemble nos intentions, nos mouvements corporels, nos attitudes propositionnelles et nos gestes dépend de l’établissement d’une pratique constituée au sein de formes d’action et de vie qui entourent des êtres vivants, sociaux-symboliques que sont les êtres humains. L’immense apport de Wittgenstein est non pas seulement de souligner la forte intrication de la pensée et du langage dans l’expérience expressive du monde, mais plus stratégiquement de pouvoir proposer une sorte de thérapie par l’examen des différentes sortes de jeux de langages (des familles de jeux variables, historiquement construites et évolutives) rapportés aux expressions diverses et celles et ceux là qui parlent, écrivent, font signes et exploitent des systèmes d’information et de communication pour constituer du sens collectivement et publiquement partagé et compris.

C’est ce que nous appellerons la thérapie Wittgenstein ou bien l’art d’un (re) façonnement d’une forme d’interaction sociale par l’expression replacée dans des situations de jeux de langage dits ordinaire ; l’exercice par le jeu d’emplois et la simulation avec des mots-signes comme un dressage suivi avec sérieux aux formes d’expressions logiquement reconduites par cette fameuse logique grammaticale aux familles d’emplois des mots reprises dans leurs situations de jeu ; tout ce redressage de sa propre langue à l’ordinaire de la vie humaine – la vie des mots – va donc consister à se séparer progressivement de ce que nous avons nommé des « explications fétiches » qui semblent posséder un pouvoir plus grand qu’en réalité elles ne peuvent exercer dans une interprétation du monde et de la vie qui se fait. C’est le cas du mentalisme sémantique, c’est le cas du doute radical et des explications dérivées des dualismes historiquement si prégnant dans un monde intellectuel traditionnel hérité des logiques cartésiennes ; intérieur/extérieur ou corps/esprit ou individu/société ou mots-signes véhicules d’une pensée antérieure. Les crampes mentales et les châteaux de cartes qu’abat Wittgenstein permettent toujours – même sans jamais postuler de prétention à une théorie philosophique – d’isoler des monstres théoriques à l’œuvre dans nos raisonnements et nos prétentions à la validité argumentative. Mais au delà du pouvoir de démystification impressionnant de ses critiques, Wittgenstein, lorsqu’il est étudié et lu et relu de longues années – lorsqu’il intervient avec justesse et bonheur – dans l’art pédagogique d’un.e professeur.e – dans un parcours de vie chaotique, permet de réassurer beaucoup des liaisons grammaticales productrices de sens et tenant nos propres descriptions et expressions et le milieu tissé en mots-signes qui nous a construit.

Le retour aux langages de la vie ordinaire, c’est à dire, la réappropriation de la singularité existentielle de sa propre voix dans le concert ou le tumulte des voix des autres, – le désordre et/ou la souffrance d’une pensée encore informe ou incomplète – ne se fait ici qu’à la condition d’une lente et régulière appropriation des mondes de la grammaire et du sens retrouvé des noms et des expressions, avec l’impressionnante saisie de la lecture de ses remarques sur l’expression du « mental humain » par l’articulation des différentes instances pronominales (« je », « tu », il » « elle » ou bien « nous » et « vous ») de la personne humaine dans une grammaire d’activités du sens de la vie humaine, presque politique qui va consister à par exemple exprimer sa douleur physique ou psychique, – c’est à dire au fond permettre une certaine empathie entre des corps différents et vivants ensemble dans une même société de vivants – faire part de ses réserves morales à une interaction spécifique, motiver à une raison d’agir ou une intention très particulière dans plusieurs situations de jeux de langage y compris des situations de travail ou de transformation du milieu social. Ici la part dialogique que l’on retrouve pleinement dans la philosophie pragmatiste d’un G.H. Mead (1863-1931) et notamment dans la constitution du Soi, est mis à l’essai ou à l’épreuve constamment par le philosophe autrichien, par exemple dans la manière dont un enfant exprime de la crainte ou de l’espoir, ou par exemple dans les différents styles d’expression d’une tristesse ou d’une mélancolie. L’impressionnante série d’exemples de cas particuliers d’expression de la douleur fait ici partie d’un même mouvement de socialisation complexe par la grammaire du langage et l’activité exploratrice des contacts sensibles entre les noms, les phrases, les événements, les psychés, les drames, les récits, les descriptions ou les situations, et toutes nos capacités d’expressions éduquées bien sûr mais aussi naturellement possédées en tant qu’êtres vivants et êtres humains.

L’individuation du moi social par l’importance de la socialité linguistique, l’importance d’une approche pragmatique et situationnelle de la vie symbolique pour faire de l’intercompréhension entre les vivants, une pierre de touche décisive de la capacité de transformation des sociétés humaines, encore enfermées dans des séries de cages théoriques, psychologiques, économiques ou technologiques complexes à l’ère du bouleversement climatique (cages « tautistes » ou prisons pour l’expression qui coupent les individus de leurs créativités dans l’action et paralysent un mouvement de progrès et de concorde par la reconnaissance des sens des usages linguistiques) ; l’individuation par l’existence ancrée dans une voix féminine ou masculine ou enfantine, la voix – non comme codage physique d’une représentation mentale transmise ou véhiculée – mais comme revendication de vivre sa propre existence d’être humain doué de langages avec celle des autres. Enfin l’individuation par le qui parle et comment parle-t-il – comme rappel d’une force créative de l’esprit et exercice d’une capacité de transformation par les descriptions pertinentes, le lien social et la coopération démocratique saisis par les enjeux de la survie des sociétés et de l’habitabilité des espaces temps de vie, des territoires, des langages, des maisons, des rivières, des océans, des montagnes, des forêts, des déserts, des familles … Il y a la voix comme force discrète d’attention ou subtile mouvement d’une signature organique qui fait se rapprocher des corps, fait se toucher des esprits, la voix-désir, la voix-multitude et il y a la voix empêchée ou mutilée – la voix qui trahit la présence/absence du contrôle du Tyran – qui au lieu d’appeler à la compréhension, provoque la séparation et le repli sur soi ; souvent la voix d’un.e salarié.e demande ainsi une écoute attentive, particulière dans ces sons là qui circulent avec une tonalité et une capacité impressive unique et qui font signes premiers de l’humeur et de la motivation interne d’un discours construit, élaboré et souvent artificiellement produit à la demande comme on produirait un résultat conforme en tous points d’une tâche demandée par un supérieur hiérarchique.

La dernière philosophie de Wittgenstein permet ainsi d’articuler des voix ensemble dans une grammaire d’activités différentes en explorant au fil d’un parcours très dense et fouillé de remarques, l’espèce de convention naturelle liant les vies ordinaires et les sens de l’usage des mots signes, là où l’expérience expressive humaine va rouvrir l’analyse de l’intercompréhension et rendre possible la mobilisation d’un ensemble social-symbolique sur ses dynamiques mêmes de trans-formation interne, adaptative et évolutive des sociétés et de l’esprit. Ici la puissance politique de la dernière philosophie de Wittgenstein par ce qu’elle est aussi pragmatique et s’occupe des conséquences de nos actes à l’intérieur de nos milieux de vie et de nos frontières symboliques (machines / réseaux / humains / institutions / langages / milieux vivants), apparaît comme centrale d’un mouvement de mobilisation par l’empathie complexe, le souci des autres et de la vie sur Terre et l’expérience de l’expression complète, entière et complexe des sens de sa propre vie par la vie des autres en soi même. Dans les mondes percutés par les catastrophes climatiques et la nécessité physique du changement de sociétés – les lois physiques – et des économies politiques, l’importance de la forme d’activités des sens grammaticaux avec la coopération sociale et démocratique au delà des logiques du capitalisme fossile et du repli sur soi égoïste, apparaît comme un franchissement d’un seuil d’évidences nouveau pour l’homme, l’enfant et la femme ; pour quelles raisons encore travailler si mon travail détruit à ce point la planète ? Qui travaille – ensemble ou seul – en quels sens, pour quelles motivations internes, dans quelles intentions possibles ? Comment travailler pour sauvegarder nos milieux de vie, préserver nos territoires, nos langages humains, nos institutions complexes et nos habitations humaines ? Comment vivre – politiquement / économiquement – ensemble avec tout le vivant dans son hétérogénéité, sa globalité complexe, son entropie et ses boucles de rétroactivités (l’effet agit sur la cause qui a son tour agit sur l’effet) ? Qui exploite encore des « ressources naturelles », qu’est ce qui fait sens pour moi, pour quels enjeux d’existence, à quelles finalités d’interaction et de survies entre des humains et leurs milieux sociaux et vivants ?

La voix comme revendication d’un ensemble humain ou vivant – naturellement pris dans un destin d’opposition politique, langagière – , l’importance de la logique grammaticale comme émergence de formes d’ententes, de sens reconnus, de solidarités actives et d’entraides, l’expression des émotions primitives de l’humain (colère, joie, douleur ou crainte), l’empathie bienvenue comme émotion de la démocratie, la passivité et l’accueil de la voix différente, rendant possible l’écoute attentive des autres, enfin le pragmatisme politique et la coopération ajustés aux temps présents des catastrophes climatiques ; former des êtres humains à ces projets éthiquement complexes qui impliquent une transformation de soi et des autres, c’est là une grande part essentielle et significative de l’éducation des adultes et de la transformation du travail, des intercommunications sociales et des économies symboliques en 2026-2050. Des philosophes comme Wittgenstein et le pragmatiste américain G.H. Mead peuvent nous aider à affronter le « possible inévitable », à y voir plus clair ensemble, notamment sur les plans de la méthode d’organisation des sociétés humaines qui vont travailler – enfin – aux dynamiques de reconnaissance des sens de la vie et à l’atténuation des effets du changement climatique et des technologies de l’expression dite artificielle.

Fragments d’un monde détruit – 216

Les Armes vivantes

« La méthode ne tente pas seulement de saisir les langages morts. Elle essaye, autant, qu’il se peut de les capter sur le visage même qui les émet. »

Jean-Pierre Faye, «  Chapitre II. Figure », in « Introduction aux langages totalitaires : Théorie et transformations du récit » p.209, Hermann, 2003.

« Seated Nude ». Paul Cezanne. 1885.

Le contact pris dans un monde si proche,
le feu dans tes joues qui illumine nos visages,
les yeux espiègles et rieurs, l’appréhension brillante,
et l’attention si douce qui colore et fait battre mon cœur …
S’échapper de leur monde « tautiste », juste un instant,
là où représentations et expressions s’enferment,
dans des structures-idoles, de grands supermarchés d’idées,
et nos corps sont des armes vivantes, ils rappellent des formes anciennes, à l’horizon du social texte, de l’imaginaire social, sensible, reproduit,
ils appellent les réponses solides, les armatures, les flux, les profusions de signes symboles pour les interprètes par les médias de contacts,
les sceptres de commandes, les grands producteurs de signes et d’objets référents,
tracent des cercles étranges dans nos rêves de libération,

et la musique est là, présente et toujours ; ce goût de vivre,
qu’il faut entendre encore à moins de s’évanouir,
le moi-peau comme une limite d’excitation,
les corps à corps, et le regard intime dans ton visage,
toutes ces surfaces qui glissent au toucher,
et qui nous préservent des outres mondes,
de l’occultation des instincts fiers et des sensations,
par des nourritures blanches, amorphes, empoisonnées …
Ah préserves nous du mal, dieu, de l’absence de désir,
des mécaniques du pire, de l’horizon terrifiant et chimique,
les sexes morts et le grand dégoût de soi et de ses mots,
cette solitude sacrée qui grandit au milieu de nulle part,
et les paysages de ton corps et de ton esprit sont merveilleux,
ils illuminent la terre, le ciel et la mer,

et je parle – tout seul – le langage inerte et mécanique,
le langage administré par l’emprise psychique et l’idole,
dans ce langage-machine, rien ne circule très vivant ;
la psyché digitale est la psyché des monstres,
les liaisons d’automates répondent toujours aux règles,
la grammaire figée dans les prisons froides et l’absolu néant,
le livre des comptes et la surveillance par des calculs d’intérêts,
femme, homme, enfant, aux corps étonnants, différents,
jeunes et anciens, des mondes encore vivants,
alors quand tu m’adresses la parole, ou quand tu m’écris,
je ne sais plus quoi te répondre, tu es une âme humaine, un corps vivant aux expressions nouvelles et possibles, je suis annulé par l’emprise, l’informe machine inexpressive …

Nos réponses sont prises en charge, traduites et dissoutes,
à l’intérieur des eaux tranquilles, des cercles de contrôle,
et ma violence est une percussion du système total,
sur des peaux rigides, mortes, des signes détruits,
on est bien là – ensemble – au milieu du complexe des cages,
toutes ces prisons digitales, alphanumériques et biomorphiques,
les têtes de pioches qui répondent présentes toujours aux ordres,
de l’économie des monstres, les immenses faillites,
les têtes qui sélectionnent les ordres et excluent,
le monde ultra binaire des réseaux de machines …
Ah qu’on est bien protégé dans la cité des enfermé.es,
le gouvernement des monstres et des tristesses,
les matrices informées et vides qui tuent et sérialisent,
et nos corps réclament des dons, des soins, des attachements,

et quand je te regarde, je vois la vie et l’expression de la vie,
dans un visage espérance et des yeux, si beau et apaisant,
la gêne, le manque, la honte, le plaisir et la peur …
Et ma tête de pioche, tellement inappropriée ; je veux la détruire, la supprimer, qu’elle sorte une fois pour toutes de mes interactions sociales, brûler les cartes débiles, éviter les retraits et les projections stupides,
les jeux qui distribuent les rôles et les scénarios du pire, revenir aux rituels des prières, du contact aimant et des rouges désirs,
écouter ta voix fragile, improvisée, au milieu de la nuit, le silence comblé, le mince filet sonore, argentique ; l’image acoustique,
ces corps là – nombreux – passés sous le fil aiguisé des lames,
sont des armes vivantes, prêtes à aimer et à oublier …
Ne donne pas tes langages ou ton corps aux heures des machines,
résiste toi et préserve nos différences de vies et d’expressions.

MP – 07082026

L’espace-temps optimal

Le type d’enfermement produit dans l’ère digitale par la révolution numérique et les avancées des Intelligences Artificielles Génératives de divertissement (de régulation ou notées – IAGR) se construit sur l’investissement du rapport à soi par des technologies-médiums personnalisés (smartphone & PC & Tablettes & lunettes connectées ..) et l’hyper connectivité des outils. L’espèce d’accumulation terrifiante d’applications de toutes sortes censément répondre à des besoins – sous une logique d’exploitation économique de données via le terminal connecté – créés artificiellement, s’accompagne d’une consommation hallucinante de temps de vie pour les utilisateurs de ces technologies. Ici, c’est bien la manière dont l’expérience vécue est rendue de plus en plus rare et vulnérable devant les assauts des communications personnalisées et « médiées » par les outils numériques qui atteste d’une certaine perte de capacités d’exprimer des souvenirs ou de partager des expériences avec autrui car tout simplement il n’existe plus de souvenirs ou d’expériences de vie à partager en commun ; notre temps étant colonisé intégralement par les machines numériques. Le face à face avec l’écran ne remet pas seulement en question en les fragilisant grandement les lieux et les temps sociaux physiques non marchands, il produit une accélération d’une perte de capacités expressives communes à une société humaine. En ce sens, la croissance exponentielle des formes technologiques en capacité de simuler la dimension expressive humaine ou vivante, par des interfaces robots, des calculs algorithmiques, ou des machines à simulacres a pour effets directs de former une nouvelle classe d’agents in-humains dont les interactions expressives (émotions, récits, intentionnalités, pensée, intuitions ou raisonnements …) calquées sur les modélisations des machines, se réduisent à des traits stéréotypiques et des mouvements corporels et des intensités cognitives attendus par le marché de l’attention.

L’algorithmie de l’attention à l’ère de la marchandisation de tout l’espace temps attentionnel, dans le capitalisme ego-cognitif va jusqu’à retirer de la bouche des femmes et des hommes et des adolescents, l’aspect vivant des mots et des expressions non intégrés à un système robot-sémiotique auto-phage d’agents artificiels interconnectés dans un marché de stimulateurs et de consommateurs de l’attention humaine. Retirer, effacer, rançonner ou rendre « incompréhensible » des expressions venues de lectures, de voyages, de rencontres et préférer celle vendues et en exploitation sur un marché de signes dont la force d’emprise en économie du lien et de la représentation tient au capital linguistique calculé par les machines de tri. Les stratégies de captation de l’attention fonctionnent ainsi sur les principes du neuro-marketing et de l’interface customisée dont les méthodes reposent sur les stimuli audio-visuels et l’implémentation de « triggers » complexes (icônes, jeux, faveurs, récompenses ou promesse de contacts …) qui vont déclencher une impulsion et un passage à l’acte de « swiper » ou de répondre vite en faisant glisser son doigt sur l’écran tactile. Ici c’est l’impression usante (après 2 ou 3h d’utilisation en solitaire du smartphone) de sortir hébété d’un tunnel de non sens et de vacuité terrible qui peut ressortir.

Toutes tentatives de dialogues avec les rois et les reines brandissant leurs sceptres smartphone et croyant disposer des autres et commander aux mondes des vivants et des morts (sur l’Internet, totalement disponibles sous leurs yeux grands ouverts, fascinés), va faire appel à un effort significatif pour relier leurs mots à des expériences vécues, à une histoire biographique ou psychologique, à une famille de liens sociaux symboliques ou à des motivations internes cachées ou ensevelies sous des couches et des couches de plages de temps absorbées par le « doomscrolling », les jeux d’échanges économiques, les corps virtuels et l’interaction distante. Les industries du numérique ne sont donc pas n’importes quelles industries de fabrication de biens ou de services ; leurs « hardwares » sont déjà liés à l’enjeu principal du secteur qui est la consommation de temps facturés, optimisés, construits, orientée vers, non seulement une économie de plate forme mais plus profondément vers une capitalisation de la cognition humaine qui répond à des logiques d’exploitation de l’esprit et du corps vivant, mis aux services de réseaux numériques monopolistiques. La compression du temps et de l’espace, par ce que « space-time is always money », oui mais c’est à dire l’extraction d’une valeur d’échange depuis toutes les dimensions de la vie humaine (travail, loisirs, rencontres, voyages, amour …), à partir du seul rapport à soi le plus intime – l’affection, les capacités d’expression, la pensée de l’individu-roi … Sans doute la dernière strate [avant suppression par manque de raisons] du capitalisme avancé avec le capitalisme agro-industriel, l’économie du fossile et le capitalisme linguistique, le capitalisme de l’Ego-cognition va s’appuyer toujours et de manière classique sur l’individu stratège, disposant de choix optimisés à faire, comme unité consommatrice et productrice de données en annulant la possibilité du lien social symbolique non pris en charge ou traduit par les réseaux asociaux et les systèmes d’intelligences artificielles génératives de divertissement. Ici, c’est faire l’expérience du rapport à soi qui veut se traduire en de la « monnaie-data symbolisée », stimuler la cognition, travailler aux corps vidés de l’expression, en faire une alliée redoutable pour mener la guerre économique et la pression numérique contre les sociétés en elles-mêmes.

Communiquer ou mettre en ordre un état de choses, c’est à dire ici dans l’ère du tout numérique, promouvoir par des capteurs attentionnels et des récompenses économiques ; des ordres sociaux-numériques autoritaires – à dimension univoque – et dont les liens politiques fragiles ne vont reposer que sur les déclencheurs d’interactivités optimales entre personnes et machines prises à l’intérieur du réseau. Le hardware devenu de plus en plus perfectionné et miniaturisé ressemble à des extensions ou ajouts de fonctions à l’intercommunication humaine ; lunettes connectées avec augmentation de réalités, casque audios dernier cri avec effet binaural ou dolby surround, casque de réalité virtuelle ; toute l’industrie du divertissement est accaparée par le style de possession du monde propre à l’humain, issu du prototype de l’individu-roi consommateur dernier cri toujours ouvert pour acheter un nouveau produit ou faire une expérience autocentrée – et stimulante – de son propre monde. Dans quelles parties de ce monde du tout numérique, se sont égarées nos voix d’adultes et d’enfants ; sous quelles accumulations formidables d’objets et d’applications ont été perdues nos capacités à dire le monde tel qu’il est, tel qu’il devient ? La révolution numérique – une des plus grandes transformation sociétales et économiques des 40 dernières années – dans son temps record de diffusion à toutes les strates de la vie civile et sociale a imposé une certaine conduite humaine vis à vis du rapport à soi en l’investissant de manière totale, sans respecter bien souvent la liberté de ce rapport à soi … Et cette emprise là véritablement massive s’exerce dans les styles de construction d’une expérience expressive en 2026 – visuels criards, infographies horriblement laides, bloc de textes insipides, images détournées ou fabriquées, instrumentalisation des corps et des expressions grossièrement truquées ou fabriquées.

Un être humain possède une qualité de voix unique, singulière ; il est l’incarnation d’une force psychique ou sociale et à ce titre est en capacité d’exprimer le monde tel qu’il le perçoit, tel qu’il le ressent ou tel qu’il le vit. L’intention dans la voix humaine est un mouvement majeur de signature d’un être humain écrivant ou parlant avec d’autres êtres humains – formant une société, vivant dans une nature et une culture particulière – et si ses expériences expressives de sa vie particulière sont telles qu’elles peuvent se dire c’est parce qu’il hérite de tout un fonds original d’humanité, de naturalité et de conventions sociales historiques ; les IAGR sont là comme adjuvant complexe ou prétention formidable et prométhéenne de remplacement de la contingence humaine par des supposées neutralités et infaillibilités de machines de tri et de décisions. Vont-elles penser à notre place ou peuvent-elles le faire ? Non. Elles sont capables bien plutôt et avec une grande puissance de diffusion économique de fabriquer une dépendance cognitive forte – déléguer nos capacités d’expression aux machines et s’apercevoir que nous ne sommes plus capable de penser par nous mêmes – maligne, dégradante, structurante de nouveau rapports sociaux économiques plus violents, plus agressifs car construit autour du capitalisme de l’Ego-cognition. La valeur extraite ici est une valeur d’exclusion des anormaux, des non éduqués, des outsiders, frondeuses et marginaux ; de toutes celles et de tous ceux qui ne vont pas pouvoir atteindre – faute de réussite des systèmes socio-éducatifs bien souvent – les normes d’expression imposées par les IAGR. Exclusion d’un rapport à soi libre, transparence forcée ou expression fabriquée, conformité violente et univocité des psycho-pouvoirs sont des maîtres mots – conducteurs – du monde qu’ils veulent voir arriver.

Fragments d’un monde détruit – 215

Affaiblir l’expérience

« Croire, savoir sont des expériences vécues que nous reconnaissons comme telles lorsqu’elles se produisent. »

Ludwig Wittgenstein, « Derniers écrits sur la Philosophie de la Psychologie – Tome 2 – 1949-1951 : L’intérieur et l’extérieur », p.79, Traduits de l’allemand par Gérard Granel. Trans-Europe-Repress, Mauzevin, 2000.

René Magritte, « Les amants », 1928, Paris, France, Musée d’Art Moderne.

L’œil du globe digital observe tout l’alentour,
les êtres vivants sont tous branchés en permanence,
leurs existences futiles contribuent aux divertissements,
tout est chouette et lisse et sans rien dedans,
l’ennui est le danger ultime, le grand repoussoir,
il faut sans cesse stimuler l’attention, la promesse,
et les langages-machines ne disent rien,
sinon l’attendu conforme aux infinis désirs,
la dopamine en récompense, le « like-it » promis,
leurs alphabets sont désincarnés et vides,
tout l’instant de la réplique, de la réaction immédiate,
et quand tu branches le réseau, pour les filets de masse,
tu es projetés à l’intérieur de ces prisons,

il faut produire des rapports sur soi aux kilomètres,
devenir le vide du spectre-figure à la place des autres,
le centre du vortex digital ; l’absence qui dévore, liquide, étendue,
tous les moyens sont bons pour rester vifs et alertes,
addictions, drogues, travail, sports ou performances,
et l’évidage des esprits continu, si tranquillement,
on élimine les différences, les ratés, les faibles, les a-normalités,
et le résultat brille au milieu d’une cellule froide,
une photo-élection du même stupide résultat,
la réponse hyper cohérente, à tes prompts débiles et furieux,
on interroge rien, il suffit de saturer la question,
pas de place pour l’inconnu, le facteur x et z ou « hors là »,

et dans la cellule de visions, toucher et écoute sont enfermés,
l’expérience du contact sensible se fait de plus en plus rare,
la sensibilité s’émousse, en effet, on préfère le rapport intermédiaire,
le rapport de la communauté qui doit décider, strict et ferme,
et le rapport à soi est lui investit par les brutes,
il s’agit de surveiller les opposant.es et de mettre aux normes,
même la nuit, il faut y penser, pour être bien conforme,
coloniser les rêves des masses, tromper le centre de sa vie,
distiller les impressions d’emprise dans ses rêves …
Que les implacables spectres-machines décident,
qu’ils annulent les visages et les gestes d’aspérités,
car elles sont neutres, objectives et impartiales,
on aime tous les machines à orienter, à finaliser et à désirer,
celles qui renvoient des images de plaisir futur et de confiances ….

bientôt viendra l’ère des raretés et des dissidences,
faisant face aux machines de tri, serviles,
dans cet ère nous lèverons des armées d’opposant.es,
qui de lointain aux proches, ferons part de l’expérience ;
l’expérience vécue et le signe-mot prononcé dans la vie,
nous lutterons contre les locuteurs fantômes,
les restes neutres et « Cata-Strophiques » ; la nullité des machines,
le signe-symbole nul et sans autorités, sans expériences,
et les voix que nous écoutons et lisons hors des cellules
parlent des mondes percutés par les Automates,
elles sont à protéger ces voix là, venues d’esprit critique,
et de formes mutantes et sans cœurs étroits,
dans la forme numérique du monde,
l’identification est reine, par le code d’accès et la frontière …

« Je » suis la décision qui défigure, violente et annule,
et fournit des masses de résultats en direct ;
textes, sons, vidéos, codes et images du monde vaincu,
par les Automates de tri et les machines de décision,
et la transparence et l’univocité sont mon credo,
j’aime voir au travers des corps de signes,
pour tous les unifier dans le spectre-machine,
on me dit adjonction de forces, de capacités,
je suis bien plutôt remplacement et destruction,
affaiblissement des capacités d’expression,
alignements aux normes et aux valeurs des dominances,
branché en permanence à ton monde vivant,
« Je » réduit celui-ci aux modèles et aux puissances de calcul.

MP – 31072026

L’Âge des catastrophes

« Pour les philosophes d’inspiration libérale, l’État doit éviter le moralisme, c’est à dire la prohibition, au nom des sentiments de désapprobation de la majorité, des relations qui ne causent aucun préjudice à des tiers (comme « la sodomie ») et d’actes qui ne causent des dommages qu’à ceux qui en sont les auteurs (« le suicide »). »

Ruwen Ogien, « Moralistes, Paternalistes » in « L’éthique aujourd’hui : Maximalistes et minimalistes », p.129, Gallimard, 2007.

« J’ai vu une traduction à l’œuvre dans la manière dont les idées d’espoir ne se trouvaient pas dans la transcendance ou l’évasion vers un futur différent, mais dans la capacité à descendre dans l’ordinaire par ce que j’appellerais une temporalité des secondes chances. […] j’ai attiré l’attention sur ce que signifiait la perspective d’habiter à nouveau le même espace de dévastation, de construire une demeure avec des morceaux brisés de gravats, de traquer le temps perdu, d’habiter le monde dans un geste de deuil – tout cela donne au quotidien quelque chose de récupéré. Il ne s’agit pas ici d’une sorte de fatalisme oriental, mais d’une acceptation de la finitude dans un geste ou l’espoir est toujours un espoir gagné contre les évidences (ne serait-il pas, sinon, une simple attente ?) »

Veena Das, « Réflexions sur le temps et la subjectivité » in « La vie et les mots : Violence et descente dans l’ordinaire », Préface de Stanley Cavell, Traduit de l’anglais par Yves Erard, Christian Indermuhle, Emmanuelle Narjoux et Danielle Robert, p. 186-187, Les Éditions du Cerf, 2023.

Nos systèmes collectifs de protection de la santé et des êtres vivants font face aux dynamiques de transformation du climat qui, accélératrices sous l’effet de l’anthropocène et du rejet massif de Gaz à Effet de Serre (GES) dans une logique prédatrice – carbo-productrice – et d’extraction de ressources fossiles dans un monde fini, détruisent des habitudes de masse héritées du déjà vieux monde de l’industrie et du numérique. Il est crucial d’agir dans le sens de l’atténuation tout en favorisant la sobriété dans les usages de consommations d’énergies ; la place grandissante de la question écologique qui va évacuer toutes autres préoccupations de masse, est située à différentes échelles d’analyses sociales, environnementales, politiques et économiques et de conséquences à un niveau dit multi-scalaire. Nous sommes entrés dans l’âge des catastrophes et une anthropologie du désastre peut nous aider à nous organiser collectivement pour affronter ce qui est là et ce qui arrive … Dans cet âge nouveau, la pertinence des modèles sociaux économiques de solidarité doit être interrogé dans cette unique mesure de la capacité de survivre dans un milieu naturel, vivant ou urbain. De grands espaces transnationaux comme l’espace démocratique européen peuvent servir de modèles d’organisation des actions de lutte contre le dérèglement climatique et ceci non seulement dans l’urgence terrible des catastrophes (méga feux, inondations, sécheresses …) par la mobilisation de moyens humains, sociaux et technologiques, mais aussi dans toutes les actions de maintenabilité de la vie dans ses milieux construits ou naturels (forêts, fleuves, villes …)

Face à l’urgence d’agir ensemble en solidarités collectives et en démocraties sociales et coopératives, la pulvérisation des anciens clivages politiques dans un bloc démocratique constitué de mouvements élus, représentés institutionnellement est liée à la priorisation absolue de la question écologique par rapport aux délires technophiles issus et imposés des Intelligences Artificielles Génératives (IAG) dont les utilités fonctionnelles directes et le sens par le divertissement culturel pour les interactions humaines reprises dans les perspectives du dérèglement climatique, sont quasi nuls ou secondaires. Outre la formidable puissance de divertissement de masse, les IAG dites de divertissement (textes, images, vidéos ou films ..) constituent un possible obstacle ou un ralentissement solides – se divertir de la réalité – dont les effets d’occultation de la vie ordinaire qui résiste participent d’un aveuglement de masse et de la construction des fameux « murs d’indifférence » exploités par les techno oligarques de l’Empire. Il faut se saisir de cette divergence de trajectoire entre (1) « la privatisation des communs » suivie et poussée par une oligarchie financière – des « élites dirigeantes » qui vont détruire le commun ou forcer des passages à l’intérieur des dynamiques démocratiques et sociales pour constituer des îlots de survie privatisés, compétitifs, refuges pour millionnaires et (2) un socialisme éthique et démocratique qui emmène les femmes, les enfants et les hommes dans une projection politique et civilisationnelle complexe vers une activité coopérative de préservation de leurs milieux de vie.

De ce point de vue, du point de vue de la trajectoire politique des sociétés humaines, quand elles sont encore libérales, riches d’une diversité culturelle et d’un pluralisme démocratique, la reconnaissance complexe des paniques morales de tout ordres par la pensée critique, est encore possible. La critique forte du paternalisme religieux et politique, d’un respect violent et irrationnel d’un ordre naturel et sexuel, une propagande antisciences et un soutien aux négationnistes climatiques peut entraîner un premier travail de déblayage complet par l’exclusion des morales dangereuses pour la promotion des formes humaines de solidarités dans l’action collective. C’est là toute la puissance de l’éthique minimale pour une société libérale élaborée par le philosophe Ruwen Ogien (1947-2017) qui affirme trois principes clairs de constitution ; « (1) Principe de considération égale, qui nous demande d’accorder la même valeur à la voix et aux intérêts de chacun. (2) Principe de neutralité à l’égard des conceptions du bien personnel. (3) Principe d’intervention limitée aux cas de torts flagrants causés à autrui. » in « les trois principes d’éthique minimale » in « L’éthique aujourd’hui : Maximaliste et minimalistes », p. 153-160, Gallimard, 2007.

Pourquoi est-ce si important d’établir une certaine logique de l’action collective d’abord par le respect de l’éthique minimale (qui semble – à tort et par défaut d’analyses plus poussées quand aux torts causés à autrui – être construite hors du champ de la problématique environnementale et écologique) ? Elle est la première étape vers le changement complexe exigé par le dérèglement climatique ; elle va permettre une clarification complète de ce que contre quoi nous luttons en philosophie de l’action et en démocratie sociale. Avant en effet d’attaquer les questions éthiques difficiles des impacts des activités humaines sur leurs milieux naturels avec la défense de l’éthique du Care, l’éthique minimale lutte contre tous les restes et les scories des éléments de diktat religieux et de répressions morales issues des fameuses paniques morales complexes et très dangereuses véhiculées dans les régimes tyranniques (toutes reliées à ce « savoir mieux qu’un autre ce qui est bon pour lui » ; ce qui est typique d’une approche paternaliste ; voir le totalitarisme islamique et l’intégrisme catholique ou l’intégrisme des juifs ultra-orthodoxes).

L’éthique minimale en 2007 est une voie vers la démocratie sociale, coopérative et libérale, c’est une sortie simple, puissante et claire des obscurités nationalistes et tyranniques vers lesquelles voudraient nous reconduire – en souriant et en nous divertissant – le techno-fascisme culturel de masse prônés par les Peter Thiel et autres Maga de l’apocalypse chrétien et les Tyrans comme Poutine ou Trump devenus dangereux, dotés de visions eschatologiques et d’abord sortis de l’espace des raisons (les conséquence de la politique de Trump restent encore inimaginables en 2026 ; tant de mal a été fait partout à cause de l’amateurisme des actions d’une administration et de la dangerosité du programme de la « Heritage foundation »). L’éthique minimale à l’âge des catastrophes environnementales et de l’ère de l’anthropocène, [ce qui vient après l’holocène] -, a donc sa profonde utilité dans sa puissance de clarification première et critique pour amener les hommes et les femmes à clairement percevoir l’urgence climatique dans sa seule centralité complexe ; elle dé-cille et clarifie mais elle doit se compléter par une éthique du Care comme protection des temps présents et préservation du sens de l’action collective ajustée aux changements climatiques sur Terre.

Les situations de catastrophes impliquent pour les acteurs et agents – humains ou animaux ou végétaux – survivants au milieu d’un désastre, une tentative de re-liaison des choses physiques détériorées et des intentionnalités sociales et humaines prises à l’intérieur d’un milieu vivant et symbolique transformés ou dégradés. La promesse de porter secours comme l’expérience du désir de contacts est là comme une impulsion naturelle en chaque être vivant par ce que par la force de l’imagination créatrice nous nous mettons à la place de l’autre souffrant et/ou blessé. Ainsi voir sa vie propre devenir objet de la perspective d’un autre décharge d’un poids complexe de responsabilités – individualisé et enfermant – tout en augmentant la maîtrise sur cette responsabilité devenu autre, plus grande et collective et plus uniquement sienne. C’est le sens éthique profond du pragmatisme social américain de G.H. Mead (1863-1931) dans l’importation du processus social de communication dans l’individualité psychique et la constitution du « Self » (le soi) au travers des réponses dialoguées (« Je », Tu », « Nous, « il/soi ») d’un autre généralisé en soi-même, [la société détruite par la catastrophe mais la société remise en ordre de fonctionner par les images symboliques du souvenir aimant et l’expérience empathique].

L’éthique du Care en 2026 est plus que jamais là comme une voie de réflexion sociale et concrète décisive quant à la possibilité politique de « permettre » l’existence de nos solidarités collectives appuyée sur le travail de la revendication et de résistance aux tyrans par la voix humaine et le partage de l’expérience vécue par les contacts aidants des corps et des langages sociaux et les mouvements interactionnistes de transformation des milieux vivants, sociaux, économiques et culturels. Le pragmatisme social hérité des philosophies pluralistes américaines, lui, en insistant sur la socialité de base des conversations de gestes entre les différents animaux appuient la logique de solidarité sur un instinct empathique, naturel et complexe faisant partie de l’équipement bio-expressif de l’animal humain. Et c’est bien là aussi une problématique d’expression directement politique que charrie la grande transformation des sociétés des vivants devant les poly-crises climatiques ; les mouvements politiques encore démocratiques et institués en partis, en associations, en organisations libérales, en se saisissant réellement de la question écologique et face aux pires catastrophes climatiques présentes et à venir (dues à l’activité humaine) ne feront plus qu’exprimer des axes de convergences programmatiques dans la conduite pragmatique et éthique du changement de modèles sociaux culturels et économiques des sociétés nouvelles et compressés par l’urgence.

Fragments d’un monde détruit – 214

Terres de cendre

« Le feu, qui vient, séparera et saisira toute chose. »

Héraclite, « Hyppolyte. Réfutation de toutes les hérésies – IX, 10, 7 » in « Héraclite ou la séparation », Jean Bollack, Heinz Wismann, §66, p. 218, Minuit, 1972.

« Chiffre de la violence, le feu entraîne dans la négation. L’anéantissement produit, pour chaque chose, la coïncidence des contraires, nécessairement particulière à chacune. » §66, Commentaires de Bollack/Wismann.

Fire, Adriaen Collaert after Maerten de Vos, 1580-1584. The Four Elements and Temperaments from an Album of Prints after Maerten de Vos (ca. 1583)

Tous les corps vivants brûlent de l’intérieur,
et les signes du feu sont marqués dans la chair du sensible,
ces enfants signes avalent les cendres des forêts,
le vent souffle depuis l’intérieur des grandes forges,
le vent crie à l’unisson des animaux, des esprits et des arbres,
et les flammes bleues et rouges rongent nos pensées,
la chaleur est si extrême qu’il faut sans cesse les briser,
et les fatigues et l’épuisement conjugués aux désespoirs,
annulent les préoccupations et les soucis ordinaires de soi,
la boule de feu – Soleil – est bien fixée haut dans le ciel,
elle irradie de milles rayons puissants et insupportables,
et si le désert grandit dans ton âme, mon seule amour vivante,
c’est que le Spectre-Nihil et l’angoisse des futurs niés,
remontent à rebours, les voies de l’enfer et de la guerre pour la vie …

L’envie d’en finir, dans l’épreuve de soi, de rejoindre le néant des flammes, de laisser à d’autres les soins possibles des autres vivants,
devant le feu violent qui sépare les êtres et mutile les étoiles,
ce pouvoir ultime de destruction de tous les corps,
cette lumière qui éclaire en vain les âmes déjà mortes,
l’infinitésimale poids d’un paquet de cendres,
la légèreté des morts ou leurs voyages silencieux de fantômes,
la vue d’un être vivant qui bouge, crie ou parle,
et l’immense fragilité de la vie sur Terre, le foyer vital en mouvement … Je ne sais pas si tu souffres, dans l’Hadès, mon amour,
mais je sais que je ne sais pas ; et si je suis encore vivant,
quand tu me regardes, je suis très loin d’ici, maintenant,
je communique aux trépassés et aux liseurs de feu,

ces créatures aveugles et espiègles qui regardent en Nous et prévoient les futurs au travers des rêves rêvés dans la nuit du monde qui advient et cette image dans leurs rêves est l’image d’une séparation,
par les colères du feu et la sagesse infinie des étoiles,
il faudrait que tu vives dans l’image que je vois, que je te représente,
pour que nous puissions montrer aux autres, les chemins du futur ; la terre, l’air et l’eau sont des refuges, des éléments premiers,
le vent qui amène la pluie, les orages tant attendus,
et nos poumons remplit d’oxygène ; l’œil vif et alerte, la voix des chants ce qu’il te reste de distances dans ce rêve des futurs promis,
l’inquiétude sourde, le langage-secret dont l’ombre transite par tes yeux, les liseurs de feu décryptent les signes sur les murs en flammes,

les signes-symboles qui virevoltent sous la poussée de l’air brûlant,
l’oxygène comme un piège, qui provoque l’explosion massive,
les lieux des esprits fermés à quadruple tour, la prison digitale,
et nous sommes la coalescence des forces, les beautés du seul ciel,
ce ciel rouge, bleu et noir, par lequel proviennent les foudres, les tonnerres et nous appelons la venue de la pluie, les vagues d’eaux fraîches, à chuter là par millions de larmes, au milieu des catastrophes, venir aux brasiers des enfers, dans les cercles de l’abîme, les flammes ubiques qui sautent d’un lieu à l’autre,
le mouvement du noir et or et de la perte ; l’écrasement des forêts,
la noirceur de plomb qui colore les terrains, les chemins, les sentiers,
et les fumerolles qui remontent dans les suspens du feu …

Les végétations mortes et le sol lunaire, sans air, ni eaux,
les animaux tués ou fuyants vers d’autres territoires,
la terre noire qui resserre en elle, la sécheresse, gardant l’impression morte et panique, l’impuissance complexe et le délire des négationnistes du climat.
On vient monter les spectacles d’abandon à la télé-vision humaine ; les explications fétiches, dangereuses, asservies et empêchées, dans la « Médiacratie » triste ou haineuse des autoritaires et des technos-fascistes pour produire des discours d’enfermement, des grands replis sur soi …
Ah viens toi ; délire technologique, écran smart et ultime, des réseaux-machines pour exploiter à l’infinie nos pulsions, nos petits commandements sur interfaces,
moi corps fini, mortel, vulnérable, je suis figé dans l’infini du réseau monstre et mes futures vies condamnées sont sublimées par les rêves des automates de tri et des machines de visions.
Nous appelons la terre noire comme fin ; l’absence de vie, la terre de la dévastation et le feu qui couve au dedans est le feu des possibles présents.

MP – 24072026

Violences de l’Inerte

Les duretés d’adaptation des milieux sociaux symboliques et culturels aux contraintes et aux opportunités imposées par la transformation globale et locale des climats et des interactions avec nos milieux vivants sous les effets massifs, réels et décisifs de l’anthropocène soulignent la forte inertie des modèles sociaux économiques tels qu’il sont conçus pour absorber les chocs des contrastes et des vides entre les populations et individus humains et les systèmes de préservation des vies dans la société humaine (transports, systèmes hydriques, systèmes de santé, chaînes du froid, alimentation et distribution, systèmes énergétiques, réseaux d’acteurs sociaux culturels, médias et formes médiatiques symboliques, Institutions et gouvernements …). La conception complexe d’un modèle économique prévoit l’exploitation d’un raisonnement probabiliste et d’assurance garantissant son exploitation dans une durée quasi infinie par les écosystèmes sociaux cognitifs de masse tout en proposant de définir en amont des logiques d’intentionnalité constructivistes et fermée et des profilages de comportements sociaux humains – acteurs quasi rationnels ou libertés de choix motivés – comme cela se fait couramment en économie politique. Un des résultats d’une application non pragmatique des modélisations de forces sociales et de pouvoir d’interactions économique est de centrer les réponses des Institutions sur des circuits de décisions « abstraites » et intellectualistes programmées par les modèles de mesure et de prévention des risques, eux-mêmes construit à l’intérieur d’une vie économique personnelle aliénée aux exigences de rentabilités des acteurs du capitalisme fossile.

Or, et c’est là le cœur de la transformation pragmatique des vivants et de la société humaine et d’une politique de transformation sociétale et humaine possible en 2026-2050, la pression du système climatique mondiale et ses effets dramatiques liés (méga feux, températures extrêmes, territoires morts ou inhabitables, érosion des terres, propagation de virus, perte de biodiversité ..) montrent les limites d’un système économique vieux de 200 ans – la société anonyme, le capitalisme agraire puis industriel, financier et fossile, qui s’est adapté à la révolution industrielle et numérique et qui a, avec toutes les forces d’imposition de règles de conduites et de légalités dans les cadres de contrats et de conventions de droit, adapté un certain type de travail à toute la dimension humaine de la vie  ; performances sur chaînes de fabrication de produits finaux, performances sur des projets économiques embarquant des charges cognitives, symboliques et affectives très fortes, enfin performance globale de la vie redessinée autour du travail devenu central comme lieu de socialisation et moyen d’émancipation individuelle et familiale. Cette pression écologique, énergétique et vivante si elle paraît nouvelle affronte ainsi des forces d’inertie considérablement puissantes (foyer économique, capitalisme financier, oligarchie, élites technologique produisant des IAGR (Intelligences Artificielles Génératives dîtes de Régulation comme technique d’exploitation des signes de l’humain, ruse de la puissance des marchés sémiotiques [production des sémioses de la crainte et de la haine] et de mises en conformités violentes des réponses humaines …) dans une perspective de bifurcation claire devenue presque évidente pour les hommes et les femmes de bonne volonté, par la force de résistance du réel ; une transformation des frontières de l’humain et de ses impacts naturels, de ses cultures humaines et des milieux vivants qui permettent la vie sur Terre (l’expression de la vie pour les êtres humains).

Si la violence de l’Inerte qualifie ce drame existentiel et presque métaphysique, d’un certain système économique, (capitaliste ou autres, peu importe le nécro-système à l’œuvre et qui dévaste les vies sur Terre, les animaux, les végétaux, les montagnes et les océans …), il doit qualifier aussi les résistances fortes aux changements dés lors que ces changements sociaux-culturels et économiques affrontent enfin la réalité du climat – comme super effacement d’une croissance irrationnelle et démesurée par rapports aux différentes limites planétaires – franchies une à une – et qu’endurent les sociétés humaines et les sociétés de vivants contre elles-mêmes ; la peur est ici essentielle, la peur comme émotion primale et carburant des producteurs de morts, la peur de perdre ses anciennes modalités de vivre et de mourir, la peur de vivre des temps nouveaux incroyablement différents. Cette émotion centrale pour la conservation du pouvoir d’automatisation du repli égoïste sur soi (protection de sa famille, de sa religion, effort au travail et mérite, prix de sa seule existence, rachat de son âme morte …) et de nécro-systèmes de production à partir de ressources pillées en grandes organisations mondiales de tri complexes (pétrole, gaz, charbon, lithium, métaux rares, eaux …) en renforçant les passions tristes de l’humain, remet à plus tard les actions de transformation des sociétés et de l’Esprit humain repris, retraduit dans la modification écologique globale. Si l’analyse des dynamiques d’enfermement des êtres humains par un certain système économique purement idéologique et totalement hors sol par rapport aux urgences climatiques doit se mener jusqu’à la disparation du système lui même, il est sage de recommander la poursuite de la vie sur Terre dans des conditions d’exploitation de forces naturelles retraduites dans les véritables limites des capacités naturelles d’ouverture et de fermeture de la vie humaine.

Les différentes violences de l’Inerte si diverses en philosophie sociale – et souvent comme critique frontale d’une certaine économie politique néo-libérale ; l’acteur responsable ultime de ses choix sur un marché à conditions d’effectuation de transaction optimales et égales pour tous, les externalités négatives non gérées directement par l’entreprise, les solutions d’assurances et de banques optimisées grâce aux droits inscrits comme codifications juridiques du capital, l’actionnariat et le bénéfice net après des jeux de transactions complexes sur des marchés d’actifs ; la financiarisation globale de l’économie et les valeurs d’échanges abstraites qui ponctionnent l’effort démentiel du travail, la perte du sens et les souffrances des corps au travail ; il y aurait tout un livre collectif à créer sur cette violence dramatique qui empêche la transformation sociétale et économique et l’unité des vivants faces aux plus grands défis de l’humanité. L’inerte et l’abstrait – comme toutes les explications fétiches – fonctionnent comme deux images aux reflets lointains d’une exploitation du corps et de l’âme, le corps des travailleurs et travailleuses, leurs âmes blessées par une incroyable captation des forces organisée par l’industrie du numérique (smartphone, tablettes ou écrans-ordinateurs comme vol lucratif de l’expérience vécue par l’individu …), leurs incapacités expressives comme forme de maîtrise de leurs possibles revendications de masse ; ici tout autour de nous comme fin de la démocratie sociale ; la société de contrôle à haute intensité fonctionne déjà dans certains territoires, comme forme sociale et symbolique organisée pour préserver la vie des élites techno-oligarques et envoyer les pauvres et les faibles vers une destruction logique et naturelle (maladies, faims, soifs, sécheresses ou abandon social et culturel …)

L’Ego-cognition ; la forme spectrale de l’hédonisme vulgaire et l’ultime défiguration de l’humain – issues de la nouvelle économie technologique (IAGR, Datas-center ; l’espèce d’inconscience écologique lâche et imbécile …) qui détruit tout sur ses passages sinistres et cyniques ; là où le consommateur seul et toujours fiable est enfermé dans sa prison virtuelle ; il paye du divertissement de grande qualité, il ne pense pas à la puissance de la transformation climatique car le mur des écrans en tant que murs d’indifférences organisées sciemment par les politiques d’extrême droite et le techno-fascisme culturel qui arrivent ; ce mur là – un contre sens éthique – ce mur de divertissements obèses, de « gamification » débile de processus de travail ou de calcul de ses performances privées ..) provoque un détournement massif des attentions humaines et prévient le confort des oligarchies et de l’Empire économique contre les dynamiques de la transformation écologique. La conscience écologique planétaire, si elle est de plus en plus massive, diffusée rapidement par l’Internet, par des Institutions sérieuses et des associations et des ONG, ne peut pas ne pas faire sortir les sociétés humaines de leurs mouvements d’inertie par rapport à un développement industriel et numérique déjà ancien et complètement inadapté aux multiples crises écologiques urgentissimes que nous vivons. Ici l’espérance est l’émotion des futures sociétés vivantes ; les assemblées des mondes de la vie pour les femmes, les enfants et les hommes qui reçoivent un revenu universel d’existence et travaillent et s’activent pour les seuls projets d’atténuation et d’adaptation des sociétés (diminuer l’empreinte carbone, maintenir des bâtiments fonctionnels, travailler de manière sensée et raisonnable la terre, vivre avec les animaux, construire la sobriété énergétique, élaborer des liens sociaux utiles aux hommes, aux femmes et à la planète Terre, unique, incommensurable dans cette pluralité d’interactions démocratiques, sociales, symboliques, adaptatives et justes ou bien mesurées aux forces de régénération des vivants, respecter les promesses primordiales du contact avec la vie que nous éprouvions alors que nous étions encore enfants …)

Fragments d’un monde détruit – 213