Ne rien faire

« En fait, pour ce qui est des inventions, on peut dire que tout ce qui a été réalisé a toujours eu en vue par essence, le bien commun de l’humanité, mais qu’il a suffi que le créateur de perfection porte dans le Monde son œuvre, pour qu’elle soit immédiatement accaparée par l’entrepreneur, qui s’en est servi en premier lieu dans son intérêt propre, en exploitant ceux qui n’avaient pu en faire l’acquisition. On a construit une machine. Le capitaliste l’a tout de suite utilisée au service de son idée ; on a eu la possibilité de réduire la main d’œuvre et d’accroître son capital en privant les ouvriers du salaire ultime qui aurait été de recevoir de l’argent comme titre de paresse. »

Kazimir Malevitch, « La paresse comme vérité effective de l’homme », [1921], p.19, Traduit du russe par Régis Gayraud, Allia, 2022.

Kasimir Malévitch, Le Rémouleur, 1912-1913, Yale University Art Gallery

Il faut voir les traces inertes marquées sur le sang,
l’espèce d’organismes dressés à réagir, les maîtres mesure,
à toutes les fabriques d’ordres et d’obéissances,
les lignes de production du travail de force et de démesure,
qui embarquent les gestes appliqués, les savoir-faire,
à l’intérieur des sous-mondes produits, détruits et consommés,
la visée du résultat-final, la machine de cadres et de mort,
l’abstract et le suc – reproductible – extrait du cerveau et du corps,
le fantasme mis en boîte, la capture systématique des rêves,
rester fidèle à la « servuction » ; aux précipités de l’échange,
l’infinité de la production, des moyens techniques asservis aux fins.

Ne rien faire, rien du tout, échapper aux nécro-systèmes,
aux systèmes de morts, procéduriers, faux et d’alarmes,
qui réagissent en calibrant la forme organique, l’expressivité,
sur un modèle d’artifices, de déraisons et d’horreur,
pour assouvir partout les soifs de l’exploitation,
le sans fond, l’inertie sienne, la poursuite infinie,
qui encage et détruit la montée de l’amour et du désir,
le producteur fantôme qui emmène toutes choses,
informe le monde par les cages transparentes et l’obscurité,
l’espèce sans réponses, aliénées aux compacts capital,
l’applique sur les murs qui enferment les boîtes du vivant,

la lumière flash, vive, brillante, descendante, aveuglante ….
Cette chaleur blanche aux forceps et aux alertes …
Ne rien faire, c’est à dire en fait, dire non et refuser,
devenir Bartebly ; « je préférerais ne pas »,
mais en même temps, devenir multiples, autres, étrangers et mondes,
îlots de résistances, de grandes santés et de progrès,
s’activer à la manière des monstres et des sans lieux,
afin d’enclencher les guerres menées dans le milieu vital,
à l’intérieur des normes, des traces et des formes symboliques,
voir l’acrobate espiègle, l’artiste du feu, le funambule sur le fil d’acier, dresser cette ligne de projections, d’alarmes et de forces …

Disjoindre les temps de l’activité productive, du sens au travail,
redevenir des êtres vivants, aux besoins réels, sans artifices,
sortir des cercles des visions-machines, les choses enfermées,
les cognitions spectres, les endroits neutres, blancs, neutralisés,
réapprendre les travaux finis des jours et des nuits,
dédiés aux seules activités bienfaisantes et utiles à la Terre,
la main et le visage, les yeux et l’oreille ; les corps tout entier,
comme multiples expériences de contacts sensibles,
l’Esprit qui advient dans le procès de la Nature,
comme émergence du sens social et transformation de soi,
par des réponses humaines, des organisations humaines,
actions propres, fières et ajustées par delà la production des machines de tri.

MP – 03042026

Oxygène Corp.

« Little fish come quietly
Your fins are frayed and sore
The ocean breeze enchanted you
And led you onto shore
Although you gasp for air you
Share the essence of your waning
And all that′s left is hurt
And theft of waters once sustaining
Fear not the things that love
Forgot to see beyond so cruel
For deep within your wisdom
You’ll find your inner pool. »

Lisa Gerrard Feat. Klaus Schulze, « Come Quietly », Lisa Gerrard : Lyrics & Vocals, Klaus Schulze : Sounds & Harmony, Gerrard records, Australia, 2009. [www.klaus-schulze.com]

“Les Révélations Brutales”, illustration by Bertall (Charles Albert d’Arnoux) from Balzac’s Petites misères de la vie conjugale (1846)

Il n y’ a plus d’extérieurs, de dehors,
seul est omniprésent ; le réseau informatique,
tout est détruit, lavé et réintégré …
La boule de flammes trône à l’horizon,
elle luit, seule, au milieu des paysages déserts,
la brûlure du Temps mort a tout calciné
dans les milles surfaces, sans aucun nuage,
l’herbe et l’arbre, la rivière et l’océan,
des vitres épaisses changées en interfaces,
et les masques bleus dotés de trompes,
pompent l’air et l’eau dans les sphères H2O …

Les calculs d’empreintes carbones,
que les ordinateurs génèrent et surveillent,
font des êtres survivants des automates,
les puissants vivent tout en haut,
dans les jardins merveilles maintenus à l’état pur,
leurs corps enserrés de capteurs,
transmettent des données statistiques,
et dans leurs yeux sont logés des outils,
du surréel, de l’augmentation de forces …
Regarde la hiérarchie des mondes, cette plaie,
ouverte et saignante, qui densifie la vie réelle,

Il y a des gaines de transit, du béton armé, des câbles,
des bandes d’électroniques très sombres,
par où passent ces organismes inférieurs,
leur taux d’oxygènes est limité,
le strict nécessaire suffira,
juste ce qu’il faut pour la maintenance,
la mise en état de nos fonctions vitales,
et leurs yeux ont virés aux gris par dépigmentation,
l’iris morte ne regarde rien, ne voit rien,
dans leurs bouches, fermées, les mots signes ont été oubliés …
La transparence est le mot d’ordre officiel ;
ce « voir au travers » des corps, cette forme lucidité …

Le « copyright » de chaque organisme est téléchargeable …
Il suffit d’aller interroger les banques de données …
les or ganoïdes produits par économies d’échelles,
permettent aux médecines cybernétiques de performer ..
Et ici, c’est la pression du silence, vaste, dense et immense,
la langue ne servant plus à rien, a été bannie,
les matériaux symboliques remis aux rebuts, 
les bouches et les visages entraînés à la seule dimension muette,
deviennent des masses sans paroles, des produits icônes,
chaque cerveau connecté impulse le sens en direct,
la flash vision identifie immédiatement le message,
les matériaux des sons et des signes stagnent dans une décharge ..

Et personne ne se souvient de rien, ici et maintenant, ..
l’économie des monstres est tellement parfaite.
Chaque corps-outil est affecté à une série.
On a plus le temps de se souvenir.
Et la destruction des corps-déchets est recommandable ;
couper l’oxygène, expulser l’organisme corrompu,
ne pas tolérer les maladies qui affectent le corps social,
empêcher qu’un esprit sain, pur et nettoyé, soit envahit ..
Le feu qui purifie tout, impressionne …
la peau communique aux machines,
l’état de santé ou de défaillance des corps branchés.
Le réseau capitalise les données bio cognitives ..

Les statisticiens du néant sont rassemblés,
sur les places nettes, les froides dimensions de latence,
ils évaluent les résultats machines, les conformités des traces,
leurs épreuves de vie sont modifiables,
leurs diagrammes d’hygiènes ont tout prévus à l’avance,
en fonction des coûts de chaque organisme encore vivant,
la vie ; quelle dépense inutile ! Quelle gageure, …
Quelle invention encombrante et mystérieuse ..
Pourquoi donc affecter à la vie une valeur …
Car l’écologie de l’esprit demande la suppression,
des tarés organiques, des débiles cognitifs, de tous les faibles,
brûler, incendier, terminer, enfin, le programme fasciste ;
nettoyer les corps qui, autour de soi, insupportent et dégoûtent,
fabriquer une élite à la fois rare et intense.

MP – 27062025

L’enfance des mots

« Ils le traquèrent avec des gobelets ils le traquèrent avec soin
Ils le poursuivirent avec des fourches et de l’espoir
Ils menacèrent sa vie avec une action de chemin de fer
Ils le charmèrent avec des sourires et du savon »

Lewis Carroll, « La chasse au Snark », « Crise sixième. Le rêve de l’avocat. », [1876], première traduction française en 1929, p.66-71, Traduit par Aragon, EDITIONS SEGHERS, Paris, 2003.

– ce que les machines et les humains font avec les mots signes –

« Qu’est ce qui fait de ma représentation de lui une représentation de lui ? Qu’est ce qui fait de son portrait, son portrait ? L’intention du peintre ? [..] », puis Wittgenstein imagine : « des gens qui auraient été dressés à dessiner des portraits et qui reproduiraient mécaniquement les traits des sujets assis devant eux (machines à lire humaines) », § 262, « Remarques sur la Philosophie de la Psychologie I ».

« la carte des champs de conscience qu’éclairent les occasions d’un mot » est une expression employée par Stanley Cavell, in « Austin critique », « Dire et vouloir dire », p.201. [1969]

Medieval Pattern Poems of Rabanus Maurus (9th Century)

Dans la « machine à lire », noire et blanche aux bords bien droits,
se tiennent rectilignes des lettres bien disciplinées,
sur un air de flûte venu d’ailleurs, minces et zébrées,
elles jouent la grammaire lente de l’inachèvement,
les rebords des pages occupent très strictes, toutes leurs fonctions,
pleines et entières, elles indiquent le numéro et l’endroit,
le lieu où le voyage s’arrête ; ah faire des sorties, des pauses,
de temps à autre pour festoyer et boire la ciguë,
se retrouver derrière la feuille, et siffler des airs déjà sus,
il est de bon ton de régler des différents complexes,
avec des correcteurs orthographiques ou des petits liserés rouges,
qui poussent à la racine des mots,
le grand prévisionniste acclimate chaque intention, chaque projet,
le futur est dans un sac de mots bien fermé à milles tours minutes,
et rempli à ras bords, de signes, d’expressions …

Dedans, c’est la grande foire d’empoigne, tout est sens dessus dessous, il fait parfois très chaud, ici, c’est presque l’enfer !
prés de grands conflits squelexiques, de moteurs lissés,
il fait aussi très froid – le paradis – quand on s’approche de la fin, de l’ouverture …Et le hasard divin est un marchand de mots suprême,
l’automate livresque qui se tient prêt derrière la couverture,
et tenant les fils de chaque expression, fait bouger les sens,
mais derrière ce grand automate imaginaire, médusé, on ne voit rien ;
il y a de la brume blanche, une grisaille de lettres, de sons et d’images ..
Rien ne dit la sentence, personne ne l’exécute à vrai dire,
aucun accusé n’est là pour la recevoir et l’accepter…
C’est l’anonymat garanti tout autour, le cosmos personnel,
l’Institution résiste depuis des temps et des temps immémoriaux,
et la forme grammaticale est une demeure accueillante, bienveillante,
elle assure repos et refuges aux égarés, aux dissidentes, aux exilés …

Ah que l’on aimerait savoir fortement et fermement,
ne pas douter toujours, inutilement, creuser la langue,
voir juste au bon moment, au bon endroit,
ôter les masques d’apparences, la culture de bienséance,
pour enfin remonter la corde raide de toutes les phrases,
caresser les nimbus des formes grammaticales et élégantes,
« mais à la fin il n y’ a rien, personne ne te dit rien ? »
« oui c’est comme au début, il n y avait rien non plus et personne ne nous parlait » …
Pourtant, nous vivions déjà sans dire nos savoirs, nous savions peut-être qu’ici ou là, il était un endroit, il y avait un temps, un accueil où cela dit, sinon, à la condition que, effectivement, faisaient sens, et dans ces lieux chéris par la logique, nous mesurions les choses, à l’aune du soleil noir, du pur cristal, de la beauté des dehors,
nos instincts sûrs et solides, faisaient le travail ..

De même dans une cour de justice, chacun prête serment,
les jurés, les avocat.es, les greffiers, les procureurs et les juges,
il y a tout un cérémonial important, une glaciale et honorable attitude, de même dans ce grand livre du tout et du rien ; se tiennent des accusés, des juges, des prisons, des yeux de bœufs, des échappées belles, des jeux de rôles, dramatiques et poétiques, des jeux de langage, un esprit sérieux parfois pesant, lourd comme la morale surplombante, mais bienvenu aussi, en des temps dérisoires et tragiques, mais qui écrit donc les lignes alpha matricielles du grand livre ? Qui est venu et s’est enfui paniqué devant l’immense travail ; l’animation par le souffle divin des mots et des expressions ajustées.

Les lignes qui comme des panneaux plantés dans le désert, indiquent, orientent, marquent des signes dans les terres ocres et sanglantes des hommes ..
Ah nous ne le savons pas, pauvres errants, pauvres errantes,
nous héritons des formes, des choses, des gestes, déjà-là,
et les enfants signes ont suivis ces marques, tracées partout,
tout auteur d’eux, en en faisant des choix, des refus, des obéissances,
quand ces signes étaient utilisés pour l’action, dans leur vie,
pour faire des choses, fabriquer des situations, apporter des contrastes, établir la « carte des champs de conscience »,
que dressent partie par partie, les occasions d’emploi des mots,
et ce travail sinueux, lent et difficile, est un travail comme un autre,
il est rémunéré et procure gratifications et récompenses,
même parfois une belle et honnête considération.

MP – 22032025

Fractales survivantes

« Je pense en effet que la philosophie n’a pas d’autre objectif que celui-ci : permettre à n’importe qui d’appréhender dans le champ qui est celui de son expérience vitale ce que c’est qu’une orientation heureuse. On peut dire aussi : mettre à la disposition de tous la certitude que la vraie vie, celle d’un Sujet librement orienté selon une idée vraie, est possible. »

Alain Badiou avec Gilles Haéri, « V. Les mathématiques font-elles le bonheur ? » in « Eloge des mathématiques », p.106, Flammarion, 2017.

The Forth Bridge Building an Icon
By Alison Metcalfe. « Birds’-eye view of Inchgarvie and surrounding country ». National Library of Scotland

Que reste t-il de toi, mon ami.e, après toutes tes fins résolues,
les complexes d’objets élaborés dans leur pure vision,
l’audio spectre figurant qui tourne dans l’espace et le temps,
pour une mémoire morte, fixe, sans aspérités, ni futurs,
et que seront les mots disparaissant au centre de ce paysage,
dans le temps du contact brut des neurales saisies,
pour les cartes microscopes, les froides nano dimensions,
qu’exploitent les gardes-chiourmes du capital, les brigades d’officiels …

Que viendront faire ici les animaux, les plantes, la lune et les océans ? Quand toutes les choses problèmes seront résolues par une pure algorithmie, l’œil fixe et inerte des machines, le techno pouvoir pris à l’instant zéro. Et dans la bouche des millions de crevés, se mirent les silences, car ceux-là n’auront pas droits aux images, aux sons, aux mouvements agréables. Rien que la terre brute et solide, le sable, la poussière, la soif et le sang.

Et le regard aveugle du dément qui miroite au fin fond de minuit ..
La blancheur sacrée de son obscurité ; l’iris comme une perle opaque, sans sujets, tous les garde-vues au loin auront formées des lignes d’horizon. Ils troussent déjà de lent marécages d’écumes et de signaux, et rameutent des absences de langages, des sujets expulsés, au cœur des interactivités froides, kilométriques, des métamoteurs.

Avec ces contacts directs, ces projections mutantes, désirables, instantanées, on croit que la volonté fait tout et commande aux corps sensibles, on prétend faire des connexions neurales, les possibles ultimes. Il suffira d’un bio dispositif sensoriel telle une neurosphère ; une zone multiformes, d’interconnexions de cerveaux, souples, vivantes et artificielles – un magma d’électro sensations délimité et très déterminées,

pour finalement vaincre le pouvoir ancien du langage,
sa capacité à situer une scène, à normer, à réciter par cœur ou à nommer ; détruire l’existence ancienne des règles par les mots, l’image et le son. Est-ce là la génération du vide ; les brisures des objets autonomes, la génération des spectres atemporels, physiques et symboliques ; l’inertiel mouvement qui contient tout et rien à la fois et dans cette géométrie du silence, que seras-tu mon ami.e, que sera donc exister dans le monde ?

Un.e expert.e du calcul idiot sorti d’une arithmétique débile ;
un assureur devenu fou qui provisionne chaque action sans futurs,
une totalité d’images et de sons mouvants, qui se glisse et tombe nulle part, séparée de toutes situations de jeux, du sens même de nos vies. Et les armées de statistiques fantômes, celles du diktat, sont là derrière les idéodrames, à nous dicter déjà les ordres logiques et à mettre les colliers de chiffres noirs, à attacher par ces colliers invisibles, chaque corps-unité qui compte, pour les affreux dictateurs, les actes des âmes des petits chefs, qui calculent des séries en riant ; chez l’ami Gogol, les bénéfices se font sur la mort.

Et l’enjeu est là immense, complexe et si terrifiant ; les projections sûres et fiables de ce que tu penses, tu dis, ou bien tu sais ou tu crois ; les bons contextes ou les situations importantes. La capacité à échapper au pire de la future neurale technique, au pire de la réduction d’une infinie richesse sensible, animée et vivante, à des modèles de prédiction inertes, froids et sans réalités, à des fausses expériences ineptes ; sans sujets, sans corps ni âmes.

MP – 07022025

L’étrange pays

« Des jours plus durs viennent.
Le temps en sursis révocable
devient visible à l’horizon.
Tu devras bientôt lacer ta chaussure
et renvoyer les chiens dans les fermes du littoral.
Car les entrailles des poissons
ont refroidi dans le vent.
La lumière des lupins brillent chichement.
Ton regard trace dans le brouillard :
le temps en sursis révocable
devient visible à l’horizon.
Ta bien aimée de l’autre côté s’enfonce dans le sable,
il monte autour de ses cheveux flottants,
il lui coupe la parole,
il lui enjoint de se taire,
il la trouve mortelle
et disposée à l’adieu
après chaque étreinte.
Ne regarde pas en arrière.
Lace ta chaussure.
Renvoie les chiens.
Jette les poissons à la mer.
Éteins les lupins !

Des jours plus durs viennent. »

Ingeborg Bachmann, « Le temps en sursis », in « Toute personne qui tombe a des ailes : poèmes 1942-1967 », [1953] p.91, Gallimard, 2015.

« Isle of the Dead » by Arnold Böcklin (1880-1886) – Kunstmuseum Basel, Switzerland (original version)

Quelle est cette étendue de sel blanche, vide et nacrée ;
cette immensité de mers infinie qui tient captifs les ciels à l’horizon,
attirant les innombrables attentes et les promesses futures ?
Là où rien n’est encore décidé, tous les possibles,
au temps venu, présent, seront également possibles ;
les sels amassés des enfants pas encore nés et sans noms,
recueillis par les rituels nocturnes, les longues émissions,
de lumières denses, joyeuses et imparfaites,

par les astres sur la terre qui commandent toutes directions,
à minuit passé, survivent des restes, des lambeaux de messages,
de vieilles cités détruites, des cargaisons de vaisseaux entrouvertes,
à tous les vents trompeurs, aux noirs soleils galactiques, miroitant,
aux surfaces grises, des armées de signes alignées, réfléchissantes,
les lumières pénétrantes chaque recoin obscur,
soulignent des inclinaisons presque parfaites, des froides perspectives, il faut regarder plus loin et ne pas douter de ce qui arrive.

Faire retomber les poussières dans ce ciel blanchâtre,
marcher à l’intérieur des lieux sacrés, employer des signes,
mis à chaque poste de surveillance, de luttes et d’alertes,
les faire travailler dans ta bouche, dieu du vacarme et de l’obéissance,
en être l’instigateur, le fabricant par contrebandes et sans attaches,
ne doit pas être une torture, un artifice, un effort sans lendemains,
voir avec eux, les corps-esprits et les grandes espérances,
et ramener à soi, toutes les fabrications de rêves ainsi faites,

l’œil vertical, l’œil mondovision qui se retourne sans cesser de ne rien dire ou voir, sur lui-même, empêché, renié à l’intérieur des trames ; les bêtes lumineuses rêvant parmi les grands troupeaux de songes, ont fait passer la nuit derrière la lune et la voie lactée,
leurs filaments électriques ont changés les vagues dimensions,
les faisceaux d’or, clignotants, illuminent toutes les choses absurdes,
l’alter-nativité du monde est à ce prix de ta confiance absolue,

par ce Temps infiniment courbe, proche et distant à la fois,
car j’ai confiance en toi pays étrange ; lieu des hors lieux,
qui nous accueille pour reformer une famille aimante, gardant les traces du bonheur passé, avec les signes que montrent leurs vies, anges des liens et des langages, avec l’espoir chevillé au corps ; les lames de fond du vivant, les machines de guerre cassantes toutes les fausses prisons, envoyées comme des coups d’épée dans l’obscurité et le désespoir ; un flottement, une projection heureuse pour une génération de rêves et d’instants bien à nous.

MP – 24122024

La nuit de l’Esprit

« Pour être Hanté – nul besoin de Chambre
Nul besoin de Maison –
Le Cerveau a des Couloirs – pires
Qu’un Lieu Matériel –
Bien plus sûre, la nocturne rencontre
D’un Fantôme extérieur
Que l’affrontement de l’intime –
Cet hôte plus froid –
Bien plus sûr de galoper dans une Abbaye,
Les Pierres à ses trousses –
Que sans armes se battre contre soi –
Dans un Endroit désert –
Soi derrière soi, dissimulé –
Voilà la plus grande alarme –
De l’Assassin caché au Domicile
Bien moindre est l’Horreur –

Le Corps – s’empare d’un Revolver –
Il verrouille la Porte –
Oubliant un spectre supérieur –
Ou Plus encore »

Emily Dickinson, « Cahiers » in « Car l’adieu, c’est la nuit », choix, traduction et présentation de Claire Malroux, p. 129, Gallimard, 2007.

Odilon Redon’s À Edgar Poe (1882). « A mask sounds the death knell »

Il arrive qu’un être vivant soit débraillé, illisible, solitaire et perdu,
Un être vivant, qui cherche à s’entendre au loin dans vos murmures,
De sa bouche sortent des sons sans rien autour, dénués de sens,
Sa face est remuée, vidée et blanche, sans autres, ni sien,
Des partitions vagues, initiées depuis le centre de nos rencontres,
Alignent des notes à l’harmonie creuse, heurtée et rêvée,

Et leurs fabriques de mots étranges construisent des non-sens,
Leur zèle affreux qui tient les corps cintrés et bien droits,
La distance absente, le mur transparent et l’identique terreur …
Cet amas de traces mnésiques compilées dans nos souvenirs,
Qui servent à forcer et coucher les corps, commandés en série,
Dans les espaces neutres et froids, alignés, par le diapason ultime …

Ah cette musique insidieuse et lente qui hante l’industrielle présence,
Les corps aux aguets, soucieux d’alertes, d’émotions et de réactions,
Sont les corps très adaptés, si bien conformes, les bêtes sociales et cognitives … Et il faut voir comment ils agissent, à chaque funeste demande. Toute cette vitrine de verre, de signaux et de béton, qui cache les rêves. Les gestes empêchés aux lignes obscures et sans reliefs,

Le cri de la Nature bloqué à l’intérieur, la vague immense de signes,
Et la trachée vivante qui part du cœur autre, remonte pour essayer de dire … J’ai compris tes ordres débiles, le rien augmenté par contrat,
Des phrases alignées et fixées, à la faveur de ton monde horrible …
Là, où tout est prévu quelque part, écrit comme un triste programme,
Et je fuis ce monde-là, sans remords, sans voix, ni visages …

Il reste à voir le corps de cette autre silhouette, étrangère, infiniment là. Et par chance sentir l’inquiétude dans son Esprit,
Montrer l’étoile brillante là-haut, l’unique lumière, dans le ciel à minuit. Remuer ses corps vivants, les corps absents qui demeurent avec nous. Le lien social pris dans chaque geste, chaque mot, chaque attitude. Le signe rêvé dans sa mémoire du Temps …
Et le mouvement heurté, direct et sensible des vivants.

MP – 15112024

Figures de dieu

« ALORS LE SCRIBE DU ZOHAR ECRIVIT
et ouvrit le réseau des veines de paroles
et introduisit du sang venu des astres
en leur gravitation invisible et embrasée
de la seule nostalgie.
Le cadavre de l’alphabet se leva de sa tombe,
ange de lettres, cristal sans âges
enclos en goutte d’eau de la Création
qui chantaient – et à travers elles on voyait
luire rubis et hyacinthe et lazurite,
au temps où les pierres étaient encore tendres
et semées comme des fleurs.
Et, tigre noir, la nuit
feulait ; et le jour à vif
se roulait de douleur
et saignait d’étincelles.

La lumière déjà était une bouche qui se taisait,
le Dieu des âmes, seule une transparence le trahissait. »

Nelly Sachs, « Le mystère a surgi du mystère Zohar ; chapitre de la création » in « Et personne n’en sait d’avantage : 1952-1957 » in « Exode et métamorphose et autres poèmes », p.243, Traduction de l’allemand par Mireille Gansel, Préface de Jean-Yves Masson, Gallimard, 2023.

Edvard Munch. Two Human Beings (The Lonely Ones). 1899.

Des discours fument dans des bocaux d’argiles et de sons,
rangés par tailles, par gestes et couleurs, les discours sont des créatura,
derrière les portes de cet enfer, seront exécutés avec eux des gestes sans fins, des gestes sans destinations, anarchiques, creusés d’amertume,
et dont les mouvements vitaux, commandés, feront tenir toute la scène,
les signes qui tombent malgré eux ou hors d’eux, par le fiel et l’électricité,
sur les dalles en marbre au pied des murs immenses des cités immobiles,
là où se tiennent les sœurs ennemies, terrifiantes ; la vie et la mort …

Et il y a quelque chose de faussement rassurant de voir les lettres écrites,
briller droites, coupantes le fil des nuits meurtries du destin,
les lettres aux alphabets noircis dans la terreur des corps,
jamais l’oubli ne se fait, la mort liquide remonte par tous les mots,
et dans la vision des intérieurs projetés là dans le carré blanc,
remuent des bêtes étranges, des noirs éclairs, des lions,
aux crinières dorées, à l’œil précis, et aux mâchoires toujours ouvertes,
des silhouettes d’enfants bien rigides qui défilent en paix, aux bruits du crépuscule,

Il fait froid et vide dans ta gorge ouverte, la poitrine bleue liquide,
de l’animal effrayé par le vent glacial, à l’orée d’une vaste forêt qui avance,
le sang qui remue l’illusion d’être présents, le fracas des organes,
cette vie qui s’est absentée loin en arrière, ne fait que passer
dans les souvenirs éphémères, il faut que le temps revienne à soi, pour soi,
que le temps fasse sa triste affaire, pour remuer à nouveau les esprits,
qu’il ne cesse pas de s’incarner dans nos mémoires,
les secondes qui passent contiennent des cris et des rêves,

et les lettres sont des lettres de feu et d’histoires,
singulières et universelles, déchirantes et ramenant la force vitale au milieu, au creux des souffles de respiration et de belles étreintes,
les corps à corps sont légions, l’a-mourir, la liaison fatale,
et je m’attends à ce que tu viennes, me prendre sous tes ailes,
nous volerons le feu dans l’âtre, creuserons le passage par les ciels …
Ah cette morne destinée, l’illusion qui se dissipe, et le chemin de la respiration si court, toi mon ange d’obscurités, qui, dangereux, flotte dans chaque recoin du monde,

l’ange des chambres vides, par les regards comme des astres mobiles,
il semble que tu ne souffres pas des rayons aiguisés du soleil,
qui assèchent les cœurs et font refluer l’esprit plus loin,
par ton voyage dans l’âme suprême, dans le vouloir-puissance,
c’est la vie qui se projette partout, la lumière noire de la vie,
et la beauté presque irréelle des corps des femmes et des hommes,
comme une touche délicate, subtile, une sculpture des vivants, un ailleurs,
comme si l’enfant prodige renaissait enfin en toi …

et les contraires ont des forces sans restes, sans rien autour,
des évidences terminales, la douleur et la joie, la peur et le rire,
la puissance vitale qui rayonne sans blesser ni corrompre,
et la musique de tes yeux qui résonne dans le silence …
Ah le visage de l’être aimé, ce territoire accueillant bien à soi,
des milliers de lignes, de chemins, de douceurs,
qui dessinent et protègent de la violence bête, floue, de l’indifférence,
les forces opposées forment des nœuds, des graphes comme des merveilles,

par la fenêtre du ciel en vitreuse fonction, la pluie arrive,
la pluie d’âmes liées, enchaînées, au cœur des cités,
et qui tressautent dans les corps, les chairs blessées,
cités étranges et mortelles, remplies d’avenues croisées, de milliers de voitures, de maisons toutes droites, idiotes et d’immeubles sans têtes,
toute cette eau divine qui fait pousser les plantes, les fleurs,
l’eau rouge et l’a-mourir aux découpes belles et ultimes,
ah toutes les silhouettes humaines qui se pressent, les bêtes vivantes qui survivent …

Sont passées ici et là, par ces chemins abrupts de la perfection,
ici l’exigeante morale a un prix, celui de la liberté rendue à soi,
et chacun.e est seul.e à prendre ce chemin intérieur qui l’élève ..
Merci toi liberté de tout rapports, solitudes froides, si extrêmes,
merci d’ouvrir les voix et faire marquer dans la terre, les empreintes ;
la terre du passé, la terre du futur, le présent qui contrôle, à chaque lettre creusée et donne les fruits merveilleux, la libre offense, la conversation,
l’éloge de l’ultime désir ; comprendre et aimer, soi, l’autre.

MP – 13092024

Psychonaute

« Quand je me pense, ma pensée se cherche dans l’éther d’un nouvel espace. Je suis dans la lune comme d’autres sont à leur balcon. Je participe à la gravitation planétaire dans les failles de mon esprit. »

Antonin Artaud, « Fragments d’un journal d’enfer » in « L’ombilic des limbes suivi de Le pèse-nerfs et autres textes », Préface de Alain Jouffroy, p.126, Gallimard, 1956.

Dans la boîte noire, en verres et siliciums,
surgissaient les flux d’images et de sons,
la « creatura » manipulable, poupée sans mémoires,
qui faisait des mines de crayons réjouies,
en lisant tes souvenirs directement dans le ciel téléviseur,
et par le trou percé dans ta tête cagoule,
se vidaient l’énergie et les amas de souvenirs,
cette vie supplémentaire offerte par ce ciel électrique,
l’enfance des monstres, la démesure aimante,
tout ce que tu embrasses et chéris,

Mais l’eau rouge a envahit progressivement le ciel,
le sang des étoiles qui tombe en nuages,
ce coton de cuivre, cette odeur de poudre,
et dans ce maquillage dément, toute créature a sombré,
leurs visages se sont effacés du monde,
il reste d’autres maladies qui occupent tout l’espace,
le verbe arraché, disloqué, la muette angoisse,
l’enfant aux paupières lourdes de sommeil,
et si tu es seuls, ne vient pas les voir,
elles sont faites d’ordres et de systèmes,

leurs bras mécaniques tiennent des lames,
pour couper dans les chairs des suppliciés,
leur œil cyclope tourne à la façon d’un robot-mixeur,
il ne reste plus rien à la nuit, l’esprit s’effiloche,
par paquets de signes rugueux, de larmes bleues,
leurs bouches sont pleines de sables-minutes, de mémoires mortes,
et la dentition-métal permet de creuser un soleil noir comme minuit,
planté à l’horizon que plus rien ne combat,
qui darde des rayons froids, sans lumières,
et par ce curseur clignote le son des machines,

Celles qui peuvent tenir – machines de guerre et de terre,
qui sont là pour faire face, complexes, belles et sinueuses,
aux symboles sculptés avec la glaise de l’obscurité,
qui se sont extraient de l’océan amer, illusoire des idées,
vaines illusions, et paradoxe qui fait tenir tout l’intérieur,
de ce Kontinuum tapissée d’une vie ailleurs, rêve d’utopie,
rêve de sommeil, désir de poussières et de vent froid,
cette solitude de livres, par lesquels tu voyages encore,
alors que l’enfance n’est plus qu’un grand tableau éveillé,
devant l’œil de l’imagination qui scanne et découpe,

Je suis Psychonaute, oiseau de bon augure,
machine de guerre, étranger sans personne,
à l’âme qui redouble sa propre vie,
dans le grand miroir des enfermé.es, je vois,
j’entends, je sculpte la vision de tous les intérieurs,
l’eau rouge, la glace bleue qui miroite au soleil,
la montagne posée dans le décor du monde,
les vagues blanches qui se brisent sur les rochers,
et ce récif mon ami.e est écrit avec des lettres de joie,
Tu viendras t’y échouer en cas de grandes fatigues,

J’y serais à t’attendre vers la fin,
des rêves non valides, des écritures et des feux,
et ce qui brûle dans ta mémoire brûle aussi dans la mienne,
les notes et les mots mélangés par l’esprit,
Ah l’empereur noir et le dieu vivant s’attirent,
ils dansent au fonds des clairières, baignés de soleil,
autour d’eux, je danse aussi avec lui, Psychonaute,
la main caressent les feuilles, les fougères, l’écorce des arbres,
l’âme enfoncée sous la terre, qui goûte aux divins parfums,
et le K du sculpteur sera la seule lettre brisée,
comme la lame de l’épée figée dans la roche.

MP – 30062024

Prier pour la nuit

« Dans mon tas de terre, je peux naturellement faire tous les rêves possibles et inimaginables, je peux même rêver d’une entente bien que je sache parfaitement que cela n’existe pas et qu’au moment où nous nous verrons, et même où nous sentirons la proximité de l’autre, en proie à la même folie et à une faim nouvelle, même si nous sommes complètement repus, nous ferons tous les deux exactement au même moment usage de nos griffes et de nos dents l’un contre l’autre. »

Franz Kafka, « Le terrier » [1923-24], Traduit de l’allemand par Dominique Miermont, Postface de Jacques Miermont, Mille et une nuits, 2024.

Dans les froids crépuscules glissant sur les plages, à l’horizon,
se tiennent des créatures divines, belles, rouges et sombres,
agitant de lents signaux fragiles, à peines audibles ou perceptibles,
elles qui dansent avec leurs âmes blessées tout au fond d’un gouffre,
leurs ailes magnifiques en chairs et en soies, emportent toute ma vision,
et dans l’espace-temps infini du rêve, elles taillent un manteau avec la nuit.

Un tissu multicolore fait de diamants, de baies sauvages, de roses,
dont se vêtira l’immensité pour éclairer toutes les nuits du monde,
et les ciseaux noirs et or de la lune, du ciel et du soleil seront coupants,
taillant la blessure au milieu des feuilles, des livres, des images, des vêtements, toute cette musique des corps que jouent les murmures et l’évanescence, le chant de la Nature folle, des animaux, des machines et des vivant.es …

Et j’entends battre ton cœur résonnant tout près dans l’obscurité,
il pulse au rythme des rêves réfugiés dans nos voix,
et le simple geste de l’attention mutuelle nous fait du bien,
les coups de poignards dans la nuit, les lames de fonds,
fait de mots-signes, de gestes, d’attitudes, de vouloir-dire, toujours,
sont comme des paris osés, qui risquent l’entente et l’espoir.

Et ce rêve interdit du Nous est si menu, frêle, si vulnérable,
il est fait de signes tissés ensemble, de souvenirs, de remords,
d’amour aussi tel que se fait l’amour dans la cité des signes, immobile,
il joue une musique étrange et merveilleuse, une robe sans matières …
Je dois le protéger sans cesse des mondes extérieurs,
de tout ces esprits en alertes, qui veillent par la Tempête.

La texture d’une voix, ses corps imaginés, creusés à l’intérieur,
de ces souterrains multiples, ces galeries de gestes,
qui ont sidérés comme une attente précise, le verbe comprendre.
Ah que deviens tu mon ami.e, recroquevillé.e au fond des grottes,
se nourrissant de vers, de serpents fous, de racines d’idées,
comme fixé.e dans l’attente anxieuse des terribles catastrophes ?

Je t’attendais, mon espoir délicieux, toi qui baignait nos promesses,
plus avant, avant que ne brûle dans le ciel, le soleil de sang,
par les lettres de feu, les larmes de sons, l’audio-sculpture,
et qu’il ne reste plus rien à vivre vraiment, à sentir, à rêver,
et que nous soyons enterrer plus au fond de nos soucis encore,
dans nos souterrains bien propres, bien rangés, fort adaptés.

Dans les aurores de feu, les bêtes vivantes seront tuées, sacrifiées,
sur l’autel majeur de carbones, d’illusions et de flammes.
Ceux-là qui prient pour nous, prieront cent fois …
Que la vie des anges préserve les grands souterrains, les cités cavernes,
qu’elle chante les signes des guerres d’infini, sans traces, sans présences,
et que le rêve pour la vie qui nous émeut exprime encore nos corps et nos esprits.

MP – 07062024

Les ruines modernes

«  Mais le temps n’est point
Venu. Ils sont encore
Libres de chaînes. Le divin n’atteint pas les cœurs fermés.
Ils pourront compter plus tard.
Avec Delphes. En attendant
Donne moi de pouvoir tourner mes pensées,
Aux heures de fêtes et pour qu’une paix me soit rendue,
Vers les morts. Car au temps jadis
Il est mort bien des capitaines,
Des femmes belles, des poètes,
Et de nos jours,
Si grande foule d’hommes !
Mais moi je suis tout seul. »

Hölderlin, « Les titans » in « Poèmes », Traduit de l’allemand par Gustave Roud, p.179, Éditions Allia, Paris, 2023.

Par l’effacement de tous les visages, l’évitement du seul monde véritable,
la fuite du concret, de la matière prise dans l’abîme noirci de pensées,
avec la vie sensible qui s’échappe tout près, à l’intérieur,
recule, disparaît et rend impossible toutes les paroles, les voix,
la saveur de l’eau glacée qui ruisselle sur la peau,
le contact bruyant des corps d’infinis animaux,
l’impression de l’Autre et de sa vision devenue en soi …

et cette image projetée depuis le grand rêve malade et identique,
tient en ses griffes, les âmes, comptées à chaque unité mécanique,
enregistrée, administrée, supervisée, comme une contre-force,
dans les mètres-cubes mesurés, adaptés et délirants,
des mauvais architectes du vide, de la mort et du silence,
et les ailes de la cité radieuse revêtent des habits forts étranges,
du métal et du fer, du liquide, du silicium et du plastique ;

hors du soleil électrique, les survivants s’agglutinent à l’entrée,
en des masses amorphes, sans visages, sourdes et aveugles,
et la lumière qui luit, toujours, au fond de nos cerveaux,
clignote de temps à autre pour signaler une sensation,
opérer par une décharge nerveuse et motrice sur cette donnée,
et ces armées de chimères hantent l’Esprit,
les projections lancées à toute vitesse, fracassées sur la vitre ;

le même veut le même partout, à l’écran affiché, toujours,
et l’auto-satisfecit donné par le réseau mondial,
est une récompense asociale, digne de Pavlov,
une condition forte de contrôle, de réponse et de prévoyance,
aux problèmes de la gestion des malades, des difformes, des étrangers ;
la belle santé ici est devenue une arme de guerre,
ceux et celles qui importent l’inquiétude, seront systématiquement éliminés,

les objets-déclencheurs du contrôle seront partout légions,
et l’instinct veut la mort des plus faibles,
car ils montrent l’humaine vulnérabilité, l’étrangeté d’une vie singulière,
il suffira d’actionner un dispositif, de valider un bon programme,
de trouver le mode d’action juste, la touche équilibrée, au bon moment,
chercher le résultat net et la solution par l’élimination au problème des vivants,
faire l’économie de tout les restes, les rebuts, les déchets d’Humanité,

et nos tours de verre translucides, montent à des milliers d’étages,
au milieu de déserts, dans les grandes zones de travail et de loisirs,
le béton est partout uniforme, gris, bien droit et laid,
et la torsion et l’effort des travailleurs doivent se faire avec discrétion,
nous les nouveaux titans, responsables de la lumière,
produisons des traces , des codes et des symboles, à n’en plus finir,
vérifions le temps disponible pour la production.

Les portes du paradis, fracassées, ouvertes à tous les vents,
les tours d’écailles, les morts-vivants qui consomment, oublient et tuent …
Au cœur des cités de verre et de feu, il ne reste plus rien à nous,
que le pseudo-dialogue à distance, l’interface de commande,
qui surréagit à l’index affreux, l’excroissance du capital,
cette accumulation de contre-forces, cette négation qui supprime la vie.
Ce drame de l’Ego qui devient l’outil pour asservir …

MP – 12042024