L’enfance des mots

« Ils le traquèrent avec des gobelets ils le traquèrent avec soin
Ils le poursuivirent avec des fourches et de l’espoir
Ils menacèrent sa vie avec une action de chemin de fer
Ils le charmèrent avec des sourires et du savon »

Lewis Carroll, « La chasse au Snark », « Crise sixième. Le rêve de l’avocat. », [1876], première traduction française en 1929, p.66-71, Traduit par Aragon, EDITIONS SEGHERS, Paris, 2003.

– ce que les machines et les humains font avec les mots signes –

« Qu’est ce qui fait de ma représentation de lui une représentation de lui ? Qu’est ce qui fait de son portrait, son portrait ? L’intention du peintre ? [..] », puis Wittgenstein imagine : « des gens qui auraient été dressés à dessiner des portraits et qui reproduiraient mécaniquement les traits des sujets assis devant eux (machines à lire humaines) », § 262, « Remarques sur la Philosophie de la Psychologie I ».

« la carte des champs de conscience qu’éclairent les occasions d’un mot » est une expression employée par Stanley Cavell, in « Austin critique », « Dire et vouloir dire », p.201. [1969]

Medieval Pattern Poems of Rabanus Maurus (9th Century)

Dans la « machine à lire », noire et blanche aux bords bien droits,
se tiennent rectilignes des lettres bien disciplinées,
sur un air de flûte venu d’ailleurs, minces et zébrées,
elles jouent la grammaire lente de l’inachèvement,
les rebords des pages occupent très strictes, toutes leurs fonctions,
pleines et entières, elles indiquent le numéro et l’endroit,
le lieu où le voyage s’arrête ; ah faire des sorties, des pauses,
de temps à autre pour festoyer et boire la ciguë,
se retrouver derrière la feuille, et siffler des airs déjà sus,
il est de bon ton de régler des différents complexes,
avec des correcteurs orthographiques ou des petits liserés rouges,
qui poussent à la racine des mots,
le grand prévisionniste acclimate chaque intention, chaque projet,
le futur est dans un sac de mots bien fermé à milles tours minutes,
et rempli à ras bords, de signes, d’expressions …

Dedans, c’est la grande foire d’empoigne, tout est sens dessus dessous, il fait parfois très chaud, ici, c’est presque l’enfer !
prés de grands conflits squelexiques, de moteurs lissés,
il fait aussi très froid – le paradis – quand on s’approche de la fin, de l’ouverture …Et le hasard divin est un marchand de mots suprême,
l’automate livresque qui se tient prêt derrière la couverture,
et tenant les fils de chaque expression, fait bouger les sens,
mais derrière ce grand automate imaginaire, médusé, on ne voit rien ;
il y a de la brume blanche, une grisaille de lettres, de sons et d’images ..
Rien ne dit la sentence, personne ne l’exécute à vrai dire,
aucun accusé n’est là pour la recevoir et l’accepter…
C’est l’anonymat garanti tout autour, le cosmos personnel,
l’Institution résiste depuis des temps et des temps immémoriaux,
et la forme grammaticale est une demeure accueillante, bienveillante,
elle assure repos et refuges aux égarés, aux dissidentes, aux exilés …

Ah que l’on aimerait savoir fortement et fermement,
ne pas douter toujours, inutilement, creuser la langue,
voir juste au bon moment, au bon endroit,
ôter les masques d’apparences, la culture de bienséance,
pour enfin remonter la corde raide de toutes les phrases,
caresser les nimbus des formes grammaticales et élégantes,
« mais à la fin il n y’ a rien, personne ne te dit rien ? »
« oui c’est comme au début, il n y avait rien non plus et personne ne nous parlait » …
Pourtant, nous vivions déjà sans dire nos savoirs, nous savions peut-être qu’ici ou là, il était un endroit, il y avait un temps, un accueil où cela dit, sinon, à la condition que, effectivement, faisaient sens, et dans ces lieux chéris par la logique, nous mesurions les choses, à l’aune du soleil noir, du pur cristal, de la beauté des dehors,
nos instincts sûrs et solides, faisaient le travail ..

De même dans une cour de justice, chacun prête serment,
les jurés, les avocat.es, les greffiers, les procureurs et les juges,
il y a tout un cérémonial important, une glaciale et honorable attitude, de même dans ce grand livre du tout et du rien ; se tiennent des accusés, des juges, des prisons, des yeux de bœufs, des échappées belles, des jeux de rôles, dramatiques et poétiques, des jeux de langage, un esprit sérieux parfois pesant, lourd comme la morale surplombante, mais bienvenu aussi, en des temps dérisoires et tragiques, mais qui écrit donc les lignes alpha matricielles du grand livre ? Qui est venu et s’est enfui paniqué devant l’immense travail ; l’animation par le souffle divin des mots et des expressions ajustées.

Les lignes qui comme des panneaux plantés dans le désert, indiquent, orientent, marquent des signes dans les terres ocres et sanglantes des hommes ..
Ah nous ne le savons pas, pauvres errants, pauvres errantes,
nous héritons des formes, des choses, des gestes, déjà-là,
et les enfants signes ont suivis ces marques, tracées partout,
tout auteur d’eux, en en faisant des choix, des refus, des obéissances,
quand ces signes étaient utilisés pour l’action, dans leur vie,
pour faire des choses, fabriquer des situations, apporter des contrastes, établir la « carte des champs de conscience »,
que dressent partie par partie, les occasions d’emploi des mots,
et ce travail sinueux, lent et difficile, est un travail comme un autre,
il est rémunéré et procure gratifications et récompenses,
même parfois une belle et honnête considération.

MP – 22032025

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