Une ligne frontière

« Connaître véritablement, c’est connaître l’essentiel, s’y engager, y pénétrer, par le regard, non par l’analyse, ni par la parole. Cet animal, bavard, tapageur, tonitruant, qui exulte dans le vacarme (le bruit est la conséquence directe du pêché originel), Il faudrait qu’il fût réduit au mutisme, car jamais il n’approchera des sources inviolées de la vie s’il pactise encore avec les mots. Et tant qu’il ne sera pas affranchi d’un savoir métaphysique superficiel, il persévéra dans cette contrefaçon d’existence, où il manque d’assises, de consistance, et où tout chez lui porte à faux. »

Emil Cioran, « L’arbre de vie » » in « La chute dans le temps », p.25, Gallimard, 1964.

« Anatomical Man » from the Limbourgh brothers’ Très riches Heures du duc de Berry (1415). The Latin inscriptions describe the zodiac signs’ properties according to the four complexions (hot, cold, wet, dry).

Les langues de leurs guerres, ensorcelées par un manque de savoirs,
Le noir des yeux fardés, la fermeture de l’Esprit et le flou des visages,
la voix des spectres d’où s’est retirée toute présence,
les murmures étouffés par les murs des médias,
dans cette voix désincarnée, personne ne s’y éprouve,
c’est le spectre audio sculptée, la forme souffrante, empêchée ;
une sculpture machine, roulante, nickel, en cours d’interactivités …
Des programmes médiatiques forts, reliés, loin, par des immenses abandons, dans l’industrie du rien, s’agitent les armées des Automates …

Et les mots et les images par vagues incessantes, tombent un à un, inutiles, aux cœurs des orages, dans les rouages guerriers, mécaniques, sémantiques, par les vecteurs idiots, la langue de bois tape sur un faux sol, une fausse structure,
et plus rien n’advient comme vivant, expressif, sensible et organique … Je vois l’ailleurs rêvé de ces mondes « tautistes » ; la bascule froide et inerte, l’utopie monstre des décideurs experts, naviguant sûrs d’eux mêmes, en mises en ordres fermes, géo terreurs subtils et absurdes commandements, rien de réel ne perce les vitres transparentes de leurs langages, des zébrures en zigzag feront des rires parmi nous, bienvenus…

Dans les doublures des mots signes seront tissées des rencontres,
qui poussent sur les déchets des mondes ; par les mortels paradoxes,
à contre-temps, contre lieux, proviennent l’Art, l’expérience de l’ami.e et la consolation, quand je revêt les vêtements bariolés de ton monde, de vos alertes précisions, les formes symboliques surviennent sans attentes, seules, vives et sans prévisions, elles soutiennent et structurent des dynamiques de courages, des formes d’interactions, les foyers dont les lumières illuminent leurs visages, les sens des usages, ah reconnaître l’absence de séries, de généralités, de répétitions, ou de temps prototypes ; l’habitude sortie du rack et des décisions des machines …

Poursuivre le chemin ouvert sur les lignes de crêtes, s’apprivoiser ensemble, voir les symboles écrits sur les feuilles blanches, les autels des autres dieux, un être vivant, un jour, dans nos futurs, va les lire, un jour ou une nuit, et ressaisir la passion créative et la mise en forme de nos pensées ; il y a la catastrophe survenue dans le temps, la psyché dévastée, l’adhérence au digital des objets perçus, de tout contacts sensibles ; l’ordre communicant, la conversion vers le digit-fétiche et la survivance de la seconde nature ; au delà d’une guerre de la conformité et du désastre, la « Médiacratie » construit des territoires négatifs, en milles séries.

Entre l’anarchie capital et la violence des guerres ; la ligne des contrôles extrêmes, ces zones d’ombres multiples, n’apparaissent nulle part … Seules des voix sorties de l’enfer viennent nous dire, nous montrer, l’expérience de la douleur vivante et les savoirs précis, familiers et étranges, et dans l’entre-deux, rien n’est facile ou donné d’avance, car il faut bien du courage pour survivre et nous dire, par la voix, ce qui est et devient, vulnérables, derrière les vidéo-drames puissants, les médias prisons, les fausses corniches qui ne soutiennent rien, les volontés d’extermination et de perdition des formes d’existences vivantes.

MP – 15112025

Variation des désordres

« Plus les techniques d’ingénierie s’améliorent, plus elles sont aptes à satisfaire les objectifs humains et plus elles devront également se montrer capables de formuler des objectifs humains. Si par le passé, une vue partielle et inadéquate des finalités humaines, n’a pas posé de gros problèmes, c’est surtout grâce aux limites techniques qui rendaient trop complexes l’exécution de tâches comportant une évaluation détaillée des finalités humaines. C’est là un des nombreux cas où l’impuissance humaine nous a jusqu’ici protégés de l’effet dévastateur de la folie humaine. »

Norbert Wiener, « God & Golem Inc. : Sur quelques points de collision entre cybernétique et religion », p.85, Traduit de l’anglais par Christophe Romana & Patricia Farazzi, Éditions de l’Éclat, 2000.

Kazimir Malevitch, Peinture suprématiste, 1915-1916, huile sur toile, 49×44 cm, Wilhem Hacke Museum, Ludwigshafen, Allemagne.

Des cloisons mentales faites de signaux, de preuves et de conditions réflexes, la sinuosité des systèmes muets, qui adressent et préforment, toutes variables sont exclues par ailleurs, dans l’outre monde, et l’ordre qui se dresse finalement, dans la bouche des faux prêtres, s’habillent de lèvres métalliques, d’œil panoramique et de phrases prisons, il fait froid, ici, maintenant, tout autour du média central, la corporation mutique et ses hauts membres costumés, haïs et craints, représentent le système artificiel, mort, la structure inerte, ceux là qui font les tours de gardes à minuit, solitaires et froids,

à l’intérieur des forteresses de verres, d’électricité et de silicium,
les têtes penchées sur les petits sceptres de commandes,
les os à pinceaux fragiles ; des doigts de mains qui virevoltent à l’écran, et tout autour d’eux, plus rien n’existe, la nuit et son obscure présage, l’audio spectre et l’interface ; les jours noircis par les rumeurs, plus rien n’existe que le réseau ne peut voir, identifier, coder et décider, en puisant dans les réservoirs de symboles, la langue neurale technique, et l’âme refroidie par la pression des objets et de ses projections, ne perçoit plus rien de soi même, des autres et de la Nature ….

Alpha matrice calcule les décisions optimales, les parfaites directions,
et les rails des super règles tiennent les foules aveugles à l’infini,
en dressant les torts de chacun.e et les moralismes grégaires, les absurdes terminaisons, à minuit sur les grèves des océans ressortent les dissidences les mêmes oppositions heurtées, récalcitrantes, des masses de non pouvoirs, elles fomentent des révoltes et des disséminations de signes, creusées, par les multitudes, changeant les échelles humaines et l’orientation des cartes et des territoires, prenant la fin de l’humaine détermination comme un guide et une espérance, évaluer, croire, rêver, désirer les puissances d’agir communes …

Je crois en toi, figuration du vide et du contrordre, visage abstrait des révolutions, logé en avant des mondes affreux, des représentations officielles, de la prison technique, des pouvoirs centrés sur un monde d’élites, de mépris et de forces égotiques, qui exploitent chaque désir, chaque expression, toutes forces de travail ..
L’indétermination relative, les variations maîtres, l’assurance impossible, l’élan vital, sont des armes majeures, des jalons d’histoires et de créativités sociales …
Tu seras mienne, espérance libre et folle, capacité de destruction et de création, des machines de guerres silencieuses, des filets de captures,
par lesquels la mort future des sociétés, décide et exclue.

Ils ou elles par les réseaux de haines, survivent comme des monstres,
attablés aux banquets des tyrans, de la mauvaise conscience et des neurales machines, toute cette foultitude de nommages, d’insultes et de réactions fébriles, qui transitent d’un endroit à l’autre du monde à la vitesse de l’éclair ; j’insulte, je partage, je jouis de ma petite présence affamée de reconnaissances et la nuit emporte les logiques de délibération, d’assertions garanties. Rien n’arrive plus que la pulvérisation en minuscules égo drames,
des sociétés de mépris ; stupéfaites, haïes, redoutées et inhumaines …

Ne viens pas ici, toi, l’ennemi des vivants, monstre défait, perdu,
remuer les poubelles de l’Histoire, et les vagues ressenties des époques passées, ici les idéologies sont déjà refroidies, rances, dépassées et/ou mortes, par les filtres des convictions pratiques et des situations du réel, toutes les âmes ont franchies les seuils d’espérances et de révolution. Il reste à te voir – stupéfait, interdit – dans les miroirs des morts, absorber notre amour, voir ta face rendue invisible, ton discours devenu impuissant. Venez à nous, monstres et terreurs, folies, jalousies et haines … Nous rendrons la terre plus vivable, les conditions d’existence, encore humaines.

MP – 03102025

Nihilisme

« Khlestakof, seul, avec les yeux de quelqu’un qui a dormi trop longtemps

Il paraît que nous avons pioncé comme il faut. Où diable ont-ils pris tant de matelas et d’édredons ? Je suis tout en sueur. On m’a flanqué je ne sais quoi hier à ce déjeuner …la tête m’en tinte encore. Ma foi, il y a moyen de passer le temps agréablement dans ce pays-ci. Moi, j’aime les bonnes gens, et j’aime à être traité de tout cœur plutôt que par intérêt. Et puis la fille du gouverneur n’est pas mal, et la maman est si bien conservée, qu’on pourrait … Non, je ne sais pas, moi, j’aime cette vie-là »

Nicolas Gogol, « Le Revizor », Acte IV, Scène II, p.150, traduit du russe par Prosper Mérimée, Postface et notes de Wanda Bannour, Le Seuil, 1994.

Sentir les remous dans les ventres des désespéré.es ; la bile noire,
l’émotion centrale, qui remonte et cristallise par les noms,
la sensation mêlée d’effroi devant les doubles figures ;
le spectre Nihil hante l’esprit plein de larmes,
il faut se faire animal craintif et fuir ses noires maisons,
errant sous les étoiles du vide et du vrai mensonge,
voir lutter les forces réactives, les négations alertes et vivantes,

s’en faire l’ami fidèle au cintre droit et bien zélé,
verser le fiel des mots complaisants et fort utiles,
dans l’obole obscure des riches mendiants,
pour que la cité redresse les portraits des monstres,
affublés d’écharpes, de grands chapeaux sombres,
habiller la peur primale des bêtes à conformité,
de tissus multicolores, de vagues apaisantes et hésitantes,

jouer les musiques d’orchestre des brigades d’officiels,
ceux là qui jouent des jeux d’institutions et d’adresses,
les voix tourmentées, brisées dans l’unique accord au diapason,
dans les jeux d’images et de rêves, l’autorité s’incarne,
elle suinte par les murs des inscriptions bizarres,
les grands commandements qui heurtent la Nature,
et traversent les peaux des obéissants, des serfs et esclaves,

et toutes leurs cérémonies étranges venues des moralines,
de sourires niais, de mains de bois rigides, de gueules tordues,
ils regardent à l’intérieur du prisme ; la langue emprisonnée,
l’œil vitreux et oblongue qui déroule les visions du désespoir,
sur les tapis rouges sang des meutes de la « Polis » ;
l’instinct froid de l’insecte qui calcule,
par les prédictions machines, les futurs bénéfices.

Il faut les voir tourner dans ce manège absurde,
Je gagne, tu perds ; « Nous les spectres » adorons les guerres et la monnaie, ce fétiche laid et idiot, flèche toutes les conduites rationnelles des masses ; ce petit totem anthropoïde, soldat trônant seul derrière les surfaces, d’où jaillissent les lumière sombres du Temps ; billets de banque, mots unités, armées de phrases capitales,
les machines à trier font le travail des trépassés,

toutes les gueules mortes qu’alignent des traits stéréotypiques,
sur les chaînes de montages et de commandements,
symboles mis en alertes, ordres et obéissances,
capitalisation des traces convaincantes, des mises à l’épreuve,
il faudra être celui ou celle qui matche, ou corresponde,
à la marche orientée des échos systèmes …
Ah goûter aux psychés du pouvoir, à leurs affreuses déférences …

Un poison lent et diffus pour le corps et l’esprit,
abdiquer ses gestes autonomes, sa volonté sienne,
revenir au temps des oublié.es, des condamné.es, des milliards d’exilé.es, aux intérieurs remplit jusqu’aux bords des visages effacés, de prédictions débiles, de croyances fausses, de craintes ; oui, la crainte, c’est la crainte pour sa vie qui dirige tout … La peur primale de ne plus en être, de ne plus faire partie,
des grands projets fantastiques des monstres.

Leurs mauvais gouvernements fabriquent le mensonge, l’oubli et la haine, un entre soi dérisoire ; et des hommes leurres qui dirigent les attentions, morale et civilité abjectes capturent nos décisions, il faut s’y conformer, être authentique dans ses propres réponses, car le désordre pointe son nez ;
et la demande de justification n’est jamais loin de soi,
s’y prêter de soi même, c’est déjà noyer sa liberté intérieure,
dans les eaux glacées du calcul.

MP – 22082025

Outsiders

« Nous pensions être pauvres, ne rien avoir,
Mais lorsque nous avons commencé à perdre
Une chose après l’autre, et que chaque jour
Devenait jour de deuil,
Alors nous avons composé des chants
Sur les immenses largesses divines,
Et sur nos richesses passées. »

12 avril 1915, Pétersbourg,
pont de la Trinité
La Volée blanche

Anna Akhmatova, « Prière » in « Dernier toast et autres poèmes », p.69., choix de textes, traduction du russe et présentation de Sophie Benech, Payot & Rivages, Paris, 2025.

The Spirit Photographs of William Hope, 1922.

Dresser les regards autres à voir l’aspect,
le pli qui rajoute et habille la ligne de fuites,
sortir les ciseaux des songes, couper les rêves intacts,
ciseler dans les toiles du grand minuit,
à la lumière d’une lune pleine et puissante,
découdre chaque ligne de ruptures,
devant les temps inertes et violents,
et regarder au delà des mondes égotiques, isolés, enfermés.

Se pencher, seul, aux seuils des abîmes,
rentrer les coins enfoncés par leurs discours,
les lignes droites, courbes et tordues,
d’une géométrie de l’errance et de la passion,
et rendre toutes choses et tout âmes explicites ;
habillements, centre de gravité, principes directeurs ..
Casser les barreaux liquides, les images symboles souffrantes,
faire chuter l’Empire des décisions programmées.

Voir surgir au détour d’une phrase,
l’image d’un soulagement, l’instinct primitif, l’échappée belle,
par les contrastes, nous saisissons les ouvertures,
d’un orchestre noir ; foule remplie de diktats,
qui joue des musiques sans lieux, ni partitions,
foule de signes vivants ; tu construis la liberté,
chaque percée faite dans les lumières sombres,
trace en diffraction, le monde ailleurs, le réel …

Et sortir du solipsisme à informé notre épreuve,
la mise aux bancs de la société ; l’Outsider,
voyageur des signes morts, dresseur des torts,
dé-fixé des images symboles des gouvernances,
traversé d’intentions malignes, de froides dimensions,
créature en exil, sans nations, ni dogmes ou origines,
en lutte avec les fausses images, toutes les ombres mentales,
traverser les mises à l’épreuve, la fausse prison …

Nous recherchons l’absence de traces, les fantômes du langage,
nous savons dessiner les contours de leurs prisons mentales,
et rien à l’intérieur de nous, ni ne s’observe, ni se détruit,
car tout est défigé, délié, séparé de leurs mondes affreux.
Nous sommes les Outsiders, joueurs des futures passages,
munis des langages dé ciselés, des codes détruits, des transformations,
et nous creusons à l’intérieur des psychés, des connaissances,
l’art de devenir par le franchissement des seuils et des frontières ;

gagner la lutte féroce des reconnaissances ;
« la place que tu occupes est illégitime,
tu dois rendre des comptes et faire des efforts,
travailler jusqu’à courber l’échine ; faire l’amende,
payer la solde des plus puissants,
notre honneur doit juger tes rôles et ta fonction .. »
Outsider, tu n’es pas des mondes anciens,
les mondes privés, incommunicables, les prisons mentales,
Tu transites au delà du spectre dominant ; voyageur des frontières.

MP – 25072025

Des raisons humaines

« Democratic advance, therefore, has always been in the direction of breaking down the social barriers and vested privileges which have kept men from finding the common denominators of conflicting interests which have been at war with each other, because they have been incommensurable.
The same democratic assumption in the relation of nations insists that there are no irreconcilable conflicts between peoples if only there is adequate opportunity for bringing these conflicting interests in deliberative contact with each other, backed by a public opinion that enforces a thrashing out of the questions, before resort is had to force.
It is the laboring masses of all communities that are more interested in the assertion of this democratic assumption than the vested interests. In war they suffer most and profit least. They have more at stake, for they are the beneficiaries of every democratic advance, and no advance can be of such importance as that which dispossesses autocracy of its last hold on militarism. »

G.H. Mead, « Democracy’s Issue’s in the World War » in « Chicago Herald, August 4, 1917 », [extract from the Mead Project].

Attributed to Lampridio Giovanardi, 1811–1878, Anthropomorphic or Posture Master Alphabet, ca. 1860.

– mentalité totalitaire et dissidence cognitive –

Ils plastronnent sur les estrades numériques et électriques,
les faiseurs de néants, les rois du nécro spectacle,
et leur langue de pierre est sombre, lâche et si dévastée …
Elle transite via des macro phones, des mini désastres …
Tout autour d’eux se maintiennent les décorums,
les arènes numériques, là où combattent les pieuvres,
les mafias mondes dont les directions mortes fixent l’horizon,
installent des murs de projection, des rêves obligatoires,
qu’il faudra pour vivre, désirer dans son propre sommeil,
l’esthétique de leur monde ne ressemble à rien,
la force contre le droit, la morale monolithique, surplombante,
et l’arrogance de se croire tout permis, tout naturel,
la défense des forts contre les faibles,
la haine de la liberté, le rejet de la solidarité,
l’ironie prise comme une ennemie du pouvoir …

Il faut bien voir leurs absences inouïes de visages,
leurs expressions annulées ou effacées de l’image souvenir,
le récit collectif vidé de toutes expériences vécues et réelles,
et le monde artificiel et vide, dans lequel ils survivent,
n’a rien de comparable, est historiquement nul …
C’est une médiacratie dont l’importance du projet d’emprise est la règle ; il consiste à bâtir des murs et des prisons adaptées, à creuser des territoires négatifs, des blancs de la mémoire. Celles-là et ceux-ci qui vivent à l’intérieur, informent des traces psychologiques toujours utiles pour le pouvoir, recommandent des types de comportements, montrent les erreurs, car le pouvoir réticulaire et vertical, ici et maintenant, est partout, il suinte du corps de la jeune femme torturée, il glisse des yeux du jeune enfant pris de honte, à l’idée de dénoncer pour pouvoir se nourrir,

les vidéo-drames qui surgissent dans la mer des réseaux, à tout moments, maintiennent le présent du pouvoir, fixe, ultime et total, celui qui s’insinue dans chaque dialogue, chaque mode de justification, cet art de la censure invisible, de la négation des différences, la société détruite ressemble à une série d’épaves, des cultures de ruines, la socialité de base ; le premier contact sensible résiste pourtant, mais il fait face aux surveillants guides, aux psycho-maniaques, aux images hallucinées du contrôle électronique et de la démesure … Le pouvoir total et ses formes pensées sont des bio destructions, les effacements des histoires, des raisons d’agir et d’espérer, des habilités de formes qui ferment l’avenir dans le présent fascinant, l’instant éternel du pouvoir, la hiérarchie des forces impressives, et l’extraction des ressources d’une Nature méprisée …

Ah humaine nature, énigme des temps présents,
que n’as tu pas déjà figé le temps de ta propre perdition,
dans le vacarme terrible du réseau informatique, le monde total, abstrait, intégré, qui prends chaque être vivant comme un unique terminal connecté, et qui refuse l’évidence de la vie, de la naissance à la mort ; l’étrange dissidence cognitive viendra te détruire, te démettre, te dissoudre, en tant que contre-force, pluralité, contre-utopie, passion folle du négatif, espérances des formes enviées, raisons divines et sans restes, amour des corps faibles, beaux, unifiés dans l’espace et le temps des étoiles, soin des âmes différentes, vulnérables, accords dans des langages sensibles ; hétérogènes et créativités, seront les mots divins, les fils des astres lumineux,
et le désir du monde libre est le désir de la faiblesse puissance ;
elle ne s’arrête jamais, elle remonte dans la respiration des masses.

MP – 01052025

Rêves ou cauchemar

« DERRIERE LA PAUPIERE,
veines bleues
sur la pierre lunaire du temps,
le cri du coq
ouvre la plaie
sur la tête du prophète.

En spirales
des bras flambent – des jambes
au-dehors défleurissent,
mais le corps s’engloutit,
fruit de poussière,
avec la glaciale semence
pour mortel usage. »

Nelly Sachs, « En défaillance derrière la paupière » in « Exode et métamorphose » [1957-59], Traduit de l’allemand et post face de Mireille Gansel, « Der Doppelgänger », Verdier, 2002.

Jean Lecomte du Nouÿ, A Eunuch’s Dream, 1874.

Leurs corps se maquillent et défilent avec le bruit des spectres,
dans le vacarme de ces vendeurs de soupes, de grimaces, de croyances, ils plastronnent sur les estrades, dans les foires aux absences, et rien n’expriment mieux nos désespoirs que leurs bouches ouvertes, sans fonds, abîmes pour des yeux fixés sur un étrange rêve en arrière ou un terrifiant cauchemar ; des langues de bois rigides battent la mesure, ici, maintenant, en cadence, et leur fausse musique est affreuse ; ils jouent un air déjà su, une symphonie abjecte faite de goûts rances, de métriques haineuses, de chemises brunes, et les voix qui s’égarent dans leurs téléviseurs sont très sombres, c’est la tessiture du meurtre, de la ratonnade, l’atmosphère d’une idée bien vieillie, cette ambiance malade de la guerre de tous contre tous,

que diffuse tout autour, l’habit bleu, cintré, de la creatura ; le pitre en costume, jeune, beau, habile, saignant, briefé, pleutre, et vil-médium, dont les gestes hantent toute la mémoire des ciels du télé-viseur, et dans cette boîte en verre – lexicône et vidéo-drame – ou se tordent les cris de l’exil, dans ces réseaux infiniment multiples, qui se tiennent absolu, un, unique, central, cette propriété du dément très connecté, mis au courant, très informé, est de l’être seul, voir pour l’âme-prison, qui tient captif tous les corps possibles, errer dans leurs territoires dégoûtants, refoulés, leurs masques et boîtes à fausses idées, c’est comme voyager parmi les ombres, les croques la mort, les fascistes trépassés, ils font des catégories, des armes, des sanglantes réformes inutiles, ils dressent les corps et les esprits les uns contre les autres.
Diviser pour mieux régner, chercher le déclic du plaisir et de la vengeance dans l’être-soi …

Et ils ou elles veulent le présent massif, intégré, transparent, connecté, la minute mienne, toujours plaisante, égale, jouissive, si parfaite,
qui reprend les désirs de tracer, programmer, minuter, contrôler ses autres. Ah comment ils veulent nous faire croire, penser, voir au travers de nous, par les filtres magiques de la peur, de la haine de soi et de ses contraires, à l’infinie passion de la tristesse, de l’Ego, du drame et du refus. Car c’est la tristesse comme douleur de l’âme qui les fait exister et perdurer, c’est cette passion négative qui peut forcer maintenant le destin de l’Histoire ..L’absence de tout sens historique, rhabillé, exsangue, mutilé, la même fascination immédiate pour le contrôle exact d’un présent unique. Ah comment faire, qui croire, quelle confiance pour quel autre …

J’ai le souvenir du seul monde futur, celui qui vient avec l’étoile et la lumière, je sais que tu choisiras la paix, l’empathie, la grâce et l’entre-aide, et ce morceau de temps promis, je le chéris par l’honneur du père, des filles et des fils, c’est un morceau de neige, d’eaux vivantes, de soleil doux et immense, à l’aurore même, quand la nature-mère échoue dans l’étrange rivage ..
Là voyageur et amoureuse des temps futurs, des sons et des images au delà, tu seras celui ou celle dont les signes seront des graphes, des tropes, des odyssées… L’avenir lumineux et le passé chéri, le présent comme triple détermination. La griffe d’une temporalité qui détruit le spectre Média, ce Nihil instantané, car pris entre deux eaux mortelles, l’idéo-drame et le corps brut excité,
nous seront peut-être les nouveaux jouets, les pantins des mouvements horribles …

Rappelle toi mon ami.e, les immenses courages partout, des dissident.es,
les forces et les faiblesses inouïes, de la guerre et de l’espoir,
dans la terre Ukraine, la terre Europe, la beauté de ce rêve de paix continu, qui ont conduit les masses vivantes, ici, depuis longtemps ; 80 ans !
La vie tranquille, le bonheur d’exister, la simple passion du vivre et du sentir, le goût du sel sous la peau, la vision du bleu du ciel, la blancheur fragile de la neige .. Souviens-toi de cette forme-Nature qui devient si proche et vulnérable … Et par cette muette espérance, nous serons nombreux, nombreuses, à chérir la société et ses liens, à accueillir l’étranger et son chemin .. Dans ce grand rêve du futur, nous serons là, à l’événement, à l’importance de ce nouvel âge rendu possible, à faire le voyage ensemble vers un monde juste, libre et différent.

MP – 14062024

Le voyage en absurdie

« Le navire dans lequel j’étais venu était le premier qu’on eût jamais vu s’aventurer dans ces parages et le Roi avait donné des ordres stricts pour que tout autre bâtiment qui viendrait à se présenter fût saisi et transporté en tombereaux à Lorbbrulgrud. Il était bien décidé à me donner une femme de ma taille qui me permettrait de perpétuer mon espèce. Mais je crois que j’aurais préféré la mort à la honte d’avoir des descendants destinés à être élevés en cage comme des canaris apprivoisés et peut-être même vendus comme curiosités à des personnes de qualité dans tout le Royaume. »

Jonathan Swift, « Voyages à Brobdingnag » in « Voyages de Gulliver », p.180, Traduit et annoté par Jacques Pons, d’après l’édition de Emile Pons, préface de Maurice Pons, Gallimard, 1976.

Christopher Pearse Cranch, illustration to Emerson’s Nature captioned “Standing on the bare ground, – my head bathed by the blithe air, & uplifted into infinite space, – all mean egotism vanished. I become a Transparent Eyeball”, ca. 1837–39.

Elle est bien connue cette danse, cette danse de la joie,
exécutée en amont des larmes et des peines,
par les voyageurs partis loin au delà des limbes,
pour recueillir les grains de folie, la nuit lointaine et propice,
parsemée d’étoiles et de lumières de lune,
ceux-là dont les armes de l’Esprit se frottent à l’insensé,
le marché-roi et la grande morale en surplomb …
Rigide et fière les armadas du rien, bien mises et alertes,
qui travaillent à n’en plus finir pour fourguer seulement la mort,
dans les bouches petites et étroites des enfants,
fabriquent des rêves artificiels, des images de synthèse,
et dans cet infini désastre, je suis né, il y a longtemps,
au milieu des aspirations fortes, des décisions fermes,
et j’ai vu le néant grandir et le désordre des désirs,
la montée suppliciée des riens à faire, rien à dire,
l’absence criante de politique, la même couardise …

La peur panique toujours là derrière chaque phrase, chaque attitude,
et bâtir toujours, plus grand, dans n’importe quel sens,
du moment que le construit soit en béton armé,
fuir toujours, à tout bout de champs, ces idiots-furieux,
devant les enfants-signes, les monstres-femmes,
envoyer la vie, corps et âme dans l’infinie résistance,
comme une étincelle d’existences jamais futiles,
et leur langue schématique s’agite par une frontière,
elle se réduit à des angles coupants, des lames de sel,
des creusées qui dégagent des mots frappeurs, en arrières,
et dont la profondeur doit assurer le lien avec toi …

Tout ce verbe est une forte substance, un renvoi inerte vers ailleurs ;
l’arrière-monde qui dresse une couverture et des images-objets,
manipulables comme des armes, des sons et des vitres,
cette fascinante percée du rien dans les mots-signes,
ce grand Spectre-Nihil aux alarmes fières et aux visages effacés,
sur la tombe des percepteurs, ces grands financiers aux bouches noires,
qui transitent, bien sinistres, en meutes dérivées du pouvoir,
en apposant leurs sceaux dans chaque phrase,
par le tampon noir-éclair, et la noirceur imprimée dans l’œil,
des machines célestes dont les routines forment le présent …

Qui fonctionnent sans arrêts et fabriquent des feuilles amandes,
mais ce n’est rien à côté des rois fiers des marchés,
les imbéciles rutilants qui défient la raison et l’humeur,
amassent des unités abstraites, de la monnaie qui compte, improbable,
une sorte de rêve arithmétique, ancien, débile et kilométrique,
ces additions folles sans mesures gérées par de grands responsables,
Ah ! Voir leurs âmes mortes rachetées par des imbéciles,
comme on cueille des fruits amers dans un champ sauvage,
pour les dévorer tout cru ; seul ; accumuler est une jouissance,
faire ensemble tout ce fric qui augmente et prospère ..
Engager ces prêtres de l’argent qui bâtissent sur leur propre mort,
de grandes demeures vides où les âmes se perdent et disparaissent …

Aux cellules des fétiches, petites et innombrables, prêtes à t’accueillir,
déclencher les espoirs, exciter les nerfs et faire voir la vision,
celle qui s’encage dans un grand vide, seule, austère et peu amène,
celle dont on revient fatigué, épuisé, fou et aimant,
que reste t-il à l’extérieur de la frontière ? Hors de ce monde abstrait …
Hors des vêtements de peaux, tissés en signes-mots,
en deçà des coups, des excitations, des traces,
dans une langue nouvelle, sauvage, qui remue notre sang,
à nous les fiers voyageurs de l’écume, de l’océan de signes, infini,
qui avons jugés insensé le monde des sains d’esprit, 
tout leurs bavardages ininterrompus qui forment des bruits affreux,
à l’oreille percée du son de la mer et du ciel merveilleux,
tout leurs gestes bien conformes aux règles qu’ils choisissent …

MP – 17052024

Ordre et obéissance

« Quand on ne place pas le centre de gravité de la vie non dans la vie mais dans « l’au-delà » – dans le Néant – on enlève du même coup tout centre de gravité à la vie ; le grand mensonge de l’immortalité personnelle détruit tout ce qui, dans l’instinct, est nature et raison. »

Friedrich Nietzsche, « L’antéchrist suivi de Ecce Homo», [1894], §43, Gallimard, Paris, 1974.

La dimension invisible, étrange, qui neutralise et exclue,
les corps sensibles, qui se meuvent tous sans âmes,
à la manière d’automates purs, lancés dans une projection,
une projection par le rien du commerce, du service et de la finalité,
l’organisme adapté, fonctionnel, utile au monde,
et qui reçoit des satisfactions, des biscuits phrasés et débiles,
comme des récompenses pour sa propre négation,

et tous ces animateurs du néant, qui travaillent le marché,
faisant des corps-outils des imprimés froids et calibrés,
aux procès terribles de la production-machine,
le seul faux contact est la transaction pure,
la vente et l’achat de marchandises,
dans les circuits calibrés pour des gestes-fantômes,
je ne vois aucune intention, rien de précis,

et tu ne parviens plus seul, à ouvrir ta bouche,
les lèvres bleuies, scellées, maquillées par toutes ces images,
les mots restent figés dans un mental obscur,
au silence de tous les spectres qui nous hantent,
les supermarchés neutres et vides de conversations,
tous ceux-là qui affichent des couleurs criardes,
et les mots-codes débités en surface et en cadences ;
« merci, au revoir, bonjour »,

sont des instruments à peine intelligibles,
ils ne renvoient plus rien au seul monde vivant,
ils sont des réflexes, des objets-utiles, et l’oubli de soi,
des autres inaperçus, inavoués, qui ne me servent plus à rien,
ces sont des passeurs muets vers l’arrière du monde,
ils sont des véhicules colorés, texturés, qui conduisent les pensées,
des grands ordres hiérarchiques,
qui impressionnent et contrôlent les petits peuples …

Va vendre du coca à ces masses de zombies,
ceux là qui souffrent de la soif et de la faim,
qui sont à peine logés, et ne deviennent surtout, rien ..
et prévoit l’effondrement futur de ton monde …
Quel est ce besoin qui n’est remplit nulle part ?
Quelle est cette fonction inventée et qui ne sert plus ici ?
De vos réponses, spectres, fantômes et monstres, dépendent leurs vies ..

Toute cette machine à simulacres, à fantasmes,
qui produit des fétiches, des produits et des gadgets,
quand la souffrance, le besoin et la vie seront trop forts …
Il sera temps de desservir la misère capitale,
imposer des règles aux délires des anarcho-capitalistes,
faire de la langue un procès d’invention et de destruction,
de leurs mondes abjects, du tout à l’Ego et de l’individu-roi,

et tous leurs objets à vendre sont bien alignés,
à la façon droite kilométrique, des marchés, inutile et dégoûtante,
il n’y a pas un seul écart, rien ici de travers, de difforme,
tout est parfaitement droit, identique, joli, lissé et conforme,
et tout cela inspire la nausée profonde, l’immense nausée,
devant ce monde pour soi, fabriqué de toutes pièces,
qui nie la vie avec soi, qui détruit les expressions de l’âme,
la puissance vitale, tout ce qui échappe …

Nous sommes des clients, des rois, des reines et des cibles,
des consomm’acteurs, actrices, qui déposons des traces partout,
digitales, physiques, symboliques, alphabétiques,
et toute cette police de la trace, de l’enquête, qui sérialise et tue,
la différence heurtée, le sensible-naturel, la résistance groupée,
est une police de l’archive, de l’identité et de la mémoire,
elle procède avec précaution, délicatesse, perversion.

Ne reste pas ici avec ces malades du signe, du marché et de la vérification,
ils sont comme des tarentules, des animaux aux filets étroits,
qui vérifient chaque mot prononcé, chaque souvenir joué ou écrit,
et s’évertuent à nier la musique, la bonté et la guerre,
et la peur de leur monde gigantesque est si grande ..
Elle monte dans les veines et remplit nos yeux,
de larmes de tristesse, de remords et d’infinie pitié.

MP – 22032024

Les voix muettes

« Au fond de leurs sépulcres, les morts forment ainsi les racines, qui en donnant au groupe humain son ancrage dans le sol, lui assurent stabilité dans l’espace et continuité dans le temps. Quand un vainqueur entreprend de détruire ou de réduire en servitude une nation ennemie, il lui faut d’abord l’arracher à ses morts, extirper ses racines : les tombes violées sont ouvertes, les os brisés, pulvérises, dispersés à tout vent. »

Jean-Pierre Vernant, « Trois idéologies de la mort » in « L’individu, la mort, l’amour : soi-même et l’autre en Grèce ancienne » [la stratégie funéraire mésopotamienne], p.107-108, Gallimard, 1989.

Dans cette fabrique de bétons, aux grands monuments, uniformes,
de bâtisses froides, grises et géométriques,
surviennent des lents cauchemars éveillés, qui, glissant et pénétrant,
les surfaces nerveuses, sensibles, tracent des coupures,
dans les intérieurs d’une soie mauve de minuit,
et le visage retiré du corps n’est pas même un souvenir,

on l’a jeté là dans la fosse à ordures et immondices,
ce déchet morne, ahuri, extrait d’une psyché digitale,
dont les couleurs et les chairs ont peu à peu fondues au contact de l’air,
que respires les spectres par les bouches du néant,
celles dont les dents comme des lames sont des rasoirs rouges et noirs,

et le cri sombre qui monte depuis le ventre fébrile et chaud, creusé,
ressemble à une musique débile, affreuse, sans images,
une agonie dansée que ferait le son entre-choqué, plaqué sur les vitres,
et derrière ces vitres de larmes, plus rien n’est à nous présent,
ni frères, ni sœurs, ni filles ou fils, du sel et du vent,

tout disparaît, ici, dans les limbes, et leurs gestes soldés pour rien,
n’ont plus aucunes attaches vivantes, vibrantes, nulle part,
il n y’ a que le regret idiot, le remord imaginaire, peut-être,
et le double sacrifice de soi à soi, en un schéma monolithe,

ce rappel d’une vengeance intime, du vouloir vivre, tenace,
qui fait tenir debout pendant longtemps, les corps des vivants,
ce rappel de l’âme, terrible, ne franchit pas la frontière des fanatiques,
des hommes aux têtes farcies d’horreurs, de bruits,
leurs haines de la race inférieure, des insectes, étrangers et parasites,

qu’ils vont brûler dans les gorges mécaniques de leur enfer,
en même temps qu’ils brûleront les livres dégénérés,
les malades et les fous, les rebelles et les folles,
aux visages effacés de l’Histoire, comme une plaie ouverte, béante,
et la haine des rites, la peur panique du passage,

est le propre d’une non-civilisation, d’une abjecte monstruosité,
faite non-humanité, et rien ne doit être en demeure,
ni souvenirs, ni maisons, ni tombes, ni formes humaines,
les chairs se vendent et s’achètent comme des matériaux de production,
transformés en objets manufacturés, utiles aux vivants,

et l’étrange silence qui, cotonneux et blanc, remplira nos cœurs,
est le message des voyageurs égarés, des défunts ressuscités,
qui comme un véhicule doux et sensible, ramène nos vivant.es,
sur la terre ferme, loin des eaux froides et tourmentées de l’Hadès,
loin de leur fracas métallique et de l’industrielle manie,

qui fabrique des murs partout pour rationaliser l’espace intime,
prévoir des mètres-cubes adaptés, des tonneaux de verres, sans fond,
des prisons d’images et de fantasmes faux qui dénaturent la vie,
quelle horreur intense ais-je pour tous ces miroirs opaques,
ces danses égotiques, macabres et stupides,
qui dégradent nos puissances de vie et de mort.

MP – 21072023

Les passagers du Temps

« Le temps meurt visiblement dans les ombres.
Le soleil fait-il une autre musique que la lune ?
Les mourants ont des cruches de musique dans les oreilles.
C’est le soir, le soleil jette le temps à la mer
il se brise en saignant.
C’est le soir et pas une forme
ne supporte la douleur plus longtemps.
La ferveur monte des tombes
et déchire toutes les peaux.
C’est le soir
le grand mal du pays s’écoule des rides
des antiques constellations
écriture de feu
et les larmes, de l’âme
visibles météores de nostalgie
cherchant dans l’air leur nid terrestre.
C’est le soir
et tous les excédents d’amour
construisent en musique
des mondes nouveaux –
suspendus à la ferveur – »

Nelly Sachs, « Lettres en provenance de la nuit» [1950-1953], p.59-60, Allia, 2010.

Le silence dans ce creux organique ; cette angoisse faite silence,
qui fraye dans le noir opaque de la glotte,
la bouche à cris ouverte, muette, sur un ailleurs sans futurs,
et le mince tissu que jette les regards lavés milles fois et sans couleurs,
ce noir et blanc qui dé-filtre la lumière dans tes yeux,

provient du vide extrême du temps calculable,
la journée morne, remplie de grisâtres mécanismes,
de causalités externes, de constantes remises en séries,
avec ces armées de fantoches, obsédés de l’inerte et du précis.
La langue asociale devenue ce véhicule à occulter,

est une économie de l’amer, de la sélection froide,
des avaliseurs de grands programmes,
fabricants de soupes, et vendeurs de plaisirs consommables,
à l’instant précis, au lieu dit, là ou le Signe du rien.
Je vois tous les entours, formes et matières, disparaître,

dans la neurale-attitude, l’image multi-polaire, bien compressée,
le voir au travers comme un rasoir à pixels coupant,
qui écarte les bords vulnérables emmêlés du vivant,
efface les paroles et les chairs,
rend toutes choses à tout moment, disponibles,
et par l’écran bavard, explicables …

Ce noir et blanc qui clignote dans les yeux du monstre,
est comme le fantôme de nos jours lointains, perdus,
tout proche en arrière de nous, qui restons là, stupéfaits,
dans ce couloir de l’infini, accrochés aux objets-mots,
ceux des murs qui saignent à l’intérieur des cerveaux,

et renferment nos attentes et les espérances,
de celles et ceux qui surviennent en dissidence,
et l’absence de folie fait des êtres, des unités de mesure,
à compétences-bilan et morceaux de désirs auto-mâchés,
tout ce vomi onirique qu’ils recrachent en silence,
dans leurs rêves suants et calculés.

Je vois nos visages mués dans la lenteur,
des années filantes comme des étoiles sonores,
qui charrient l’intensité du cri depuis l’organe,
la pompe qui tourne dans des régimes brûlants.
Nos visages qui portent les stigmates de l’âge,

ont touchés cet instant fragile et si doux,
d’une flamme seule, isolée, allumée dans la nuit,
cette lune guidant les nombreux pêcheurs de nuages,
ceux mauves et nocturnes qui enveloppent tous nos gestes,
qui font du ciel une tapisserie riche et mouvante.

A l’extérieur nous devenons, des hors lieux,
survivant sans les drapeaux futiles,
sans les machines à simulacres, les idiots-mimes,
les fabricants-guides de vigoureux chronomètres,
ces outils débiles et magiques qui mesurent le rien,
et rythment des cadences folles pour l’enfer-capital.

L’aiguille qui tourne dans la main de Zacharie,
est la grande aiguille rouge-sang, fixé, ici,
elle tourne là bas sur l’axe de la terre, sans arrêts,
dans cette fabrique de volumes, de pleins et de vides, comptés,
de fatigues, de sidération froide et d’illusions.

Tu ne regardes pas au bon endroit.
Ici plus rien de compte sinon les manies des ordonnanceurs,
du néant figé compact en bouillie dans les cervelles.
Des silhouettes frêles, mornes et vieillies,
sorties hyper-anxieuses, des grandes usines à automates,

remontent le futur comme un marché d’épouvantes,
font du passé un stock de fictions amers,
qu’elles amassent dans leurs rêves assoiffés de trésor,
tous vains, dérisoires, ces rêves accumulés à la commande,
qu’expulsent les consoles à brillants et fantasmes,

Flambantes et neuves, toutes ces images-diamants,
que font les souvenirs aimés dans la langue,
qu’exploitent les ventripotents, les réticulaires,
afin d’éliminer le sel du vivant, du rare, de la seule valeur,
de l’Information comme unité bit, qui tranche et réforme.

Ne retient pas le Temps qui passe dans leur monde,
car leur monde n’est plus rien maintenant,
il s’effondre avec constance et détermination,
et le Temps creuse un passage pour nous autres, au milieu,
dans la guerre folle du milieu, par le ciel, l’eau, la terre et le feu.

MP – 10022023