Les fabriques d’Aurore

« Socrate. – La liberté […] En effet dans une cité démocratique tu entendras dire que c’est le plus beau de tous les biens, ce pourquoi un homme né libre ne saurait habiter ailleurs que dans tel cité.
Adimante. – Oui, c’est un langage que l’on entend souvent.
Socrate. – Or donc […) n’est ce pas le désir insatiable de ce bien, et l’indifférence pour tout le reste, qui change ce gouvernement et le met dans l’obligation de recourir à la tyrannie ?
Adimante. – Comment ? […]
Socrate. – Lorsque une cité démocratique, altérée de liberté, trouve dans ses chefs de mauvais échansons, elle s’enivre de ce vin pur au delà de toute décence ; alors, si ceux qui la gouvernent ne se montrent pas tout à fait dociles et ne lui font pas large mesure de liberté, elle les châtie, les accusant d’être des criminels et des oligarques. »

Platon, « La République », Livre VIII, 562a-564a, trad ; R. Baccou, p.321-324, GF Flammarion, 1998.

Cette intensité du cri humain dans la Nature,
qui monte dans le ciel rouge-feu et parcourt l’intérieur des corps,
cette vibration dans les paroles, muettes, seules, tremblantes,
celles dont les adresses sont devenues vides et sans âmes,
demande-toi, ami-e, ce qui vient juste après nous,

non ce ce qui a été, plus en arrière, à l’origine dans le Temps,
ce parcours de spectres, de doutes et de gestes initiaux,
car c’est illusion que le temps vécu à l’heure zéro ;
le flux continuel a toujours été ; feu original, présent et futur,
loin de cette fixité morbide qui n’est pas et ne deviens pas.

Mais cette trace du vécu est le temps bien à moi,
cette expérience organique par le sans lieu, le fantôme, et l’oubli réglé,
et ces avalanches de mots-signes butent contre leurs murs,
marquant des empreintes floues et dénuées de sens,
et pendant la nuit ancestrale du Monde, des visiteurs sont venus,

présenter les machines à simulacres, les spectres-pliures,
remplies de rêves ciblées et de songes léchés et travaillés,
et ici, maintenant, aucun souvenir ne peut vivre, aucun restes,
pas même la mémoire des touchers et des yeux-visages,
Il n’y a rien qui ne soit vendables, achetés et consommés.

Mangeurs d’âmes, de visions digitales et de fleurs monstrueuses,
toutes ces lignes d’images mentales bien ciblées, de fuites colorées,
ces empreintes acoustiques, qui circulent par nos contacts,
vont et viennent sans sortir jamais du seul rêve de l’Empire.
Des étincelles de survies, des miettes de désespoirs,

sont dispersées à tous les vents froids du destin,
et nourrissent les enfants sensibles dés leurs plus jeune âges.
Ce libre service du néant, l’absolu partout monnayable,
à qui veut fabriquer les cités sans réels, les individus-mirages,
inondés d’une fausse lumière, d’une aura spectrale.

Ici comme ailleurs survivent les faussaires de mémoires,
plein de hors-lieux, de désirs, de temps bien à eux ;
ils imposent les ressentis de la peur, du plaisir et de la douleur,
aux corps vidés des gestes assurés, des croyances.
leur continent du vide est une fabrique d’aurores,

leurs absolus clés en main pour soi, dans un réseau d’actes contrôlé,
manipulable à l’envie selon les goûts du cercle-machine,
froid, silence et flamme en même temps unis pour leur plaisir.
Je ne sais plus le sens du réel, du commun,
j’ai oublié le sens des choses et ma vie n’est jamais finie,
pas un corps n’est touché, ému par un autre,

il y a seulement le ciel liquide, unique, qui à l’aube apparaît,
et qui affiche toujours à l’instant dans les tètes sécantes, seules, séparées,
tous les rêves misérables, les paroles gelées, les images folles,
ces stocks de digits noirs et colorés, clignotants, furieux,
de signaux-réflexes, sans buts, masques ou usages,
que des monstres affameurs exploitent partout, sans regrets.

MP – 02122022

La sculpture sans nom

« Les cinq cents pages de cette œuvre sont réparties en questions et réponses. Ces dernières viennent d’un ancien domestique un peu sourd, et gardent d’un bout à l’autre la respiration et les tics particuliers à un individu dont l’identité est certaine : en somme, il s’agit d’un monologue interrompu par les questions … Les questions de qui ? L’interlocuteur du domestique est sans doute un être dont le métier consiste à poser justement des questions : un policier, un curieux, ou tout bonnement l’autre. Mais, au fur et à mesure que le livre se déroule il apparaît que cet interlocuteur peut n’avoir pas, contrairement au domestique d’identité précise. Il se peut qu’il soit, de la part de l’auteur, un simple truchement d’écriture destiné à provoquer le plus de rebondissements possibles. »

Alain Bosquet, Article du Monde du 29 septembre 1962, Archive, à propos du livre de Robert Pinget, « L’inquisitoire », Minuit, 1962.

Ce qui tombe par ses murs droits, durs, rectilignes,
est une absence de mouvements, un paradoxe,
un système froid, calé sur les mesures indignes,
un monstre d’artifices étatiques, sans liaisons, ni forces,
une machine à preuves, construites, sans raisons,

quand les lettres grignotent l’intérieur des corps,
et ce feu qui prend la masse aux robes grises et blanches,
pour la consumer toute entière et s’enfuirent,
laissant derrière des lambeaux de souvenirs et de spectres,
de mornes instants futiles, voués à disparaître,

Cette ombre que tu veux fabriquer t’échappe,
elle fuit dans les nuages si lourds de matières,
pris par l’orage électrique, ce rose magnétique,
un horizon bleu-mauve inutile figé par le ciel,
brisés dans des espaces-temps bien conformes,

Il n y’ a qu’une ouverture précise pour toi, un alpha bien réglé,
qui réunit l’attente, l’aube et l’envie folle d’être,
ici et là bas, en même temps, dans cette ubique désir,
pour toi seul, mon ange de glace et d’écumes,
créature de la nuit infinie et de l’oubli,

Tes yeux d’acier bleus-noirs se sont refermés,
en regardant vers soi et sa forme intérieure.
Qu’ont ils vus sinon l’absence de devenir et d’espoirs ?
De quoi sont-ils faits sinon la guerre contre l’existence ?
La guerre des administrations du verbe et de l’identité.

Toute cette foule de gardiens, qui, obsédés par l’essence,
des choses et des êtres fabriquent le fixe, l’inerte et le mort,
le devenir refusé et l’absence de sens pour le futur,
ces générations d’enfants-signes vont périr
dans vos systèmes de calculs, froids et cruels,

la frénésie qui expose par les signes, le son et l’image,
déployée partout dans un monde atone, invisible,
cette ligne transparente creusée dans un cœur de machine,
fait monter une lente obscurité plus grande que la nuit étoilée,
Quel est donc cet empire de signes, et l’instrument de ton désespoir ?

Machine à lire, à périr, machine à vivre et à transcrire,
tous les audio-scripts débiles, ces formats tirés du néant,
dont le sang bleu dégouline sur les ordinateurs,
les doigts pliés sur les claviers rigides, découpés,
en lettres-codes insérées dans la solitude,

l’inquisitoire immense est cette fabrique du néant,
qui aligne sur des lèvres opaques, fermées, scellées,
des phrasées désincarnées, éloignées et inutiles,
qui fabriquent ce grand secret des paroles et des lettres,
et mènent confiantes, absolument, ce procès parallèle au Monde.

Veux-tu te rendre, ré-ouvrir les yeux et faire partie du procès,
des grands requisits imposés du sens figé, encodé, traduit,
toute cette nature des choses déjà là, occultes ou figées,
cette éternité du verbe, qui partout, tout le temps, a fixé l’être,
la substance, l’idée, les qualités et l’intelligible.

Veux tu renaître dans le feu des dissidents, des exilés,
dans le mouvement hasardeux de leurs langues,
et le sort des machines mises au service du sens.
Nommer est seulement faire exister, non identifier,
rappelle toi du nom, de ce qui advient vivant, avec toi.

Souviens toi du sens de la promesse,
cette expérience de l’attente et du chemin inconnu,
qui dans la chair a marqué une psyché forte, un son,
un souvenir vibrant, choyé, infiniment dans ta mémoire,
toute cette expérience du contact est notre seul espoir.

MP – 10112022

Hantise

« La nuit claque au vent
de ses drapeaux arrachés à la mort

De noirs chapeaux
paratonnerres de Dieu
soulèvent la mer

la pèsent
la soupèsent

la lancent sur la grève
où la lumière
a découpé les blessures noires.

Sur la langue
passent la saveur
et tout le chant du monde
qui respire avec le souffle de l’au-delà.


Sur le chandelier à sept branches
Prient les Pléiades – »

Nelly Sachs, « Des Hassidim dansent » in « Ailes de la prophétie » in « Exode et métamorphose » p.51, traduction de l’allemand et post face de Mireille Gansel, Verdier, 2001.

Ce brouillard lent, épais et sirupeux qui saisit les membres,
le manteau des jours, las et opaque tombant sur les épaules,
et les douches incessantes pour se laver des pouvoirs,
cette tourbe qui remue dans l’âme est sans appel,
je vois le temps qui minute un mur sans ouverture,

et toute l’étendue au loin dépend de ses hôtes,
la morsure du temps est là dans leur voix muette,
J’ai peur d’être seul, isolé, perdu, seul et sans abris,
sans objets, ni corps, ni milieu pour survivre,
et les fantômes qui passent dans les yeux du monstre,

sont les mêmes qui survivent dans l’enfance,
des bataillons d’espoirs déchus, de frêles alertes.
Regarde dans l’obscurité, dans la nuit du temps,
vois l’invisible tout proche de l’arbre des rêves,
tenir le fracas des paroles, des écrits vains, inutiles,

L’intérieur est une force assaillie de noires questions,
ces coupantes questions qui déchirent des lambeaux,
de vies, de morts, de maladies et de désespoirs,
ces questions que ta bouche formule, sans arrêts,
auxquelles je ne peux plus répondre d’avantage,

Et les nuages remplissent la mémoire, blanche et poussière,
celle par qui arrive le futur, survit le passé, au présent,
cette verticale de l’instant, cette lame qui pénètre la nuit,
et se transforme plus loin en une vague créature,
Je sens la faiblesse de mon corps, sans autres, ni égal,

Et le temps reste perché, fixe, dans les nuages,
ses images défilent à toute vitesse, jours après jours,
et ses vies multiples s’arriment dans les espoirs,
celles qui renaissent par les corps des signes,
Au delà des fins programmées, des sombres certitudes,

Il faut respirer très lentement, prendre vite la tangente,
la voie du voyageur de minuit, le seul et joyeux survivant,
plongé dans l’expérience du psychisme ; l’intérieur,
immense, froid et chaud, une infinie glace brûlante,
et résister par l’excuse, la fuite et le paradoxe.

Toi qui mène les troupes des nombreux bestiaux sur les marchés,
A l’abattoir opaque ; les vastes bâtiments rouges et sang,
ne viens plus ici, maintenant chercher tes proies,
le cœur des mondes fatigués, épuisés, sans aucun restes,
ne fournit plus de cerveaux, de langues, ni de viandes.

Tu es le rêve annulé, la clôture électrique des mondes,
le seul être qui est là, bien réel, sans âmes, ni corps
l’extrémité des nerfs, la souillure dans la peau qui reste,
et l’émotion partagée, brute, psychique et physique,
que je sent que tu sens à cet instant éternel, unique et commun,

Viens au delà, frayeur libre d’avoir trop bue à la source,
trop apprise au travers des mots, des choses affreuses,
Viens par ici, prendre dans tes bras de mer, les mémoires,
pour y creuser les chemins d’ailleurs, d’exils, de solitudes,
les mémoires de tous les autres ; amis qui hantent le futur.

MP – 07102022

L’homme en série

« Quand tu as reconnu qu’il fallait faire une chose et que tu la fais, ne te cache jamais pour la faire, même si le commun des hommes doit la juger défavorablement. Si cette action est mauvaise, c’est elle-même qu’il faut fuir, mais si elle est bonne, pourquoi s’inquiéter de blâmes injustifiés ? »

Epictète, exercice 36, in « Manuel », p.70, traduction de Marcel Caster, préface de Giacomo Leopardi, Rivages,1994.

Nous sommes les corps désœuvrés, gérés en masse, montés sur les chaînes,
la même traduction pour maintenant des ordres dans nos décisions,
Et partout règne le calcul liquide, absurde des coûts sur échelles,
les prix-flammes qui percutent ici et la valeur proche de l’illusion,
Nous sommes les blocs de résultats froids, et bien propres de leurs intentions,

et notre figure est brouillée, les traits creusés, le corps las, amassé, toute cette nuit,
traversés des diagonales des désirs, des pseudos-sujets factices,
ce corps ne ressemble à rien ou à tout ; c’est un vêtement flou, si pratique,
que l’on se met par ailleurs, toujours, tout emplois du temps gardés,
Nous sommes les exploits fous, les mêmes performances bornées et vivantes,

Qui achoppent en même temps, sur le couteau aiguisé des jours.
Les mêmes pulsions contrôlées, le slogan pratique glissé dans la bouche,
ce ramassis de langages froids-mâchés à pleines dents,
qui se figent dans les vitres blanches, et les tableaux souvenirs,
et appellent la longue guerre si lasse pour une longue nuit ardente,
la même sonorité du désir, un puzzle mental plié dans les objets.

Livres, films, sons, mémoires, fantasmes remises en séries,
les images et musiques multiples et le récit des outres-mondes,
tout cela inclue, détruit, recrée, par l’argent et la violence.
Hors du monde de la Fabrik’Art, de l’art tranquille, consommable,
cette industrie du moi-misère, de l’auto-consommation,
érigée sur la peur d’être soi vraiment, libre, enfant et confiant.

Nous devenons autres, seulement par l’exercice collectif de la raison,
plus loin et au delà d’une machine de désirs enfermés,
nos forces rejoignent les éléments ; feux, eaux, airs et terres,
et se déploient plus loin que cette possibilité du monde,
Nous sommes l’intérieur des foules, des objets et des masses,

dont nous sortons, libre, au travers du magma, du désert et des flux,
centrés sur la consommation rapide, illusoire, mécanique,
des corps du fantasme, des mannequins inertes et sans âmes,
qui bougent, tellement rapides, selon un script toujours égal,
cette mécanique des fluides inutiles qui dessert la vie.

Devant ce monde des fonctions-désirs, alignées, bien rigides,
qui alignent les corps tendus, les projections des âmes bon marchés,
bloquées dans les vitres mémoires ; les rats du médium, sanglants,
nous sommes les matières neuves, les nombreux diamants bruts,
qui détruisent leurs cages et demeurent nouvelles, éloignées et diffuses.

Nous sommes le présent lumineux, le feu agile du Temps,
qui dévore les lourdes machines à utilités, les calculs si mornes,
et laisse ouvertes les frontières fragiles, tangibles par où passent,
les créatures vivantes, les nombreuses bêtes étrangères,
jaillissantes du repos, guidées par l’étoile ; notre brûlant-minuit.

MP – 30092022

Le visage effacé

« Devant le visage, je ne reste pas simplement là à le contempler, je lui réponds, Le Dire est une manière de saluer autrui, mais saluer autrui, c’est déjà répondre de lui. Il est difficile de se taire en présence de quelqu’un ; cette difficulté a son fondement ultime dans cette signification propre du Dire, quel que soit le Dit. Il faut parler de quelque chose, de la pluie et du beau temps, peu importe, mais parler, répondre à lui et déjà répondre de lui.»

Emmanuel Levinas, « Éthique et infini », p.82-83, Poche biblio, 1982.

Il n’y a plus de regards, ni d’expressions au fond de la chair vide,
juste une peau grise, cendreuse et une absence de traits.
Le temps a fait son œuvre diabolique,
monté sur des machines à ressort froides, et belles.
Il tue chaque minute dans un nuage de ciel, et de terre,

L’absolue et gracieuse distance n’est plus qu’un contact vitreux,
une sorte de compte à rebours égrené d’une voix métallique,
et la vie s’échappe par des battements de plus en plus ténus.
Le corps informe est allongé sans force, ni mouvements,
Il ressemble au fantôme du vieil homme à s’y méprendre.

Cette pâte blanche plus bien en face, à peine portée,
tenue si fragile par des fils de sang et de nerfs,
recouvre cet amas d’émotions et de volontés détruites.
Que faire de toi mon vieil ami, mon ami de toujours?
Toi dont le regard-blessure saigne à minuit,
des larmes d’infini bleues et noires.

Que faire de toi sinon la guerre future et le souvenir,
écrits précisément sur cette partition pour l’ailleurs,
cette symphonie pour l’étranger, absurde et mélancolique,
constituée d’une assemblée d’eaux et de feux mêlés ;
cette ligne de guerre joyeuse, cette mécanique des forces.

Quand tu pars si loin et ne reviens jamais,
De quel souvenir de nous le monde est-il fait ?
La trace sur le sable recouverte d’eaux froides,
a laissé dans les souvenirs vagues, un trouble,
une lumière qui brille dans la profonde nuit,

L’affaissement du rythme, du tonus vital,
travaille en coulisse pour retirer tes gestes,
de tous les systèmes d’objets ainsi faits dans l’action.
D’être là, au présent, dans cette foultitude de choses,
cette merveille du disponible attrapé, conduit et jeté,

Nous qui sommes devenus des spectres,
nous qui hantons la face des monstres,
qui forme l’obscurité dans une mer si profonde,
l’effacement de tous les soleils,
le monolithe noir disposé partout, qui irradie

la fin de la présence, du passé et du futur,
le sel de tous les oublis
et la fin de toutes formes d’expression,
versé sur les plaies de la terre et du sable.
Cette blancheur liquide, étale, qui blesse la mémoire.

MP – 08072022

Les chaînes de l’Empire

« Rien n’existe, ni « vie brute », ni point de vue extérieur, qui puisse être placé à l’extérieur du champ contrôlé par l’argent ; rien n’échappe à l’argent. Production et reproduction sont revêtus d’habits financiers et de fait, sur la scène du monde, chaque figure biopolitique se présente parée de ses oripeaux monétaires ; « Accumulez, accumulez ! C’est la Loi et les Prophètes !» »

Michael Hardt, Antonio Negri, « La production biopolitique 1.2 » in « Empire », p.58, traduit de l’américain par Denis-Armand Canal, Exils, 2000.

La peur et l’indifférence froides sont légion,
là où vivotent de maigres créatures aux habits grisâtres à force de couleurs,
Les mains squelettiques, pointant les vitraux-machines,
la cupidité règne partout et le chacun pour soi égoïste,
fondus par l’image incorporée dans chaque produit,

Il faut travailler, rejeter, se battre ensemble, survivants,
des ères de l’automation et des sarcophages.
De l’or coule dans les veines des sous-chefs,
du bon or brillant, rutilant, dans chaque geste soupesé,
et leur vomi du rien ; ce grand « Nihil » froid, anesthésie l’angoisse.

Être partout à la tâche calibrée, minutée, mise en série,
dans les attitudes bien conformes aux diagrammes.
Les restes des peaux mortes des « moi » débiles,
à l’intérieur terrorisée, la bête a crié son désarroi.
Sur les lignes de montage, déroulantes, systématiques,
des funambules tressent des arcs de raison,

Les âmes mécaniques sont broyées dans du plastique,
noires et souples, à la façon des corps-automates,
digits liquides, ce sang bleu des machines,
qui rêvent des rêves à prix valides, recommandables.
La souffrance bien visible fait peur et tue.

Ne pense pas à l’autre, aux faibles, ni aux pays d’exil, ailleurs qu’ici,
l’espace immense des marchandises est borné ; ce maintenant rigide, toujours,
par des avenues fixes, à l’image dure, si coupante,
qui ne tournent plus qu’au centre du monopole,
d’un grand nulle-part, de feux destructeurs, et de sidération.

Ne sois pas inutile, non attendu ; ne refuse pas,
car les programmes conditionnent, surveillent et ventilent,
les êtres répugnants ; les pauvres, les malades et les fous,
dans les têtes obscures, remplies des désirs naturels,
pour redressage permanent ; panique et renforcement,

L’instinct de conservation est l’allié malade des idiots,
il traîne à l’envers du monde, dans un spectacle fort et inerte.
Chaque minute compte dans l’esprit calibré du dément,
et par le fixe et le projeté, la terreur bât dans ses veines.
D’où vient cette urgence folle, cette visitation,
du spectre d’un monde affreux qui nous rend si lâche.

Le confort et l’extraction d’une vie facile,
qui traversent les corps meurtris par la guerre économique,
fouillant les décharges de pièces plastiques et électroniques,
au loin toujours résonnent les cris d’horreur,
qui hantent nos paroles, nos pensées,
les enfants s’étonnent, prennent peur et s’enfuient.

Les machines à laver les remords tournent à plein régime,
des couleurs, des tissus et des bio-textures, collés sur les peaux fatiguées.
Les cerveaux des malades sont ainsi branchés au réseau,
toute la journée que l’affreuse monnaie fait ;
cette fenêtre vers l’enfer ; connexion immatérielle ou papier-poubelle,

Pense à l’exclusion digitale ; à cette puissance du « dire non »,
par la couverture complexe du monstre-réseau.
Rêve en technologique, en social, en féminin,
dans l’art de la fabrique des liens, de l’espoir, du non-conforme.
Tes manières d’être sont des occupations-leurres,
des lents décrochages pour nous; l’instillation du vouloir et du temps libre,

Il faut du temps pour sortir des programmes, des mots d’ordre,
des êtres-communicants ; ces oiseaux affreux qui picorent.
Sur le continent superficiel, les blocs de capitalisme sont alignés,
par la peur et la haine, l’indifférence malade et l’oubli jouissif.
Avoir épousé la nature des sexes et du temps pour soi,
est le génial menu des systèmes du « sur-mesure » et du « sur place ».

MP – 24062022

Vox Cod[oe:]r

On peut dire : « Je lis la crainte sur ce visage » mais de toute façon la crainte ne paraît pas simplement associée au visage, liée à lui de façon extrinsèque ; elle vit au contraire dans les traits de ce visage. Si ces traits se modifient un peu, nous pouvons parler d’une modification correspondante de la crainte…
Ludwig Wittgenstein, « Recherches Philosophiques », §537, Gallimard 2004.

Tes visages peintures, le masque en bouche blanche, seule et froide,
les griffes lentes, posées sur les épaules des enfants-signes,
et leurs mouvements doux, jetés dans la langue vide et sans rien qui nous reste,
jonchés de dialogues inutiles et nombreux, de blocs d’images-sourires.
Tes grandes respirations ravalées font battre le cœur inerte des machines,
ces corps d’automates dressés et figés par les barreaux des prisons,

Déployant leurs mines de clowns vers les ciels noircis, sans aucune attente,
attachés aux grandes et fières solitudes, les figures fixes des foules.
Ruisselante par tous les pores de ta peau-métal, la pluie de signaux innombrables,
cette masse compacte et froide de l’hiver, pluie rassemblée à l’extérieur de nous
jette au loin les bornes d’infinis où nous formons nos futurs oublis,

Tes bras tendus, ordre de brume, étirés par ces systèmes d’alerte partout,
par les écrans brisés, écume de digits, en faille d’ombres et de traces identiques,
Les yeux qui hurlent encore dans les crânes frêles sans nombres,
voient à travers nous, par le chemin d’accès unique, la nu-métrique des corps,
puis se perdent derrière l’ordre, dans les filets asphyxiés des marbres déserts,

Faite de fruits d’éponges grises et d’arceaux de pluies sonores et métalliques,
tu occupes le temps, rythme dans le creux des lentes respirations,
emportant le fil de la vie, plus loin, dans l’angoisse d’être nu,
avec toi naissent, influent et disparaissent les pensées.
Dans les traits vibrent des émotions multiples ; animaux,
tous les expressifs de l’étrange, du lointain et du vague.

MP – 06072021

Les épouvantails

Voici des FUGITIFS, l’heure planétaire.
Voici des fugitifs l’exode lancinant
dans ce haut mal, la mort !

Voici la chute stellaire hors des captivités magiques
du seuil, du foyer, du pain.


Voici la pomme noire de la connaissance,
la peur ! Soleil d’amour éteint
qui fume ! Voici la fleur de la hâte,
en goutte de sueur ! Voici les chasseurs
tout de néant, d’exode seulement.

Nelly Sachs, « De fugitifs et d’exode » in « Exode et métamorphose », Verdier, 2002.

Sous la clarté lunaire, des bouquets d’astres brillent.
Des lignes de silhouettes, plantées là, vibrent au froid de l’hiver,
dans les champs de bétons, colorés de bombes-peintures.
Les façades des maisons marchent à l’aube, rectilignes,
vers les périphéries se tiennent ces grands messieurs,
vêtus de tissus bon marchés, à l’œil noir, tranchant, oblique.

Leurs silhouettes hachées d’ombres prestes et lestes,
armées d’indicateurs lents, prêts pour la bataille,
bougent sans mot dire au fond de leur triste mouroir.
Ils sont assis bien droit et observent le pendule de leurs âmes,
Faire des tours et des tours, pour l’obscurité qui vient.
Des ronds de clôtures, en images électriques les protègent.

Une éclaircie bleue froide avance en frissonnant,
pour l’œuvre commune saignante, creusant sur leurs visages,
des murs de peaux zébrées d’une lézarde si brûlante.
Ils ont des paumes délicates, larges et dures ;
des regards foncés et de longs manteaux gris,
couvrent les crânes de bois de ces astres-bilboquets.
Ils tiennent des hauts de forme en feutre panique.

Sur leurs dos voûtés, fondus à l’horizon aveugle, inerte.
Les bras de bois noirs trempés d’encre folle et de visitation,
ont marqués la nuit d’un profil aigu, plus coupant que l’éclair.
Et sans que jamais l’amour réchauffe le cœur de ces monstres,
ils entament la marche lente, des flancs des immeubles,
titubant par les habits-étrangers et voletant dans le ciel de minuit.

Les grands messieurs statiques vivent au centre de nos fabriques,
la bouche fendue d’une ouverture étroite pour y jeter les pièces,
dans les lucarnes d’ombres bleues, magiques, l’aube du dernier jour,
la main de fer et sa peur creusée d’ombres lisses et bien droites,
cueillent la rosée mauve et sucrée, ruisselante sur le sol,
et attrapent les nuées d’étrangers pour qu’ils s’effacent.

MP – 03/05/2021

Rythmique du sang

Mais l’ombre qui est désormais en nous couvre
de plus en plus de temps, desserre tout lien

avec la vie qui, encore, nous porte en vain
une force amère de vivre et de comprendre…

Ah, ce que tu veux savoir, jeune homme
mourra dans ton mutisme, et dans notre silence.

Pier Paolo Pasolini, « À un adolescent » in « Poèmes de jeunesse et quelques autres », Gallimard, 1995.

Au flanc des coteaux de pierre, muent des lichens,
entortillés sur des fils de fer, en direction du large ;
la tempête encore loin tonne de lentes grisailles,
tapisserie de l’hiver où le froid ronge les entrailles.
Sur les théâtres morts en bas des plages, roulent,
des aboiements festifs tenus en laisse, longtemps.

La grève derrière le sable, met l’océan à la trappe,
soudain plus rien des fracas des eaux ne s’entend.
Aux fleurs qui poussent sur les tempes du monstre,
l’égaré à la griffe d’écume que le temps fait mentir,
revenu par le fiel du limon, à la vague titube,
sur le triangle pointu des aiguilles, de cuivre faite.

À forte distance encore sonne la pendule à la bouche
creusée d’un trou noir plus profond qu’un puits,
s’agite le râle dans l’hiver, du géant de dune morte.
Disposés au hasard des pluies, des brasiers rutilent,
qu’entourent les museaux de naître sans jamais de répit.

L’horizon tangue des étendues d’or brillantes
et ploie sous le bruit lourd des vagues ; à l’infini,
les sans lieux font le parcours des mers,
depuis les pointes des archipels à la découpure,
jusqu’aux bouillons de bile noire et rouge.
Le temps s’est juste là, couché,
arrimant de vagues excuses à son trajet sans but, ni début.

La course à la gueule de bave rouge, s’est mise à frémir,
une eau brûlée semée de fleurs transparentes.
Tout autour des pointeurs à l’indication brisée,
sont réunis les hommes à tête de chiens,
cravatés de tôles plates, aussi lisse que le silence,
devant les pupitres aux pieds taillées de cercle d’eau,

bras et jambes tendus dans un équilibre partial,
miment les mouvements d’une cisaille autonome,
flanqués du battement des perces-esprits.
Certains vrombissent des chuintements de morts nés,
des gorges interrompues, à d’autres se taisent,
la sève d’océan fume au bas des plages.

Aux quatre antipodes, vivent les soirs sans heures,
baignés du plus haut liquide à l’odeur cramoisie.
Les fumerolles montent une à une, à la pointe des nuages ;
des pierres au centre, posées autour des cendres de l’homme,
à la course sans fin, battent tous les cœurs des chiens.

MP – 23/04/2021

Alpha Matrix

« Il y a deux mondes ; celui des maîtres et celui des esclaves. Les Maîtres sont inaccessibles et les esclaves s’entre-déchirent. Mais même cela l’athlète W ne le sait pas. Il préfère croire en son étoile. Il attend que la chance lui sourit. »

Georges Perec, « W ou le souvenir d’enfance », p. 218, Éditions Denoël, 1975.

Le battement du pouls de mer, la marée bleue et noire,
comme une fragile écume, est, à minuit, venu ; tout près,
en remontant les avancées froides des vagues,
en crissant de douleur, le sable, pénétrant nos regards de verre,
forgés d’angles durs ; orbites larges et coupantes.

La grande lune avait allumé la torche des yeux du cerveau,
Ce qui tombait, las, demeurait tapi sous le ciel noir, respirent,
fières particules, en vif contraste, dans la mémoire des étoiles,
Renégats de l’acropole, qui montaient fiers, les escalators en argent,
Les gueules défoncées d’une obscurité profonde, attendent la visite,

Des équipages de pitres convergent vers l’étal mort-liquide,
depuis les rives isolées de l’île-forteresse que baigne le vert azur.
Parmi vous saigne la mesure de souffrance, le bord atteint,
car il est trop tard pour renier le grand voyage derrière soi.
Ceux dont l’haleine fixe a stupéfié la montre ouverte,
les grandes aiguilles d’exquises postures avaient crû,
le long des fourreaux des dernières rives trompées d’avance,
mordent loin, seules, sous la poussée des métaux nus.

La descente de goémons sur l’épaule, et le roc blanc, humide,
Brinquebalent des sachets de sel à la chaleur sans pareille,
Les pas courent vite, des chemins en surplomb des dunes,
d’où s’éjectent les bancs de grives musiciennes en poussières ;
Le muscle du vent frôle ; bateleur des hautes plaines,
les couloirs gris et rouge, musant des cercles d’opales.
L’émacié présage dont le transport de nuit, avait fait douter,
du tournoi indéfini des comptables morts.

Sans arrêt, des statues offrent le seul silence, la nuit, et regardent
les jeux de lunes brûlantes, fait du doux secours des gardes,
posés à travers vos gestes d’exécutions publiques.
Il est monté de toutes pièces, unique, le futur théâtre d’aurore ;
sa lumière brille par des mécanismes d’huile, de feux et de sang ;
les fantômes de la guerre y passent souvent, de nuit, après l’orage,
pour y effacer nos corps ; amères, sans langue, ni vie.

MP – 24042021