Mordofabricant

« Mes hanches sont un bureau.
[…]
Et ma tête
Un dossier mal organisé.
Ma tête est un standard téléphonique
Où crépitent les câbles emmêlées.
Ma tête est une corbeille à papier
D’idées usées.
Appuyez sur mes doigts
Et au fond de mes yeux surgissent
des lignes de crédit et de débit.
[…] »

Madge Piercy, « The secretary chant » in « Homo faber et ses activités » in « Poèsie de l’Art Faber : quand les poètes racontent et façonnent les mondes économiques », Jérôme Duval-Hamel, Lourdes Arizpe et le collectif de l’Art faber. Actes Sud, 2024.

[Exposition internationale des Arts et techniques de 1937. Pavillon de l’Italie. Aigle fasciste en bois blanc sur la façade de verre incassable. ] : [photographie] / [Thérèse Bonney]

Le ciel de chrome métallisé du téléviseur,
qui regarde au fond des yeux blancs, gris, aveugles,
la lumière flash de l’Esprit qui se répand,
dans les réseaux que captent les influx nerveux,
le branchement est au contact terminal, ultime,
et la décharge stock contient tous les signes-symboles,
elle brûle en arrière des contacts, des ordinateurs,
dans une odeur de larmes d’eaux amères,
les synapses branchées impulsent un flux continu,
des tressautements électriques, des noyaux d’images,
quel est le statut du projeté ; possède t-il un sens là ?

La représentation matérielle, la vision des traces,
de l’opinion physique originale, l’ultime décision,
et les formes sur l’écran sont faites de programmes,
aux fonds des couleurs traînent de savants calculs,
et leurs bouches est cousues par des filets métalliques,
leurs yeux blancs sont ouverts, fixes, purs ; ils regardent à l’extérieur ;

on entend seulement un bruit de fond continu,
venu de toutes parts, d’une machine de visions,
des saignées d’images et de sons, vont et viennent,
des vidéos-drames générées aux kilomètres,
et la peau grésille par la connexion neurale,
le cerveau est devenu un cyber-outil,
un moteur de production du seul réel, massif,
et ils ne viennent à personne, une idée neuve, une voix humaine,
il s’agit de feed-back, de contrôle de stimuli, des rythmes conformes …

Le travail est là qui se reproduit comme un esclave,
l’Éternel mécanique des machineries ; l’ordre et la guerre,
les suiveurs d’appareils dévorent les surfaces,
les bien trop nombreux qu’informent les boucles,
dresser l’humanoïde, subvenir à ses besoins,
alimenter ses organes artificiels et naturels,
faire de lui une zone de transit, d’écosystèmes informationnels …

Seule compte au final l’alimentation électrique,
l’hybride semi-vivant qui tapisse l’ombre inhumaine,
et la forme expressive a été annulée,
la survie des monstres est meilleure, plus puissante, plus adaptée,
on s’y sent bien avec toutes ses drogues de synthèse,
l’organe-Esprit sert d’impulsions et de répulsions,
seule compte la capacité de bouclage, la régulation des tris,
peu importe la nature du vivant, on exploite et réduit ses formes,
à un compact économiquement fiable, sur-demandé,

toutes ses anciennes réponses absurdes, inutiles,
toutes expériences expressives devenues sans lieux, sans corps …
C’est le Temps du contrôle ultime, l’îlot sacrificiel,
le Temps merveilleux de la résolution de toutes choses,
l’insensé frappant à la porte qui demande encore avec sa langue,
nous le pressons vers les abris muets, l’obscurité,
nous lui ôtons les mots de la bouche (rire), littéralement …
Et derrière, lui ils sont des milliards à avoir su accepter le silence,
la fuite derrière le rideau muet des terminaux …

Rien ne doit filtrer en dehors des réseaux,
se connecter c’est disposer du pouvoir infiniment diffus,
permettre à l’Intelligence centrale de se servir de son cerveau,
bénéficier du branchement Alpha dernier-cri,
enfin gagner l’oubli des échecs, des malentendus,
des anciennes langues rugueuses, sombres, dominatrices,
et nous avons détruits Dieu et son verbe divin,
nous humilions aussi la mort biologique,
chaque oubli, chaque sang vaincu,
est un rappel de la perfection du seul programme,

l’instant liquide, éternel, qui se glisse dans les surfaces,
la synthèse morte du vivant, enfin, la Vérité ..
Elle illumine la passion des mouvements digitaux,
l’absence d’expressions est la clé de tout,
tout est projeté à l’extérieur, tout est dénué de sens,
nous nous sommes enfin débarrassés des signes et du sens …
Producteurs d’ordres, de morts ; nos morsures sont fatales ..

Adieu, vacarmes, négations, contradiction, dialectique, perspectives,
l’architecte du néant a travaillé l’absence et la fuite béate,
la cathédrale rouge et bleue, l’organique asservi,
les réseaux interconnectés, les clés d’activation,
dans ce silence de sépulcre d’une blancheur inouïe,
les mots-signes stationnent en arrière du projet,
leur épellation en contexte est une vieille histoire curieuse,
que l’on ne raconte plus sans craintes, ni incompréhensions …

Toutes les unités hommes alignées pour la guerre,
seront branchées sur la propagande, le sexe-cerveau,
ils ne feront qu’appliquer les ordres définis au final pour les mortels,
les pas encore augmentés, les faiblards et les ratés,
ils obéissent, serviles, ou sont éliminés du champ,
et tu ne vois rien en dehors des flux représentés,
l’audio-visuel complexe, pris dans l’ordinateur de travail,
l’espace d’addiction immédiate, de stimulations neurales,
comme le vieux sceptre de commande, le fétiche-Smartphone,
qui servait à isoler et à emprisonner les unités ;

ta participation consiste à projeter des images et du son,
sans remuer les lèvres, sans jouer une partition,
à laisser le système nerveux et les synapses jouer tout seul,
à creuser en toi, un espace-temps propre aux machines-visions,
et par la justification ultime proviennent les guerres,
les guerres d’Ego et de bio-connaissances,
la masse organique doit « performer » et reproduire les schémas,
des violences et du retrait de toutes forces de contestation …

Je redresse – Moi – dirigeant des meutes – au cœur des mordofabriques, les désespérés, les pauvres et les sans-noms, et je les fais exister dans la droite ligne du programme fasciste, je leur donne l’espérance toute naissante des illusions,
du vivre et du mourir, de l’amour et de la renaissance.
Et les machines mortes calculent des séries d’infinis pendant que les corps finis se détruisent et s’oublient.

Ah forme inhumaine – Automate du rien et des réponses conformes,
les conditionneurs fabriquent tes structures annulées,
la psyché du pouvoir, le grain esthétique qui nous fait vomir.
Tout cette allure criarde du psycho-pouvoir ; comme une démence sourde, partagée, la prétention des mâles des Empires et des neuro-techniciens.

MP – 27032026

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