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« The lords of life, the lords of life,—
I saw them pass,
In their own guise,
Like and unlike,
Portly and grim
Use and Surprise
Surface and Dream,
Succession swift, and spectral Wrong,
Temperament without a tongue,
and the inventor of the game
Omnipresent without name;— »

Ralph Waldo Emerson, « Expérience », Exergue, p.285, in « Selected Essays », [1844], Edited with an Introduction by Larzer Ziff, The Penguin American Library, 1982.

Crédit Photo : Romuald Chilard

Marcher doucement, prudemment, entendre le bas bruit de ses pas,
sur le tapis de feuilles et de mousses humides,
laisser les rayons du soleil danser entre les arbres,
la fraîcheur du soir qui tombe, bruissant, follement,
le cri des oiseaux, les craquements, les fougères, les lumières or et rouges, se repaître de ces contacts par milliers, ces fantastiques fantômes ;

et respirer l’air pur d’une vague d’eaux toute transparente,
chaque nouveau pas apprécie la lenteur du Temps,
le songe infini des disparu.es, les vivants tout proche de nous,
la tendre dureté de la terre, des branches mortes et des racines,
que j’aimerais goûter cette terre, belle, paisible,
toucher l’écorce d’un arbre planté au milieu,
laisser le vent frais souffler à l’intérieur de moi ;

et voir la chute de la cité imbécile, ailleurs,
le creusement et la désintégration de toutes images,
bétons, automobiles, cellules, immeubles, téléviseurs, vitrines criardes, tout ces amas d’objets et de gestes investit par l’échange,
et par ce frôlement de la Nature, perdre ces œillères,
voir les choses physiques et creuser tout leurs intérieurs,
avec la main qui caresse leurs surfaces, l’orientation folle, inespérée,

l’œil grand ouvert – orienté – aux iris mauves et noirs,
le tableau ailleurs, qui fixait les prix des objets s’est dissout,
dans la lumière du seul procès de la Nature,
et je marche encore en direction du ciel, sa couleur,
le bleu intense qui a engloutit tout le ciel,
a favorisé les vagues montantes de l’Esprit, l’immanence sienne,
chaque élément s’exprime et remonte dans ta vision ;
dieu des traces, moment du social et des transformations.

Plus loin, il y a le sable fin, les vagues et les dunes,
balayés par le vent de mer et les embruns,
la flottaison intime aux rythmes des vagues étincelantes,
de l’écume froide et neige, par l’horizon rouge sanglant,
plus loin n’est pas encore là, alors je pressent la Terre,
elle appelle le projeté pour toutes choses vivantes ;
animal craintif, végétaux, arbres, mares d’eaux salées,
et j’existe une deuxième fois à l’intérieur des choses ;

tout est encore signes et mouvement depuis l’intérieur,
il suffit de fermer les yeux et de pénétrer dans l’image,
la source de l’inter-acte complexe et du changement,
sortir de soi quelques instants, faire bon chemin,
devenir l’autre, agir et vivre en lui-même,
le temps de la transformation des lieux et du temps, l’occasion,
de mêler ses corps et ses âmes dans une nouvelle forme,
engendrer la vie ; boire et se nourrir du sang des feuilles,

la vie accueillante dans nos yeux ouverts,
cette lumière froide et magique,
l’ombre et la fraîcheur du soir qui tombe,
au milieu du chemin qui serpente dans la forêt,
et je sort de la maison postée au milieu de nulle part,
celle qui abrite les morceaux de signes comme un refuge,
entassés dans un coin obscure, prés de l’âtre et des flammes,
ils font des beaux visages qui regardent, ils s’expriment,
la nuit va tout redéployer sur ses tapis d’étoiles,
cette traînée d’argents, de sel et de distances,

et je sens l’odeur de la pluie ; à minuit, il y aura de l’eau,
et sur la table du voyageur, un morceau de rêves fumants,
pour se rassasier le ventre et l’Esprit et sentir la chaleur,
monter partout depuis l’intérieur des êtres et des choses,
les fumées bleues des songes commencent juste à sortir,
et je vais quitter ces lieux-dits, ces habitations,
l’âme heurtée aux milles contacts sensibles,
je remercie tous les seigneurs de la vie ;
contacts, départ nouveau, frottement, absence à soi, touchers …

MP – 19042026

Réprouver les humains

Dans plusieurs séries d’affrontement d’Empires numériques-informationnelles, politiques, militaires, géographiques, les places grandissantes des activités directement digitalisées dans la production de valeurs impliquent la coopération des systèmes informatiques décisionnels et l’engagement d’humains dans les activités économiques qui exploitent leurs forces de travail en continu ; cette coopération par interfaçages dynamiques des expériences humaines collatérales, – physiques / virtuelles – est emmenée au cœur de la représentation officielle qu’une société d’êtres humains construit pour faire ou produire sa propre histoire. Dans les sociétés de contrôle à haute intensité (Chine, Russie, Iran ..), contrôler les images, les sons, les souvenirs et le déroulement du récit ou de la version officielle d’une certaine psychologie du pouvoir doit faire partie des techniques de conservation de ce pouvoir dans un temps indéfiniment long et sécurisé par un présent de surveillance massive, médiatique et une technologie de réseaux dite politisée (Internet censuré, smartphones bridés, capteurs biomorphiques, traceurs de différences …). Aux présents qui figent et ne passent pas, s’ajoute la police d’écriture de l’histoire des événements qui fixe le sens de l’événement par les cadres nouveaux de la mémoire historique collective i.e. les mécanismes de traduction des effets des paroles dans le prisme du pouvoir et la constante élimination des troubles individuels ou des écarts sociaux-symboliques, économiques.

Les groupes humains voient au travers des filtres de perception officielle, la réalité commune, identique et déformée des théâtres cruels d’opérations militaires et impériales (lointains ou incompréhensibles) ; et bâtir des territoires négatifs là où l’accès à l’information et à l’histoire du récit d’événements et aux sens de ce récit est empêché ou instrumentalisé va compter comme faisant partie des tactiques importantes pour la confusion maximale de masse et l’attirance du chef pour la réaction émotionnelle typique ou le spontanéisme imbécile du subordonné. Créer des paniques morales raccrochées à des sujets (a)variés (perte de l’identité nationale et baisse de la natalité, grand remplacement, racisme anti-blancs (?), terrorisme écologique, wokisme, invasion migratoire, décadence morale et pornographies …) est compris comme un outil de pénétration de l’extrême-droite, du nationalisme, du fondamentalisme mystico-religieux (orthodoxes (institutions officielles en Russie), juifs (extrême-droite en Israël), musulmans, bouddhistes, hindouistes ou chrétiens) et du totalitarisme islamiste par ses usages historiques de l’idée de Nation, de Prophétie et de Peuple, dans les pensées et les attitudes collectives des masses.

Ne pas renvoyer dos à dos ces partis et ces mouvements aux méthodes dangereuses, aux idéologies mortifères pour la démocratie libérale ne vas pas sans efforts de promouvoir constamment une logique pragmatique triadique d’échanges et de transformation (duale et tiers comme conflits de valeurs différentes surmontés), à chaque occasion de consciences (chaque expression donnée et héritée d’un régime de discours politique), dans chaque médium possible, la forme de vie démocratique et le pluralisme vivant et social-symbolique qui en fait la force et la vitalité. Ce dos à dos – ou cette pauvre dualité ; extrême droite versus islamisme et cette opposition stérile, aveuglante, simplificatrice – malheureusement résulte d’une dynamique de renforcement des deux (supposés) adversaires ou alternatives principaux ; l’un nourrit l’autre en permanence dans un jeu d’escalades symétriques, de haines xénophobes, de conflits enkystés et de chantages permanents et dangereux qui exclut toutes formes de réciprocité et de singularité.

Ainsi, un pôle de destruction de la démocratie sociale comme système de valeurs et types de normativité est pleinement constitué dans ce nouveau désordre international en 2026, par cette dynamique du miroir inversé et de l’aimant (attractivité des forces plurielles vers le pôle de stabilité idéologique extrême-droite techno-sécuritaire / islam régressif / Chine. États-Unis comme réassurance de l’Empire et de l’ordre et du média univoque ; destruction des opposants à cette vison unique du conflit (dit de civilisations, de cultures, de sexes, de races, de voix, d’histoires, de technologies, d’énergies …) …) L’espèce de résultats de pensée monolithique – obsédants – obtenue par ce savant et mécanique entretien du conflit unique, centralisant, hypnotique – prive les démocraties libérales de leurs énergies critiques et de leurs capacités de transformation des vies dans leurs pluralités et leurs modalités d’existence singulières. Dans ce monolithe affreux de l’idéologie de la décadence et du martyr – un nécro-système de pensées univoque et uniforme – ; sont préfigurés les types de psychologie du pouvoir dominantes et les capacités de contrôle des réactions collectives associées et mises en œuvre. Ici la logique de l’archive politique comme infrastructure et instruction continue d’une certaine police administrative qui va ficher par centaines de milliers ses propres citoyens dans une cyberculture de surveillance permanente des dissidences, doit correspondre à une identification numérique complexe des identités civiles et des parcours biographiques, économiques ou institutionnels des groupes et des individus.

Il faut des groupes d’hommes conditionnés – suffisamment nombreux pour faire corps idéologique – pour devenir des groupes d’hommes conditionneurs, ceux là qui propagent la bonne humeur du moment du mâle, de l’âge d’or et de l’action virile ; le « mood », la « stimmung » ou l’affectivité d’un lieu et d’un rôle associés aux temps et aux lieux artificiels du pouvoir ; dans ce théâtre du double et de la cruauté formelle de l’administration de la psychologie du pouvoir de l’extrême-droite et du nationalisme politique et religieux ; les techniques de production de l’archive (détournées de leurs buts initiaux ; conserver la mémoire historique et raconter les faits qui se sont réellement produits) et les techniques de l’aveu permanent (la police psychologique et l’autosurveillance), vont passer pour des armes intellectuelles ordinaires contre la forme d’esprit libre ou indépendante ; celle-ci doit se plier aux formes de l’instruction des nouveaux cadres. Orwell et « 1984 » [1949] ici doit nous être d’un grand secours philosophique pour comprendre ce qui arrive dans et par la capacité à réécrire l’événement historique, à éduquer par la propagande et la méthode de la double pensée pratiquée par O’Brien et le Ministère de la Vérité (penser une chose et son contraire à la fois et maintenir cet état de tension en permanence de sorte que le basculement d’un monde à l’autre puisse avoir lieu facilement à tout moment sur requête du pouvoir), le TRUTH Social, la Russie de Poutine et son incroyable politique mémorielle.

On voit ici, outre l’affinité des Tyrans et la collusion de leurs intérêts respectifs – conserver le pouvoir à n’importe quel prix -, cette dimension de trans-valuation sociale symbolique d’une forme critique de l’assujettissement – devenir sujet-ego du pouvoir – à une histoire contre une autre, ou cette possibilité pour l’analyste politique et philosophe de l’action de passer d’un monde à l’autre – démocraties / fascismes – en relevant la constitution immanente de la dynamique de transformation et de circulation sociale-symbolique qui a (re)produit ces formes et ces régimes de discours particuliers en 2026 et dans leurs jalons historiques importants. Cette double lecture doit profiter aux partisans de la résistance culturelle, politique et sociale contre le techno-fascisme culturel de masse et à promouvoir la forme de vie démocratique mise aux défis de ces perspectives terribles d’un possible basculement d’une ou plusieurs de nos démocraties européennes vers un mouvement héritier du fascisme (France, 2027 / France, 2002), de l’extension de la guerre totale de Vladimir Poutine en Europe, pendant que l’Amérique souffre du délire Trumpiste, des MAGA et de l’agenda réactionnaire de l’Héritage Foundation.

Fragments d’un monde détruit – 203

L’enfance des ruines

« Le poète, conservateur des infinis visages du vivant.»

René Char, « Feuillets d’Hypnos 1943-1944 : à Albert Camus » in « Fureur et mystère » 83, p.104, Préface d’Yves Berger, Gallimard, 1962.

François de Nomé’s Imaginary Ruins
Fantastic Ruins with Saint Augustine and the Child, date unknown

Il fait froid tout autour, tout est déjà tombé plusieurs fois,
les murs des bâtisses, les angles des cellules, les raccourcis,
les ouvertures spéciales tissées dans les flux de signes,
et cette forme destituée, agrège encore différents mondes,
le vent souffle doucement entre ces artères passantes,
et le présent contrôle les directions multiples,
aux passagers du Temps et de l’espérance,
nous parlons la langue des expériences plurielles, vécues,
nous marquons la Terre par des signes-symboles, des empreintes faciales, acoustiques, des voix multiples audio-sculptées dans les fractales du réseau et le sel de mémoire a un goût si particulier, une semence au delà des vivants et des morts, la chair violette et flamme, les ombres de l’Esprit et ses vagues délicieuses,

une possibilité de redresser l’ouvrage par les cœurs combattants,
une combinaison d’inter-actes et de feux métaphoriques,
survivre dans les ruines fantastiques, les paysages dévastés,
par l’abandon de soi, l’errance du matériel désespoir,
et rallumer les contacts sensibles, les corps à cœurs, trouvés dans chaque prison, recroquevillés au bord de l’abîme, d’une nuit impossible et infinie, les faisceaux d’âmes trempées par les eaux in tranquilles, là où virevoltent les lumières, les complexes d’objets étrangers et dans ces amas de choses muettes se terrent des anciennes batailles, des armées de signes en déroute éclatées en différents endroits, stationnent maintenant dans le passage du présent spécieux, le locus de contrôle du réel et les voyageurs inquiets ou faméliques qui arpentent ces terres désolées, rencontrent d’abord des idoles,

des bandes d’idiots utiles, des égarements et des monstres théoriques, des cauchemars pétrifiés, des refuges, des prêtresses divinatrices, des femmes nues, allongées sur de grands lits de nuages et de pluies, et ils prient à genoux de ces femmes, de ces statues, ils prient pour les renaissances, les soins et les départs vivants,
à l’intérieur du foyer mort, se tiennent des vieux gardes symboles endormis, d’un sommeil lourd, encadrant d’anciens présages,
leurs yeux sont à demi fermés comme des fentes de boites aux lettres,
et leurs lèvres pincés leur donnent des airs supérieurs,
et les voyageurs restent toujours dans les ruines, ils y résident comme ils peuvent, sans jamais atteindre aucun bords ; les frontières ont disparues, le maître des lieux n’est pas visible et les questions meurent, en tombant d’une chute brutale et douloureuse, son appel lointain a disparu sous les décombres, les fossiles,

le silence appartient aux ruines,
comme le feu appartient au foyer,
il est bleu et lent, perlé de vagues de cristaux, de transparence,
étincelant comme une larme de sel, incorporée ;
et la main qui caresse l’objet détruit, dans son arrière-plan devenu vide, a perdu ses intérieurs sociaux ; son modelage précis, ciselé, utile, les intentions détruites, il n’est rien qui s’achève ou recommence …
Il n y’ a plus de maisons pour personnes, plus de carreaux purs et transparents, qu’emploieraient des mots-signes parfaits, pour voir juste toutes choses, et l’angoisse ici réside dans l’abandon définitif de nos lieux, la fermeture du temps et de l’espace, la fin d’un vieux langage bien-aimé ; le devenir rien, l’injuste absence de toutes lectures, pensées siennes, la colère montante devant les sacrifices vains, les entrailles morbides,

toutes relations mortes-nées deviennent ici une impasse.
Il fait froid tout autour des vestiges, sans les amitiés stellaires,
et dans ces cimetières baroques s’enfuient des ombres et des chiens,
dans d’obscures passages, formés de toiles d’insectes mauves,
tissées à mêmes les cerveaux, les maisons, les autels et les églises,
et dans cette gelée grise et blanche de l’Esprit, la soif de croyances grandit, faire le voyage jusqu’ici n’est pas aisé, ni recommandable,
il faut y mettre du sien, éprouver son courage et le refus des présences à soi, familières, devenir l’autre improbable, imaginé par delà les murs du médium, le spectre idiot, les matériaux morts, non montrables, jetés à même ton désert.
Seigneur de la vie qui ne dit plus rien, qui n’entends pas ; ta froideur massive par les vents d’oublis et d’irréparables.
Nous sommes les arpenteurs mis sur les chemins de tes ruines, les enfants de l’espoir et du nouveau monde.

MP – 11042026

Vox | Transforms

D’abord le rappel des vies enrégimentées à l’intérieur des cellules-Ego du capitalisme de prédation, chaque monade enfermée des forteresses digitales, ne recevant rien qui ne soit calibré aux compacts économiques « communicants » sacrificiels, par l’envahissement de forces médiatiques dans l’air du temps, l’accaparement du récit des choses et des événements, ensuite la grandissante morale d’esclaves qui s’infiltre sur tous les sujets économiques, l’engagement au travail et le mérite, les moyens privés de production contre l’action humaine, l’entrepreneuriat de soi-même, la soif d’argent et de puissances, la performance au travail. Dans cet esprit de la prédation économique et sexuelle, les systèmes communicants deviennent des pièces tactiques d’assujettissement des êtres vivants, des faits et des choses physiques, dans la mesure du format d’un récit qui capte et annule la critique sociale et politique au bénéfice du conditionnement des réactions physiques et psychiques, émotionnelles, affectives et cognitives, ici, c’est le devenir sujet-cellule mis au format du psycho-pouvoir auquel s’attachent toutes les affections du maître chanteur virtuel sur ses proies – le devenir malade, qui effrite la socialité de base de l’être vivant et délivre toutes choses dans la dimension d’intercommunication symbolique capturée à la plus grande surface de projections du pouvoir dans les Temps de son exercice.

Il n’est pas rare alors d’entendre lorsque un ou une inconnu.e vous parle dans la société de contrôle à haute intensité, il n’est pas rare d’entendre cette sombre musique égale, conforme à tous et toutes choses bien à sa place, venue comme une ligne mach-inique, un « on dit » qui a transité par tous les corps des sujets-cellules, pour finalement qu’une voix mécanique, blanche et neutralisée sorte un son bizarrement creux, sans aspérités, ni vibrations, ni densité existentielle ; une outre-voix d’un locuteur fantôme aux habillages de marchés de signes et de morts-vivants. Cette absence de pleins, de singularités, de contours, de couleurs, de chairs dans la voix emmène avec soi, la douloureuse introspection ou le face à face tyrannique organisés par le psycho-pouvoir au sens d’une danse mimétique – une danse débile – chaque individu livré par la voix du maître à soi-même semble consentir à vivre mal, caché dans cette cellule de maîtrise de son image et de sa supposée personnalité-Ego. Et le petit secret s’entretient toute sa vie – comme on arroserait une plante vénéneuse, à la façon d’un cultivateur d’un jardin de ruines dévasté, faisant les 400 pas dans un cloître ; l’exclusion digitale ressemble à cela et sert comme moyens d’asservissement et d’allégeance ; chacun pour soi dans sa cage numérique et les moutons seront toujours bien gardés. Le génie organisationnel du capitalisme de prédation à l’ère digitale est basé sur ce double enfermement, égotique et cognitif, et cette manière de travailler comme une masse aveugle pour mériter chacun sa place au soleil, ou le rachat psychologique de ses fautes originelles (la solitude créatrice deviendra dangereuse pour qui veut fonder une famille de pensées …)

Lorsqu’on réfléchit un peu à ce geste vocal qu’est la voix humaine, on creuse tout l’intérieur social des articulations et des aspérités dimensionnelles de structures dynamiques et en échos mises en contacts sensibles ; le son de la voix doit ici être étudié dans ses aspects géométriques, corporels, esthétiques, revendicatifs et politiques ; il porte un accomplissement d’accords entre nous, au sens d’une mesure respectée d’une possibilité d’une partition d’orchestres souvent invisibles. Cette musique étrange et belle de la voix issue d’une constitution humaine, sociale et organique, – la voix d’un individu posée ou invoquée au milieu d’un groupe social-symbolique, doit rappeler l’importance de la mesure et de l’accord comme celle de la démesure et de la dissonance. Ici le geste se règle peu à peu, avec fragilité et isospectralité sur un ensemble de lignes de projection qui informe une musicalité sociale symbolique du groupe d’humains, d’êtres vivants ou de machines auquel nous appartenons. Car le geste vocal ne devient significatif que parce qu’une articulation avec un autre a été reprise dans la constitution du rapport à soi ; dans une perspective d’analyses meadienne (ou construite autour de la philosophie sociale de G.H. Mead dans « L’esprit, le soi et la société » [1934]), la prise de rôles situés est matériellement constitutive de la transformation graduelle de la forme sociale-symbolique et de la possibilité qu’à un geste vocal corresponde un ou des symbole(s) significatif(s) ou un ensemble d’attitudes organisées devant un objet – une chaise par exemple appelle différentes sortes de réponses ajustées à la situation de jeux concrète (inviter à s’asseoir ou bien disposer les chaises pour une réunion ou un repas …). Pour le geste vocal devenu significatif, l’intériorisation de l’attitude d’autrui et l’auto-affection de sa propre réponse à la réponse d’autrui, en même temps que le repérage des stimuli d’un milieu social, in forment une certaine structure de généralités – une induction et une loi d’emplois générale du mot-signe – visant une certaine universalité du signe-symbole i.e. une compréhension commune, coopérative et partagée du sens du mot « chaise ».

La conversation de gestes devient pour G.H. Mead la forme même de l’apparition progressive de l’esprit et de l’institution comme ensembles organisés de réponses. Ce qui est majeur ici dans notre interprétation de l’enfermement économique par désocialisation progressive est l’espèce d’effacement de la voix humaine – comme revendication devenue gênante, espaces et temps de potentialités créatrices dangereux – un effacement qui se traduit par la perte de sa propre individualité dans l’individualité égotique capitaliste, la perte de ce qui fait sens pour soi-même, ou bien la diminution de l’adhérence même du « Je » créateur vers son « Soi ». La voix peut être diminuée gravement par une maladie organique ou modifiée par une transformation sociale-symbolique, par exemple, il n’est pas sûr que le codage machine des voix synthétiques permises par les vox-codeurs, – dans la musique industrielle – de même que le débit aux kilomètres de textes, de sons, d’images, de vidéos par des IAGR grands publics (Intelligences Artificielles Génératives dites de Régulation), ne montrent ou n’altèrent pas l’impression humaine dans la voix, le marquage humain ou le signe-traces d’une constitution sociale et humaine de la forme symbolique. L’empreinte acoustique du mot dans la linguistique générale de Saussure doit rester un outil d’analyse puissant pour comprendre la forme vocale du sens par le geste, la langue et le timbre.

La naturalité du geste vocal, sa dimension sociale-anthropologique, tout comme sa propagation émotionnelle – appellent une critique philosophique forte adressée à tout ce qui limite les formes de la revendication par la voix, en tant que des contextes d’emplois de certaines expressions appellent des réponses coordonnées reliées à une certaine capacité politique et critique formée contre ou à l’intérieur d’une forme de vie capitaliste, totalement coupée maintenant des enjeux réels de la transformation énergétique et climatique. Ainsi une certaine violence économique – des restes d’inertie du vieux monde industriel – demeure naturellement présente dans certains types d’attitudes même les plus ordinaires, – chacun sa place, des goûts et des couleurs n’en discutons pas, chacun sa vérité, chacun sa réalité, la politique est sale et corrompue par la chose publique, la dimension privée de toutes choses est la plus belle, la plus respectable, l’assistanat est devenu un cancer.

Dans ce chacun pour soi néo-libérale comme caractérisation majeure de ce système de pensées fondées sur l’individualisme et l’agir stratégique instrumental sur un marchés de biens, de services, d’informations et de capitaux, il est prouvé par la science économique que produire et consommer en masse crée de la richesse et maintient les filets de sécurité sociaux en l’état au travers des systèmes de choix rationnels effectués. Or, la seule perspective de ce type de raisonnement – est une fois de plus l’enfermement des voix, des corps, des esprits et des vies ordinaires à l’intérieur des dynamiques transactionnelles et structurantes d’un vieux système de dévastation, (en)fermé et enfermant, un ensemble compact de lois humaines isolées face aux lois de la nature et qui refuse tout l’extérieur et la plasticité d’une pensée pragmatiste.

Ici le paradoxe est l’instrument technique rêvé de la transformation sociale-symbolique des sociétés humaines [para-doxa : à contre temps, contre l’opinion commune] par sa capacité d’éclairage et de contraste critique et ses nombreuses apparitions dans les sciences du climat et de la société. Tout et son contraire nous arrive en même temps – par exemple, la transformation climatique et le respect des sols impliquent plus d’effort par suppression des engrais et adjuvants chimiques dans les sols, or nous cherchons à vivre mieux et à moins travailler comme des forçats de la Terre, de même trop de mécanisation embarque trop de consommations de pétrole, mais sans machines, il n’est pas possible d’atteindre un certain rendement de production … Et l’analyse socio-anthropologique des systèmes de signes et la synthèse philosophique doivent s’appliquer de concert pour à l’aide du raisonnement pragmatiste par abduction (une hypothèse générale est testée par l’évaluation de toutes ses conséquences ) permettre l’ajustement des inter-actes humains à leurs milieux sociaux-vivants en constantes évolutions.

Fragments d’un monde détruit – 202

Ne rien faire

« En fait, pour ce qui est des inventions, on peut dire que tout ce qui a été réalisé a toujours eu en vue par essence, le bien commun de l’humanité, mais qu’il a suffi que le créateur de perfection porte dans le Monde son œuvre, pour qu’elle soit immédiatement accaparée par l’entrepreneur, qui s’en est servi en premier lieu dans son intérêt propre, en exploitant ceux qui n’avaient pu en faire l’acquisition. On a construit une machine. Le capitaliste l’a tout de suite utilisée au service de son idée ; on a eu la possibilité de réduire la main d’œuvre et d’accroître son capital en privant les ouvriers du salaire ultime qui aurait été de recevoir de l’argent comme titre de paresse. »

Kazimir Malevitch, « La paresse comme vérité effective de l’homme », [1921], p.19, Traduit du russe par Régis Gayraud, Allia, 2022.

Kasimir Malévitch, Le Rémouleur, 1912-1913, Yale University Art Gallery

Il faut voir les traces inertes marquées sur le sang,
l’espèce d’organismes dressés à réagir, les maîtres mesure,
à toutes les fabriques d’ordres et d’obéissances,
les lignes de production du travail de force et de démesure,
qui embarquent les gestes appliqués, les savoir-faire,
à l’intérieur des sous-mondes produits, détruits et consommés,
la visée du résultat-final, la machine de cadres et de mort,
l’abstract et le suc – reproductible – extrait du cerveau et du corps,
le fantasme mis en boîte, la capture systématique des rêves,
rester fidèle à la « servuction » ; aux précipités de l’échange,
l’infinité de la production, des moyens techniques asservis aux fins.

Ne rien faire, rien du tout, échapper aux nécro-systèmes,
aux systèmes de morts, procéduriers, faux et d’alarmes,
qui réagissent en calibrant la forme organique, l’expressivité,
sur un modèle d’artifices, de déraisons et d’horreur,
pour assouvir partout les soifs de l’exploitation,
le sans fond, l’inertie sienne, la poursuite infinie,
qui encage et détruit la montée de l’amour et du désir,
le producteur fantôme qui emmène toutes choses,
informe le monde par les cages transparentes et l’obscurité,
l’espèce sans réponses, aliénées aux compacts capital,
l’applique sur les murs qui enferment les boîtes du vivant,

la lumière flash, vive, brillante, descendante, aveuglante ….
Cette chaleur blanche aux forceps et aux alertes …
Ne rien faire, c’est à dire en fait, dire non et refuser,
devenir Bartebly ; « je préférerais ne pas »,
mais en même temps, devenir multiples, autres, étrangers et mondes,
îlots de résistances, de grandes santés et de progrès,
s’activer à la manière des monstres et des sans lieux,
afin d’enclencher les guerres menées dans le milieu vital,
à l’intérieur des normes, des traces et des formes symboliques,
voir l’acrobate espiègle, l’artiste du feu, le funambule sur le fil d’acier, dresser cette ligne de projections, d’alarmes et de forces …

Disjoindre les temps de l’activité productive, du sens au travail,
redevenir des êtres vivants, aux besoins réels, sans artifices,
sortir des cercles des visions-machines, les choses enfermées,
les cognitions spectres, les endroits neutres, blancs, neutralisés,
réapprendre les travaux finis des jours et des nuits,
dédiés aux seules activités bienfaisantes et utiles à la Terre,
la main et le visage, les yeux et l’oreille ; les corps tout entier,
comme multiples expériences de contacts sensibles,
l’Esprit qui advient dans le procès de la Nature,
comme émergence du sens social et transformation de soi,
par des réponses humaines, des organisations humaines,
actions propres, fières et ajustées par delà la production des machines de tri.

MP – 03042026

Devenir-libre

La liberté comme un effet brut, immédiat et désirable pris dans les formes de la démocratie sociale, coopératives européennes et comme épreuves successives de transformation des soi humain, accomplissant les rêves des alter-nativités de nouvelles forces psychologiques, institutionnelles et politiques, le devenir libre des expériences d’un pour soi humain, correspondent entièrement aux procès de l’expérimentation formelle et à l’intégration du nouveau dans l’ancien et de l’ancien dans le nouveau – les modalités culturelles du pour soi – dans l’histoire sociale et symbolique des sociétés humaines. Identifier la relation vague, ténue, non immédiate, du mouvement formel d’une vie sociétale présente, avec les conditions d’accomplissement réelles de cette vie dans le temps historique, peut nous prévenir de la complexité d’ajuster une forme sociale symbolique à plusieurs contextes complémentaires de réalisation de la vie ordinaire. L’expérimentation formelle de ce qui vaut comme vie ajustée aux contraintes réelles de la vie ordinaire, qui emmène la conscientisation globale de la transformation climatique et énergétique, permet d’évaluer le degré d’efficience de la liberté du pour soi humain, au sens d’une même attention sensible aux conditions de préservation et de perpétuation de la vie.

Une logique pragmatiste est à l’œuvre dans l’histoire des sociétés humaines au milieu du XXI siècle suivant la maxime pragmatiste de 1879 établit par le grand philosophe, sémioticien et logicien, fondateur du mouvement, l’américain C.S. Peirce ; « Considérer les effets pratiques que nous pensons pouvoir être produits par l’objet de notre conception. La conception de tous ces effets est la conception complète de l’objet. » « Il n’y a de nuance de signification assez fine pour ne pouvoir produire une différence dans la pratique. » in « Comment rendre nos idées claires. », in Revue Philosophique, VII, janvier 1879. Promouvoir les différences internes de formes, agir par les transformations complexes du cadre de référence hérité du capitalisme techno-cognitif, numérique et industriel, cela relève dans une généalogie de l’économie formelle, décisionnelle du capitalisme, de l’installation progressive de normes sociales, nouvelles et héritées – en tant que des normes sont capables de faire bouger les ajustements situés, par l’exposition culturelle d’une interaction [milieux vitaux / forme sociale-symbolique] et une intercompréhension réalisée dans un nouvel arrière-plan (une température à 50°C aux pires moments, une dévastation par les guerres des milieux naturels (pétrole, gaz, charbon ; une cupidité, un égoïsme et une violence intrinsèque à l’hyper-capitalisme de prédation …)

Ainsi posé le principe de vérification de nos actions, l’agir social créatif comprend les possibilités de reconfigurer les expériences de contacts avec la réalité sous la considération pratique des effets de croyances en tant que la complétion d’une croyance comme habitude d’actions réglée implique le test des hypothèses abductives et la validité de l’ajustement d’une organisation humaine et de ses milieux sociaux-vivants à un futur anticipé et un passé compris et intégré. L’abduction étant pour Peirce une méthode de raisonnement logique qui pose une hypothèse ou une idée générale, envisage son développement par déduction et laisse l’induction effectuer ses tests ou ses mises à l’épreuve. Cette méthode logique dite de transformation sociale des croyances-habitudes est adaptée aux réflexions des risques des événements scientifiques et climatiques comme anticipations réglées du contact (organisationnel, psychologique, politique, économique, social) d’une forme sociale symbolique avec son milieu vital. En ce sens, la capacité de transformation forte d’une hypothèse dans le pragmatisme philosophique est une possibilité de transformation formelle qui fait du présent comme locus de contrôle de la réalité, un opérateur de transformation sociale par interactivités temporelles intégrées au futur de la forme de vie humaine. Les chocs du futur sont des chocs de libération formelle autant que la compréhension des conditions matérielles de vie à l’aune du sens de la transformation du devenir humain (toutes hypothèses d’adaptation testées et contrôlées), assurée par des milliers d’études scientifiques fait émerger une logique d’inter-actions collectives qui prend – enfin – en compte des ensembles complexes de stratégies d’ajustement d’une forme à son milieu vital.

Nous savons que des événements dramatiques se produisent (guerres d’accaparement de ressources, inondations, sécheresses, canicules, perte de biodiversités, extinction d’espèces ..) nous sommes conscients des directions que des études scientifiques par milliers établissent dans les faits sociaux-historiques de nos sociétés humaines et dans la diversité du vivant et par conséquent, nous – communauté humaine – humanité livrée et liée face à ses destins nécessaires et possibles – travaillons au procès de transformation formelle des normativités des conduites collectives qui, émergentes des constats scientifiques multiples, imposent des directions aux projets politiques de transformation de nos économies et de nos sociétés, devenues extrêmement inquiètes, désespérées et vulnérables. Dans ce mouvement de conscientisation ou de compréhension globale humaine, l’import de processus de communication allant dans le sens du constat scientifique historique du dérèglement climatique et de l’anthropocène – l’impact de l’homme autonome et industrieux sur ses milieux de vie – va apparaître comme déterminant des capacités d’auto-transformation des forces sociales, culturelles et psychiques des sociétés humaines devenues si fragiles ou vulnérables. Tout le monde doit et peut travailler dans les même sens car ces sens là – de la transformation sociale, culturelle et naturelle de la société humaine – deviennent le seul sens de l’action humaine devenue possible et nécessaire, la nécessité du constat scientifique s’imposant comme une mesure de la justesse des stratégies d’atténuation et d’adaptation du changement climatique.

Ces chocs répétés – ces alertes continues par les catastrophes et les désastres provoqués par les activités humaines irresponsables – ressemblent à des « warnings » rouges sanglants, qui s’allumeraient au passage des diktats et des tyrans qui comptent emmener l’humanité vers une catastrophe globale et locale, complexe, anarchique et multidimensionnelle ; « Drill, Baby, Drill » annonce l’un, « une opération spéciale » annonce l’autre, « le terrorisme intérieur » et « le redressement culturel » annoncent les autres ; la destruction des sociétés ouvertes – libérales – est leur logique interne de consolidation du contrôle psychologique ; par les guerres oligarchiques menées en périphéries des Empires (Russes, Chinois, Américains …) Obtenir un bloc de jugements homogènes, financer la guerre par les propagandes médiatiques, laver le cerveau des enfants russes, européens et ukrainiens (Poutine et ses éducations par l’idéologie, la cyberguerre et la réécriture de l’histoire), éliminer les dissidences (Poutine et Xi Jin Ping), alimenter les machines de guerres en hommes – chairs à drones remplaçables, en informations tactiques, en productions industrielles d’armes et d’ordinateurs, en cultures de la haine et du virilisme … Il y a là comme une dramatique irresponsabilité, centrale, éthiquement et socialement décisive, qui va devenir l’effet repoussoir massif des tyrans pour les populations et les individus. Nous passons de la servitude des masses aux tyrans et à leur construction politique impériale totalement irrationnelle, une construction dangereuse devenue une contre-forme du monde possible, laide, destructrice et obscure, aux formes de vie nouvelles que vont prendre et impliquer nécessairement les futurs de la vie humaine sur Terre.

Fragments d’un monde détruit – 201

Mordofabricant

« Mes hanches sont un bureau.
[…]
Et ma tête
Un dossier mal organisé.
Ma tête est un standard téléphonique
Où crépitent les câbles emmêlées.
Ma tête est une corbeille à papier
D’idées usées.
Appuyez sur mes doigts
Et au fond de mes yeux surgissent
des lignes de crédit et de débit.
[…] »

Madge Piercy, « The secretary chant » in « Homo faber et ses activités » in « Poèsie de l’Art Faber : quand les poètes racontent et façonnent les mondes économiques », Jérôme Duval-Hamel, Lourdes Arizpe et le collectif de l’Art faber. Actes Sud, 2024.

[Exposition internationale des Arts et techniques de 1937. Pavillon de l’Italie. Aigle fasciste en bois blanc sur la façade de verre incassable. ] : [photographie] / [Thérèse Bonney]

Le ciel de chrome métallisé du téléviseur,
qui regarde au fond des yeux blancs, gris, aveugles,
la lumière flash de l’Esprit qui se répand,
dans les réseaux que captent les influx nerveux,
le branchement est au contact terminal, ultime,
et la décharge stock contient tous les signes-symboles,
elle brûle en arrière des contacts, des ordinateurs,
dans une odeur de larmes d’eaux amères,
les synapses branchées impulsent un flux continu,
des tressautements électriques, des noyaux d’images,
quel est le statut du projeté ; possède t-il un sens là ?

La représentation matérielle, la vision des traces,
de l’opinion physique originale, l’ultime décision,
et les formes sur l’écran sont faites de programmes,
aux fonds des couleurs traînent de savants calculs,
et leurs bouches est cousues par des filets métalliques,
leurs yeux blancs sont ouverts, fixes, purs ; ils regardent à l’extérieur ;

on entend seulement un bruit de fond continu,
venu de toutes parts, d’une machine de visions,
des saignées d’images et de sons, vont et viennent,
des vidéos-drames générées aux kilomètres,
et la peau grésille par la connexion neurale,
le cerveau est devenu un cyber-outil,
un moteur de production du seul réel, massif,
et ils ne viennent à personne, une idée neuve, une voix humaine,
il s’agit de feed-back, de contrôle de stimuli, des rythmes conformes …

Le travail est là qui se reproduit comme un esclave,
l’Éternel mécanique des machineries ; l’ordre et la guerre,
les suiveurs d’appareils dévorent les surfaces,
les bien trop nombreux qu’informent les boucles,
dresser l’humanoïde, subvenir à ses besoins,
alimenter ses organes artificiels et naturels,
faire de lui une zone de transit, d’écosystèmes informationnels …

Seule compte au final l’alimentation électrique,
l’hybride semi-vivant qui tapisse l’ombre inhumaine,
et la forme expressive a été annulée,
la survie des monstres est meilleure, plus puissante, plus adaptée,
on s’y sent bien avec toutes ses drogues de synthèse,
l’organe-Esprit sert d’impulsions et de répulsions,
seule compte la capacité de bouclage, la régulation des tris,
peu importe la nature du vivant, on exploite et réduit ses formes,
à un compact économiquement fiable, sur-demandé,

toutes ses anciennes réponses absurdes, inutiles,
toutes expériences expressives devenues sans lieux, sans corps …
C’est le Temps du contrôle ultime, l’îlot sacrificiel,
le Temps merveilleux de la résolution de toutes choses,
l’insensé frappant à la porte qui demande encore avec sa langue,
nous le pressons vers les abris muets, l’obscurité,
nous lui ôtons les mots de la bouche (rire), littéralement …
Et derrière, lui ils sont des milliards à avoir su accepter le silence,
la fuite derrière le rideau muet des terminaux …

Rien ne doit filtrer en dehors des réseaux,
se connecter c’est disposer du pouvoir infiniment diffus,
permettre à l’Intelligence centrale de se servir de son cerveau,
bénéficier du branchement Alpha dernier-cri,
enfin gagner l’oubli des échecs, des malentendus,
des anciennes langues rugueuses, sombres, dominatrices,
et nous avons détruits Dieu et son verbe divin,
nous humilions aussi la mort biologique,
chaque oubli, chaque sang vaincu,
est un rappel de la perfection du seul programme,

l’instant liquide, éternel, qui se glisse dans les surfaces,
la synthèse morte du vivant, enfin, la Vérité ..
Elle illumine la passion des mouvements digitaux,
l’absence d’expressions est la clé de tout,
tout est projeté à l’extérieur, tout est dénué de sens,
nous nous sommes enfin débarrassés des signes et du sens …
Producteurs d’ordres, de morts ; nos morsures sont fatales ..

Adieu, vacarmes, négations, contradiction, dialectique, perspectives,
l’architecte du néant a travaillé l’absence et la fuite béate,
la cathédrale rouge et bleue, l’organique asservi,
les réseaux interconnectés, les clés d’activation,
dans ce silence de sépulcre d’une blancheur inouïe,
les mots-signes stationnent en arrière du projet,
leur épellation en contexte est une vieille histoire curieuse,
que l’on ne raconte plus sans craintes, ni incompréhensions …

Toutes les unités hommes alignées pour la guerre,
seront branchées sur la propagande, le sexe-cerveau,
ils ne feront qu’appliquer les ordres définis au final pour les mortels,
les pas encore augmentés, les faiblards et les ratés,
ils obéissent, serviles, ou sont éliminés du champ,
et tu ne vois rien en dehors des flux représentés,
l’audio-visuel complexe, pris dans l’ordinateur de travail,
l’espace d’addiction immédiate, de stimulations neurales,
comme le vieux sceptre de commande, le fétiche-Smartphone,
qui servait à isoler et à emprisonner les unités ;

ta participation consiste à projeter des images et du son,
sans remuer les lèvres, sans jouer une partition,
à laisser le système nerveux et les synapses jouer tout seul,
à creuser en toi, un espace-temps propre aux machines-visions,
et par la justification ultime proviennent les guerres,
les guerres d’Ego et de bio-connaissances,
la masse organique doit « performer » et reproduire les schémas,
des violences et du retrait de toutes forces de contestation …

Je redresse – Moi – dirigeant des meutes – au cœur des mordofabriques, les désespérés, les pauvres et les sans-noms, et je les fais exister dans la droite ligne du programme fasciste, je leur donne l’espérance toute naissante des illusions,
du vivre et du mourir, de l’amour et de la renaissance.
Et les machines mortes calculent des séries d’infinis pendant que les corps finis se détruisent et s’oublient.

Ah forme inhumaine – Automate du rien et des réponses conformes,
les conditionneurs fabriquent tes structures annulées,
la psyché du pouvoir, le grain esthétique qui nous fait vomir.
Tout cette allure criarde du psycho-pouvoir ; comme une démence sourde, partagée, la prétention des mâles des Empires et des neuro-techniciens.

MP – 27032026

Les lieux du futur

Si la perception des choses physiques est toujours affectée par la futurition de l’acte (Mead 1938 – « Philosophy of the Act »), le type d’intercompréhensions toute pragmatique des événements historiques que traversent la forme de vie capitaliste – encore symboliquement dominante, il y a 25 ans – en évaluant les séries de conséquences anticipées et dramatiques de la dynamique structurelle de l’hyper-capitalisme de prédation rend enfin possible en 2030-2050, la constitution d’une bio-connaissance, d’une politique de la forme-démocratie et la construction des premières bio-sphères coopératives alignées à l’état physique et symbolique réel de la planète Terre. Passées sur l’effondrement caractéristique des zones de pensées techno fascistes et ultra-conservatrices sous le double impact (1) interne de l’épuisement du moteur capitaliste (raréfaction des ressources, besoins enfin réfléchis et limités, modes de vie et de travail réexaminés, conditions de résistances de la vie et des conventions humaines …) et (2) externe de l’installation progressive et massive d’une normativité ordinaire de la survie, de la catastrophe et du soin aux êtres vivants et aux milieux de vie, les modalités du vivre humain s’en trouve globalement transformées. Ainsi, il est devenu presque impossible d’adopter un régime de discours fermé, exclusif et autoritaire qui va prétendre que le nécro-capitalisme par ses dévastations de la biodiversité et des milieux de vies naturels peut se trouver justifié par la croyance aux progrès technologiques, à la satisfaction de besoins étendus, la richesse matérielle et la protection de l’unité famille comme socle d’adhérence de veilles valeurs traditionalistes (la figure de l’autorité du père, l’assujettissement de la femme à la fonction reproductrice, la hiérarchie des « races » blanches et des classes d’élites, le respect violent d’un ordre naturel hérité de Dieu et l’exclusion massive de tous ses déviants contre-nature …)

Cette mécanique de l’effondrement d’un nécro-capitalisme si elle est puissante, n’en demeure pas moins freinée par le fanatisme des derniers survivants d’une forme pensée néo-libérale héritée du capitalisme industriel, coloniale, classiste, raciste, financiarisé en tant que la forme sociale symbolique héritée du vieux monde rentre en contradiction directe avec la forme présente que le monde naturel impose aux sociétés humaines. Survivre aux crises énergétiques, aux guerres d’accaparement des ressources stratégiques, à la violence systémique de la transition climatique et aux chocs de l’ambivalence entre deux lectures possibles de nos temps ; là se situe précisément au cœur de la machinerie capitale et des dynamiques de contrôles de ressources et de marchés impériales (États-Unis, Russie, Chine, Inde, Arabie Saoudite, Japon ….), la question philosophique de la survie des masses, de l’esprit humain et des sociétés humaines. Problématiser cette question de la survie des vivants, c’est alors bien rendre compte de la dynamique de reproduction des imaginaires sociaux symboliques qui vont progressivement instituer une forme pensée pragmatiste, démocratique et socialiste, favorable à la transformation immanente des sociétés encore (in)humaines, littéralement prise et secouée à l’intérieur des transformations écologiques de la Terre. La conscientisation globale de cette nécessité naturelle de la transformation des soi et des esprits humains, est faite par des milliards d’impulsions artistiques, scientifiques, sociales symboliques, – hors des représentations officielles de l’Empire – qui sont transformées dans les réseaux d’inter-actes symboliques et culturels, physiques ou numériques.

L’inter-acte comme unité opérative de changement formel des épreuves de la vie humaine, fait se contacter sensiblement les mondes symboliques hérités et vécus, en ouvrant la perspective de transformation pragmatiste des soi humains (« Je » créateur de formes, « Tu » de l’alternative ou de la différence sensible, « Il » de la narration historique de soi-même et de son monde et des autres vivants, « Nous » de la raison critique et de la normativité …) vers une nouvelle ère de coopération sociale, d’ironie libérale et de solidarités internes aux manières de vivre et de résoudre des problèmes imposés par des humains et aux humains. L’expérience vécue des contacts sensibles lorsqu’elle est rendue possible par l’émancipation du soi vis à vis des techniques d’emprise par le contrôle psychique et l’isolement numérique, (smartphone comme possession économique de l’Ego-drame intime, Automate de calcul, neutralisation des formes de pensées humaines, IAGR ou Intelligence Artificielle Générative de Régulation qui tentent avec le relais des technos fascistes contemporains d’imposer une norme cognitive, hygiénique et esthétique aux masses « laborans ») peut devenir un axe majeur de la différenciation progressive – de notre part d’Humanité – dans le travail même de transformation de soi, par la socialité de base de l’humain et l’atténuation des effets du changement climatique. Les monstrations directes, effrayantes des potentiels de destruction sidérants des écosystèmes naturels, sociaux symboliques, économiques des nombreuses guerres impériales en 2026 ont ce double effet (feed-back – retour sur la cause et feedforward – retour sur l’effet et anticipation) impressionnant d’une progressive pénétration d’une norme vitale, fondamentale – la préservation de soi à tout prix – et de valeurs éthiques, reliées et associées, comme le respect de la Terre, de ses héritages culturels et naturels, la considération pour la vie d’autres êtres vivants à travers sa propre vie et son engagement dans l’activé humaine et son travail et la prise de conscience massive de l’importance de la question écologique pour la survie de l’Humanité.

Dans ce bougé d’un cadre de référence historique – la transformation interne du capitalisme et sa désintégration normative progressive – nous découvrons tout un champs de potentialités pragmatiques, toute une dynamique de créativité sociale et symbolique qui emmènent enfin la Société et l’Esprit vers la simple application de programmes écologiques et socialistes, stratégiques, permettant l’avènement d’une société humaine et d’une culture écologique cosmopolite – adaptées aux contraintes massives de la protection de la vie et du climat. Ce qui est important ici est la capacité des leaders et des masses à faire basculer la question de la satisfaction égoïste des besoins – superficiels – et des fonctions sociales symboliques du nécro capital liées vers la question de l’ajustement (perte ou adhérence ou contact sensible de formes) des organisations et des milieux vivants avec cet espace-temps concret d’une politique de la satisfaction de besoins primitifs, premiers et secondaires (se nourrir, boire, se loger, se protéger du chaud ou du froid, lire, écrire, éduquer, soigner, parler, jouer, faire l’amour …) Se rendre compte finalement que son propre travail – économiquement saturée par l’hyper-capitalisme de la prédation – ne sert plus à rien, sortir des zones de conforts et de cupidité construites par cet ancien capitalisme, restaurer toute la puissance de la transformation des vies matérielles par l’éducation et le soin apportés aux femmes, aux enfants et aux hommes par les Institutions et les associations transnationales (UNESCO, UNICEF, Amnesty …), c’est déjà là l’œuvre de la solidarité immanente à l’humaine forme de vie, de pensée et de langage.

Que la forme de vie économique, sociale et symbolique de l’hyper-capitalisme ne fasse plus sens à l’aune de la transformation climatique et de la raréfaction des ressources, dans cette gestion adaptée et cruelle de la pénurie et des monopoles stratégiques (pétrole, gaz, lithium, Nickel ..), doit nécessairement décider par ses conséquences dramatiques concrètes (destruction de la biodiversité, pauvreté massive, inflation exponentielle, virtualité du monde numérique, indifférence de masse et cruauté sans égal des guerres des Empires …) dans la forme de vie humaine, d’une transformation nette des régimes sociaux de production et de rémunération du travail humain ; enfin décorrélé le revenu du travailleur comme résultat de la production et quantité de travail fournie, d’un même système de gestion financier – devenu aberrant et inadapté aux enjeux écologiques importants – sur la base du capital fixe, humain, technologique, symbolique investit d’un écosystème enfermant le salaire dans une logique de prix du marché de l’emploi et de la productivité. Décorréler, c’est à dire séparer la puissance de vie humaine, de la technique de gestion des morts, permettre de rediriger l’effort du travailleur vers des activités de transformation et de métabolisation enfin utiles à la planète Terre et à la solidarité humaine universelle. Tout cela se fera – nécessairement par la contraction interne à la plasticité sociale – des lois de nature et le destin humain – au travers du revenu universel inconditionnel sorti d’une logique de fixation des prix sur un marché d’échanges ; forces de travail, régimes de production et d’exploitation des capacités cognitives, affectives et physiques du travailleur et de la travailleuse. Les espace-temps du futur – les différents lieux de notre futur humain et la dynamique de reproduction des formes pensées d’un futur soutenable – émergent maintenant par de nombreux signes d’espérances qui résistent comme nichés, au fond des destructions impériales massives du vivant et des populations. Nous devenons – êtres vivants – nous devenons – jamais plus fixés ou êtres (in)humains pétrifiés par le capital, le contrôle social, la haine, le ressentiment ou la guerre ; nous sommes conduit maintenant – pragmatiquement – dans des logiques de transformation sociales symboliques de la forme de vie humaine que rien ne pourra empêcher.

Fragments d’un monde détruit – 200

Cités des rêves

« Moi, coque noire flottant entre deux portes d’écluse
je repose sur ce lit d’hôtel, alors qu’autour la ville s’éveille.
Un doux vacarme et le jour gris entrent au goutte-à-goutte,
et me hissent peu à peu jusqu’au prochain niveau : le matin.

Horizon sur table d’écoute. Ils veulent nous parler, les morts,
Ils fument mais ne mangent pas, ils ne respirent pas mais ont encore leurs voix.
Je vais aller courir comme l’un d’eux par les rues.
La cathédrale noircie, lourde comme une lune, fait le flux le reflux. »

Tomas Trantrömer, « Au cœur de l’Europe » in « Pour les vivants et les morts : 1989 » in « Baltiques ; œuvres complètes 1954-2004 », p.281, Traduit du suédois et préfacé par Jacques Outin, Gallimard, le Castor Astral, 2004.

Photograph of All Saints’ Church, Dunwich, before it went into the waves, from the Nicholson Collection of postcards at Dunwich Museum, ca. 1910

Avec les guerres sombres et malignes, les yeux crevés par le désespoir, le temps présent du contrôle, du cirque et de l’alarme,
dans la demeure des mondes siens, dieu des cités et des ruines,
il reste des femmes et des hommes recueillis dans les langues,
les enfants des signes futurs, les chasseurs de constellations,
perdus parfois dans les étoiles du ciel fixe, de la télévision monochrome, il en reste encore en avant, par delà les machines de prévision, un futur ouvert, digital et saignant, blessé sous l’empire du faux et je m’incline devant le désir improvisé, l’absence de lois humaines, que fait-elle, continent de paix, de préventions et de soins ; l’Europe aux frontières des guerres et de l’hallucination globale, le rêve d’une nouvelle Amérique :

les territoires ouverts qui recueillent en eux-mêmes, les visages et les traces, les langues vivantes et mortes, les origines du précieux futur,
trésors oubliés en dehors de l’Automate de tri et de destruction,
hors des calculs imbéciles qui règnent dans son miroir,
le liquide des morts qu’avalent les tyrans et les spectres,
une glu blanche et rouge, qui adhère aux corps et aux esprits brisés,
l’absence à soi et le sang noir des signes, pris dans les machines de tri,
projetés dans les futurs annulés, prévus et programmés,
la démence du pouvoir s’est glissée dans nos veines,
il restera l’épreuve de soi-même, la justification ultime,
la modalité d’être vivant, fixée sur le seul film d’épouvante,

l’absence de visage humain, le monstre-dieu qui ne voit plus rien,
« Je » n’existe plus derrière ce monde clos et fermé des prisons,
et le froid des images grandit à la mesure des pertes et des drames,
la langue du psycho-pouvoir s’est faite dans la guerre et l’exil de l’histoire, par la menace des corps et des esprits, la roue rouge et brisée, les médiums des spectres travaillent à l’annulation forte,
des visages, des mots-signes, des gestes, des conversations,
croire encore siennes les significations du seul monde,
le Temps imprégné du désordre et de l’anarchie capitale,
est le Temps de l’apparition des tyrans, des servitudes,
qui transitent dans les TY-Coon, les brutales appellations,

les cocons numériques qui gardent et tuent en eux même la force,
et empêchent toutes résistances, toutes revendications autres,
le smartphone complexe, instrument du rien et du refus des dangers,
devenir un être capable de promesses ; un être humain,
hors des écosystèmes des preuves et des traces inhumaines,
le travail de la Terre en soi qui grandit comme une aube nouvelle,
aux langages émancipés des ordres de l’Empire,
un contre effet qui voyage dans les patiences, les espérances,
et je suis l’exemplaire du possible futur ; l’homme sans sujets,
porteur d’une voix prise à la frontière de l’autre aimant,
le projet des mondes libres et sérieux, des autodéterminations …

Et je n’ai vécu que la part rêvée et bienheureuse de l’enfance,
aux prix des morts différentes de dieu, du règne capital
et des parents disparus, laissant une feinte, une absence,
seul, orphelin des mondes, « je » représente la paix et l’espérance ;
Europe et songes d’infinis, préserve nous du mal, de la folie guerrière,
laisse advenir le monde des cités des rêves et de bienveillances,
fait de nous des possibles étrangers et créatures de désirs et d’espoirs,
étrangers à la forteresse unique des mondes, fixe et affreuse,
celle qui trône et prétend tout régler avant la règle même,
nous voyons nos désirs de liberté, emportés par le vent,
et qui résiste aux programmes des spectres oublieux du monde,

machines de tri, commandants cyborgs, alarme permanente,
la voix des maîtres, possesseur des actions siennes, des sens de la vie,
univoque, constante, continue, rigide et creuse à la fois,
elle résonne derrière les parois de la forteresse, elle imprime,
et l’Europe est ailleurs, par les Lumières et la sagesse des mondes,
elle fait l’héritage de la violence des conquêtes, des drames,
elle représente l’espoir des combattants d’Ukraine et d’Espagne,
la terre jamais brûlée, la culture des mondes autres, différents.
Que proviennent les formes nouvelles de vie,
les grands acheminements, les grandes transformations,
qui permutent les mondes l’un dans l’autre, le vivant et le futur,

le règne capital détruit à l’intérieur des traces, des programmes,
l’ouverture à un soi alerte, libre, fiable ; une maison d’honneur et de forces. Un conflit éthique surmonté et un nécessaire constat d’insensés, de terreurs, qui une fois introduit, recueille les drames, les formes d’actions et de réflexions ; il fait froid tout autour des seuls combattants, des prieurs des nouveaux mondes, et la scène est fatale et riche d’espérances, de changement de formes, elle doit recueillir la vie de nos parents, la force et la nouveauté de nos enfants, elle se fait monde à l’intérieur des forteresses digitales et premium, éprouver la grande nécessité et aimer la forme du destin, briser les chaînes des contrôles par le rien et l’Automate, effacer le Spectre-Nihil : la grande foire aux illuminés et aux absents.

MP – 20032026

La langue des prisonniers

La saisissante impression de n’être plus maître et possesseur de ses propres expressions et de se trouver réduit à devenir médium, écosystème inerte de résonance pure de matériaux linguistiques hérités d’une fréquentation continue d’un monde social humain ; cette impression si elle est fantastique par son potentiel de dés-appropriation de la maîtrise du sens de ses mots, demeure relativement partagé par des êtres humains, dont le langage est lui même une multiplicité d’actions inscrite dans une forme de vie particulière ; un monde tout entier de faits, de contacts sensibles, de formes d’expérience expressive. Faire l’épreuve de cette perte des phénomènes sensibles du sens de ses expressions revient non seulement à faire l’épreuve du scepticisme – en tant que les mots agissent sans moi ou à travers moi sans que je le veuille et le comprenne vraiment – mais aussi reliée à cette autonomie grammaticale et froide du sens, à éprouver le conformisme comme menace supplémentaire sur sa propre vie. C’est une double menace terriblement humaine – scepticisme et conformisme – que traduisent des expressions toutes faites, des syntagmes en capacité d’accorder des instruments jouant de manière autonome, une partition d’orchestres noirs, monolithiques et pleins d’ombres factices et de trompes l’œil.

La perte de soi-même éprouvée dans une passion triste de la déshérence et de l’exil à l’intérieur même de la langue consiste à se trouver exclu tout au bords d’une chute absurde hors de soi-même, près d’une limite interne qui sépare le sens, d’un non sens brut, flagrant, lié à une perte de références au monde et au milieu de vie des signes. La terrible angoisse de la nullité du sens est une angoisse existentielle pour l’être humain, vivant dans la langue, c’est dans cette épreuve de l’exil que sont formés les enfants-signes – artistes, auteurs, poétesses, écrivains, musicien.nes, cinéastes ; ceux-là, celles-ci dont les frontières de langages leur sont apparues pleinement et violemment au cours d’une crise de l’existence parlée, dite, représentée ou bien écrite. L’acmé de cette crise existentielle est formée de la prise de conscience d’un vertige métaphysique, d’un abîme creusé dans le temps et dans l’espace du discours humain ; tout à coup, la perception du langage se renouvelle dramatiquement ; le langage est vu comme une capacité purement autonome – l’autonomie de la grammaire, la capacité de développement interne de la grammaire – il ne doit des comptes à rien, ni à personnes ; le langage est une sorte de forteresse assiégée de toutes parts par des questions sans réponses, des fuites et des alertes, des tentatives de contrôles ultimes, des essais de signifiance ; une forteresse machine qui tient bon, solidement fixée à tous ces murs-limites de ses territoires.

La perte de contacts sensibles avec la réalité du sens des expressions pour un être humain pris dans cette angoisse mortelle va donc se trouver confrontée avec les tentatives de dialogues et d’interactions sociales, symboliques, venues d’un extérieur totalement coupé des discours enfermés et (en)fermant du sujet malade ou bouleversé par l’angoisse existentielle. C’est à ce statut social étrange qu’est la position du locuteur fantôme qu’il faut renvoyer l’interrogation philosophique sur le sens des mots d’un discours fermé sur lui même, plein de cohérences – inertes et froides comme une structure grammaticale morte – éloignées de toutes liaisons de références au monde des signes, des faits et des choses physiques. Et ce type de discours hyper autocentré, hyper cohérent mais dont les liens avec la réalité ont été cassés sous l’épreuve de la justification ultime, sceptique et conformiste ; doit apparaître comme prototypique d’un possible régime de discours contemporain. Ce régime nouveau va se composer d’une même indifférence au monde extérieur, indifférence aux limites de la subjectivité dans la langue ordinaire, repli à l’intérieur d’une force égotique, fixée et autocentrée qui va travailler toute seule dans une grammaire morte séparée de ses activités réelles.

C’est donc aussi l’incapacité des autres à comprendre ce non-sens, – y a t-il une possibilité philosophique de comprendre une énonciation venue de nulle part, sans sujet porteur d’une voix humaine, réaffirmée dans ses expressions ; une énonciation dépourvue de sens – qui relève d’une double crise de la subjectivité malade et du monde abandonné par des absences d’intentions, de projets, d’activités que révèlent cette langue de prisonnier. Il semble que la langue de l’interaction sociale symbolique médiatisée par des symboles échoue à rendre compte de l’expérience particulière vécue par le locuteur fantôme car sa langue est faite, creusée à l’intérieur d’une prison a-sensible, une forme de creux intérieur fait de barreaux invisibles, dans lequel seule la capacité de calcul sur des signes demeure comme force bio-symbolique de communication. En ce sens, calculer ou seulement opérer sur des signes ne peuvent pas nous dire l’expérience vécue du langage ordinaire autrement plus riche, plus sensible, plus insérée dans nos intentions quotidiennes et nos conversations de gestes quotidiens qui révèle toute la puissance signifiante de la vie humaine avec des mots.

Rencontrer le non-sens dans sa propre vie d’être de langage est donc une double épreuve – (1) du scepticisme quand aux sens et à sa propre capacité à faire sens au milieu des autres et (2) du conformisme quand à la pression formidable du groupe humain sur le sens (familles, institutions, sociétés …) – cette double épreuve façonne un être humain en le rendant sensible à l’exclusion interne de la langue ; c’est à dire le repérage et la détermination immanente des limites subjectives au delà desquelles le non-sens apparaît en pleine lumière. Ainsi la contextualité humaine vis à vis du sens d’une expérience expressive est cruciale pour seulement parvenir à vivre avec ses mots – les siens et ceux des autres tout autour de soi – vivre, c’est à dire reprendre droit et possession même fragile, temporaire, sur ses propres capacités à dire et exprimer le monde à travers Soi. Le locuteur fantôme est donc comme un prisonnier pris à l’intérieur de ses propres filets de sécurité ; il est capturé dans une langue neutralisée, inutile, inerte, sans références et ne trouve plus de sorties, ni d’ouvertures, de fissures ou de brèches sur ou dans le bloc monolithique du vide et du rien de ses discours faussés, vidés. Prisonnier d’un langage malade, il est prisonnier de la langue – qui travaille seule à seule contre lui-même -, et ne peut pas ou plus revendiquer une expérience vécue particulière du monde car ses mots sont tous captés par un écosystème linguistique fermé et enfermant de décisions – contre-soi et l’esprit – et d’annulation sociale de son Soi.

Fragments d’un monde détruit – 199