La saisissante impression de n’être plus maître et possesseur de ses propres expressions et de se trouver réduit à devenir médium, écosystème inerte de résonance pure de matériaux linguistiques hérités d’une fréquentation continue d’un monde social humain ; cette impression si elle est fantastique par son potentiel de dés-appropriation de la maîtrise du sens de ses mots, demeure relativement partagé par des êtres humains, dont le langage est lui même une multiplicité d’actions inscrite dans une forme de vie particulière ; un monde tout entier de faits, de contacts sensibles, de formes d’expérience expressive. Faire l’épreuve de cette perte des phénomènes sensibles du sens de ses expressions revient non seulement à faire l’épreuve du scepticisme – en tant que les mots agissent sans moi ou à travers moi sans que je le veuille et le comprenne vraiment – mais aussi reliée à cette autonomie grammaticale et froide du sens, à éprouver le conformisme comme menace supplémentaire sur sa propre vie. C’est une double menace terriblement humaine – scepticisme et conformisme – que traduisent des expressions toutes faites, des syntagmes en capacité d’accorder des instruments jouant de manière autonome, une partition d’orchestres noirs, monolithiques et pleins d’ombres factices et de trompes l’œil.
La perte de soi-même éprouvée dans une passion triste de la déshérence et de l’exil à l’intérieur même de la langue consiste à se trouver exclu tout au bords d’une chute absurde hors de soi-même, près d’une limite interne qui sépare le sens, d’un non sens brut, flagrant, lié à une perte de références au monde et au milieu de vie des signes. La terrible angoisse de la nullité du sens est une angoisse existentielle pour l’être humain, vivant dans la langue, c’est dans cette épreuve de l’exil que sont formés les enfants-signes – artistes, auteurs, poétesses, écrivains, musicien.nes, cinéastes ; ceux-là, celles-ci dont les frontières de langages leur sont apparues pleinement et violemment au cours d’une crise de l’existence parlée, dite, représentée ou bien écrite. L’acmé de cette crise existentielle est formée de la prise de conscience d’un vertige métaphysique, d’un abîme creusé dans le temps et dans l’espace du discours humain ; tout à coup, la perception du langage se renouvelle dramatiquement ; le langage est vu comme une capacité purement autonome – l’autonomie de la grammaire, la capacité de développement interne de la grammaire – il ne doit des comptes à rien, ni à personnes ; le langage est une sorte de forteresse assiégée de toutes parts par des questions sans réponses, des fuites et des alertes, des tentatives de contrôles ultimes, des essais de signifiance ; une forteresse machine qui tient bon, solidement fixée à tous ces murs-limites de ses territoires.
La perte de contacts sensibles avec la réalité du sens des expressions pour un être humain pris dans cette angoisse mortelle va donc se trouver confrontée avec les tentatives de dialogues et d’interactions sociales, symboliques, venues d’un extérieur totalement coupé des discours enfermés et (en)fermant du sujet malade ou bouleversé par l’angoisse existentielle. C’est à ce statut social étrange qu’est la position du locuteur fantôme qu’il faut renvoyer l’interrogation philosophique sur le sens des mots d’un discours fermé sur lui même, plein de cohérences – inertes et froides comme une structure grammaticale morte – éloignées de toutes liaisons de références au monde des signes, des faits et des choses physiques. Et ce type de discours hyper autocentré, hyper cohérent mais dont les liens avec la réalité ont été cassés sous l’épreuve de la justification ultime, sceptique et conformiste ; doit apparaître comme prototypique d’un possible régime de discours contemporain. Ce régime nouveau va se composer d’une même indifférence au monde extérieur, indifférence aux limites de la subjectivité dans la langue ordinaire, repli à l’intérieur d’une force égotique, fixée et autocentrée qui va travailler toute seule dans une grammaire morte séparée de ses activités réelles.
C’est donc aussi l’incapacité des autres à comprendre ce non-sens, – y a t-il une possibilité philosophique de comprendre une énonciation venue de nulle part, sans sujet porteur d’une voix humaine, réaffirmée dans ses expressions ; une énonciation dépourvue de sens – qui relève d’une double crise de la subjectivité malade et du monde abandonné par des absences d’intentions, de projets, d’activités que révèlent cette langue de prisonnier. Il semble que la langue de l’interaction sociale symbolique médiatisée par des symboles échoue à rendre compte de l’expérience particulière vécue par le locuteur fantôme car sa langue est faite, creusée à l’intérieur d’une prison a-sensible, une forme de creux intérieur fait de barreaux invisibles, dans lequel seule la capacité de calcul sur des signes demeure comme force bio-symbolique de communication. En ce sens, calculer ou seulement opérer sur des signes ne peuvent pas nous dire l’expérience vécue du langage ordinaire autrement plus riche, plus sensible, plus insérée dans nos intentions quotidiennes et nos conversations de gestes quotidiens qui révèle toute la puissance signifiante de la vie humaine avec des mots.
Rencontrer le non-sens dans sa propre vie d’être de langage est donc une double épreuve – (1) du scepticisme quand aux sens et à sa propre capacité à faire sens au milieu des autres et (2) du conformisme quand à la pression formidable du groupe humain sur le sens (familles, institutions, sociétés …) – cette double épreuve façonne un être humain en le rendant sensible à l’exclusion interne de la langue ; c’est à dire le repérage et la détermination immanente des limites subjectives au delà desquelles le non-sens apparaît en pleine lumière. Ainsi la contextualité humaine vis à vis du sens d’une expérience expressive est cruciale pour seulement parvenir à vivre avec ses mots – les siens et ceux des autres tout autour de soi – vivre, c’est à dire reprendre droit et possession même fragile, temporaire, sur ses propres capacités à dire et exprimer le monde à travers Soi. Le locuteur fantôme est donc comme un prisonnier pris à l’intérieur de ses propres filets de sécurité ; il est capturé dans une langue neutralisée, inutile, inerte, sans références et ne trouve plus de sorties, ni d’ouvertures, de fissures ou de brèches sur ou dans le bloc monolithique du vide et du rien de ses discours faussés, vidés. Prisonnier d’un langage malade, il est prisonnier de la langue – qui travaille seule à seule contre lui-même -, et ne peut pas ou plus revendiquer une expérience vécue particulière du monde car ses mots sont tous captés par un écosystème linguistique fermé et enfermant de décisions – contre-soi et l’esprit – et d’annulation sociale de son Soi.
Fragments d’un monde détruit – 199
