Frontières

« Nous n’éliminons pas l’hérétique parce qu’il nous résiste ; tant qu’il nous résiste, nous ne l’éliminons jamais. Nous le convertissons, nous prenons dans nos filets son être intime, nous le remodelons. Nous brûlons tout le mal qui est en lui, toutes ses illusions, nous l’amenons à passer dans notre camp, non pas en apparence, mais en réalité, cœur et âme. »

George Orwell, « 1984 », Troisième partie, chapitre, 2, p.1197, Texte traduit présenté et annoté par Philippe Jaworski, Gallimard, 2020.

Roussillon_Tour_dénommée_Altalayas_à_Altaya, frontières de France et d’Espagne, Pyrénées orientales, [dessin], Jorand_Jean-Baptiste-Joseph

Il fait froid près des bords des langages, des limites habituelles,
l’extérieur nuit attend au delà des murs d’obéissances, noirs et blancs,
les signes – digits seront alignés comme des ordres d’armées,
les morts séjournent en arrière de nous, dans l’abîme,
et je ne parle pas ta langue devenue inquiète, interdite,
langue des résistances, des forces nombreuses et des appels – symboles …
Je suis le commandeur des croyants, l’appel des conformités,
et ma langue est celle de la transparence, de l’authentique rappel,
Je me tourne vers le monstre-dieu, la conduite réglée par le programme,
mon visage est codée dans l’application du pouvoir,
mes traits seront ceux, géométriques, du scanner,
l’applique biomorphique, totale et fixe,
l’identification de la nudité digitale et du corps standard,
aucun reste ne doit subsister en arrière des mondes vécus,
toutes expériences doivent être bonnes à prendre, à traduire et à jouir,
à l’intérieur des systèmes morts, des architectures de la preuve et du néant,
fait avec le je de l’assujettissement, de la fièvre de la réplique,
plus rien n’arrive dans l’expérience vécue, rien ne se dit, rien ne s’écrit qui ne soit prévu …
Tu ne pourras rien dire qui ne soit déjà écrit avant toi,
par l’Automate de régulation, les machines de triage des formes synthétiques,
entre les signes adoptés par les économies absentes, les guerres,
et les signes renvoyés au rebut, dans les décharges numériques.

Et je poursuit le temps inerte des machines, l’Automate est mon maître,
je lui fais allégeance et décide de la règle unique par la conformité,
les plus nombreux décident de la correction du sens des mots-signes
et tous les autres seront exclus du champs des responsabilités,
de la norme cognitive ; cette norme exclue les monstres visiteurs, les outsiders, les étrangers,
ceux-là qui résident en dehors de nous, hors des belles frontières …
Car nous sommes les hommes tranquilles, les indifférents,
protégés de l’extérieur, nous vivons d’info-guerres, de définitions et d’horizons déjà fixés,
et nos paroles numérisées, envahissent les terres des croyances …
Nous sommes les digits morts, les dévoués, les cendres après le feu du langage,
les hommes-preuves assignés au psycho-pouvoir, par serviles obéissances …
Et tu ne voudras rien faire de plus dans ce monde d’enfermés,
dans cette prison digitale, rien ne peut changer le monde réel,
tout est déjà prévu quelque part, déjà écrit dans la vision de nulle-part …

Le regard des masses est capté dans la forteresse, à chaque niveau d’annulation,
il reste les beaux projets de destruction, les émancipations du soi,
l’alternative du Tu, du Nous, du Il et du « Je crois », intégrés au monde,
l’alter-nativité qui poursuit les temps historiques et féconds, les recommencements …
Tu es l’être aux frontières, l’inhumain qui demeure là, dans notre présence ;
et ces frontière du langage représentent les limites à ce monde affreux,
elles sont inscrites dans nos jugements, nos préhensions, nos visions, comme des poussées d’abîmes, de férocités, des néants possédés,
les frontières de tes mots parlés, écrits ; poussières au bords du discours,
les divisions de mondes, lancées entre l’extérieur-flamme et l’intérieur-nuit …
La même progression de l’agir politique qui compense la dérivation,
il faudra que l’espace-temps devienne des lieux à soi, des temps bien compris, pour seulement devenir autre, hétérogène et grande différence,
et je ne peux plus parler, ni écrire en dehors de l’Automate, car ils font pression, ceux-là qui violentent les formes humaines de pensée ;
ceux là s’assurent de la conformité des sens,
tout mon corps et tout mon esprit sont annulés dans leur justification ultime,
le processus d’attestation des corps sains, alertes et disponibles, voués aux machines de tri, d’élections et de surveillance.

MP – 13032026

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