À hauteur d’enfants

« Et le ciel n’est pas lavé
Et les flots sont endormis.
Loin, au dessus de la rive,
Tout comme s’ils étaient ivres,
Sans vent, se courbent les joncs.
Dieu, dois-je encore longtemps,
Languir ici dans la steppe,
Au bord de la mer infâme ?
L’herbe jaunie est muette
Et se courbe dans la steppe
Comme un être qui vivrait.
Mais l’herbe jaunie refuse
De dire la vérité,
Et personne en dehors d’elle
Que l’on puisse interroger. »

Kos-Aral, 1848.

Taras Chevtchenko, « Testament » in « Notre âme ne peut pas mourir », Avant-propos d’André Markowicz, traduit et préfacé par Guillevic, Éditions Sehgers, p.21-24, 1964, [Commission nationale de l’Ukraine pour l’UNESCO], 2022.

Crédit Photo : Romuald Chilard

Regarde à l’extérieur, la nuit dans ses habits d’étoiles,
sur la steppe immense, les champs d’or que caresse le vent,
au plus prés de toi, demeurent les frustrations, les limites,
des intérieurs noirs et sang, de larges bouillonnements,
et remontent encore de beaux restes d’enfants,
par les sensations intactes, la fabrique nôtre des souvenirs,
la manière d’arranger la guerre, d’apaiser les coups portés,
et ce que tu distingues à rebours du Temps,

c’est la force d’adhérence au réel, l’expérience des contacts,
la sensibilité sienne, Dieu ou Nature, formes de la vie,
les heurts et malheurs de pauvres âmes errantes,
malades, blessées et fatiguées, jetées dans les troubles de l’Exil,
les psychés qui saignent le sang rouge des Esprits,
jamais détruits ou disparus, en avant des mondes inconnus,
il te faudra te souvenir encore, toujours et encore,
survivre au présent fixe, à la terreur d’exister …

Car l’oubli, puissance démesurée, totalité des spectres, des famines,
arrive pour tout noircir ; les visages, les mains, les ventres et les livres, tout envelopper d’abîmes, de voix unique, de violentes séparations, et leurs silhouettes sont droites, précises, rectilignes, ce sont des armées d’automates, des nuées d’orages électriques, qui envahissent les chemins paisibles, les champs et les maisons,
le maître dans sa forteresse décide seul, univoque et uniforme,
et sa psychopathie affreuse ajoute aux malheurs ..

La vision de soi survivant dans les regards des enfants,
fabrique du temps et de l’espace attendus et rêvés,
toucher l’image mutique, les corps finis, corrompus,
relier les temps de sa propre vie, les lieux,
respirer dans les souffles de l’enfant libre ;
esprit ouvert, air frais et divin, regards brillants, étonnés,
et porter encore devant soi, le fardeau des années,
le travail inhumain, les forces et techniques de dévastation …

Seulement faire remonter aux surfaces de la guerre,
les lignes d’horizon des maîtres et des possédants,
réapprendre la capacité de faire taire et de dire,
détruire les prisons guerrières, les âmes bornées,
qui luisent de leurs lumières aveuglantes ;
au milieu des grands minuits, sur des villes assiégées,
à hauteur des vues d’enfants, dans les vacarmes et le feu,
il reste les demeures vivantes, les histoires qui, au delà, survivent.

MP – 01082025

Translucides

« Je suis la page sous ta plume.
Livre-moi tout. Page blanche,
Je garde en moi ton bien
Et te rends tout au centuple.

Je suis la glèbe, la terre noire.
Tu m’es le soleil et la pluie.
Tu es le seigneur et le maître, moi
Le terreau noir, la feuille blanche. »

Marina Tsvétaïéva, « Psyché » in « Insomnie et autres poèmes », 10 juillet 1918, p.93, Édition de Zéno Bianu, Gallimard, 2011.

Crédit Photo : Mathieu Pomart

Le temps est passé au loin, criblant le soleil,
aux rayons qui déclinent sur les eaux tranquilles,
l’instant est propice au recueillement et à la pensée,
en arrière se tiennent tout les bruits du monde,
le bazar déréglé, jamais conduit ou supervisé,
et ici ta demeure, Dieu ou Nature, est la demeure de chacun.e,
êtres vivant.es, habitantes de cette terre et de ce ciel,
le souvenir d’un toucher, d’une grâce impossible,
couché sur les feuilles bien pâles et fragiles,
va t-il devenir un souvenir vivant pour toi ?

Et ce visage sensible, adoré, qui te regarde, à minuit,
les lèvres peintes et charnues, les yeux bleus azurs,
les cheveux courts et blonds,
et la finesse de ces traits, qui attire l’œil, Dieu,
et font de toutes choses, un grand rien, absurde,
l’amour qui remonte par la rosée, chaque jour dans l’aurore,
le soleil a recueilli nos prières infinies,
à l’intérieur de ce visage s’est formée ta lumière,
la danse des feux, des pluies et des ombres …

Le miroir de la Nature, la grande force qui se déplace,
l’obsession de toi par l’unique pensée, les mêmes déclinaisons vitales, la pensée de l’amour qui rêve au delà du Temps, et quand je crois impossible la rencontre, à nouveau, quand je sais que tout est détruit depuis longtemps, que de grands cauchemars sont venus tout emporter .. Un silence sacré veille derrière chaque vision,
pour se faire grâce et pardon, foi et renaissance,
et si j’avais la force, la beauté et le courage de te voir encore,
sans cette absolue disgrâce, ce mariage à la nuit …

Je te verrais couchée dans un lit de pensées vivantes,
rêvant du monde ailleurs, tel qu’il ne fût pas,
dans les lignes d’espaces et de temps parallèles,
entourée de fleurs, d’espoirs et de musiques,
aimant mon corps et mon âme comme je t’aime, toi,
désirant partager ma vie et notre existence inspirées …
Quel est ce destin inquiet, cette étoile de solitudes,
qui, fixée tout en haut du ciel, éclaire la nuit,
sans jamais rendre possible le jour …
Quelle est cette absence brûlante,
qui mord la chair et fait saigner mes pensées ?

Tu vis une autre vie, blessée, dans un monde inconnu
et l’ombre portée par nos corps interfère,
se glisse dans chaque recoin obscure,
entre toutes les choses inertes, et chaque geste vivant,
la nuit a sa psyché étrange, ses futurs seulement rêvés …
La fille de la mort est venue vers moi,
en dressant les tables et les alphabets pour les monstres,
et mon visage s’est transformé en boue,
mon corps est devenu si horrible, si laid,
et il n’ y a rien sinon les mots signes fragiles, les pensées tiennes,
tes reliefs et ta voix, qui survivent au delà du Temps.

MP – 14032025

L’horizon des maîtres

« Quelques nuages flottent au dessus des montagnes
derrière chez moi. Dans un moment la lumière va disparaître
et le vent se lever pour éparpiller ces nuages, ou d’autres dans le ciel.

Je tombe à genoux,
retourne le grand saumon sur le flanc
dans l’herbe mouillée, et commence à me servir
du couteau avec lequel je suis né. Bientôt
je serais attablé au salon,
cherchant à ressusciter les morts. La lune
et l’eau noire seront mes compagnes.
J’ai les mains argentées d’écailles.
Les doigts trempés de sang noir.
Pour finir, je tranche la tête massive.
J’enterre ce qu’il faut enterrer
et garde le reste. Je lance un dernier regard
à la lumière bleue là haut. Je m’en
retourne chez moi. Vers ma nuit. »

Raymond Carver, « Le reste » in « La vitesse foudroyante du passé », « Poésies », p.347, Éditions de l’Olivier, 2015.

[I.A source : Illustration from the Public Domain Review – « Important Meeting of Smoke Makers ». This image is a 19th-century satirical cartoon titled « Important Meeting of Smoke Makers ». It humorously depicts anthropomorphic figures with chimneys on their heads, producing smoke, likely as a commentary on industrialization and air pollution during the Victorian era.]

I.A generated text like a mandatory fuel for our symbolic futures as a poor mankind.

Ne reste pas plus longtemps,
il faut rentrer, se mettre en chemin …
Dans la peau des murs gris et noirs,
on fouille dans les visages des spectres,
cherchant des sourires muets, flottants sur les brèches,
dans les ridules d’obscurités, traquer les rêves inertes,
et le bruit que font leurs esprits attachés,
est un son continu, obsédant, une voile ardente, électrique,

qui a soumis le monde à tout son arrière-plan,
les lignes d’obscurités qui remontent,
au coin de l’œil cyclope ; cette vue sans personnes,
la nausée des nombreux kilomètres parcourus,
tu peux goûter aux larmes d’infinies,
leur sel blanc, vaporeux s’échappe plus loin ..
En formant des pluies douces amères,

mais le temps nous est ici compté,
par les montres opaques et les noirs réflexes,
celles qui agrippent les poignets nus et blancs,
pour s’en faire des colliers de flammes et de pluies,
les digits froids dégoulinent sur leurs murs anthracites,
en une vague d’opales, d’argents et de peintures,
une mer cotonneuse qui saisit la pensée,
l’inquiétude sourde, la funeste impression,

ou que tu portes ton regard,
se traînent des découpages de béton,
des rectangles d’ombres froides et dures,
les nuits géométriques qui s’empilent à l’arrière du soleil,
comme des boites en fer, ouvertes sur nulle part,
le sang des nuages qui glissent au fond de minuit,
humidifie toutes les choses d’une vapeur grise …

Ne reste pas avec nous si tu ne donnes rien,
car cette ville monstre est un dédale sans fins,
c’est une couverture de suie jetée sur les âmes,
à chaque croisée, un nouveau mur résiste,
il n y’a aucune issue lointaine, ni futurs, ni proche,
seulement le même repli solitaire à l’intérieur, l’espace privé,
la forteresse noire ; là creusée dans le ventre digital
où se bâtissent les galeries des vitres et des monstres,

l’espace psychique bien à toi ; l’espace et le temps mental privé,
gardé par des armes frontières, de grands saisissements,
qui capturent tes mots et leurs images, tactiles et sonores,
pour les monnayer sur des marchés de bestiaux immondes,
chaque signe a un prix fixé sur un marché d’échanges,
il varie en fonction de ses attraits, s’il est prolixe, inerte ou séduisant,
et l’obole que tu reçois ressemble à une insulte ..

Ne reste pas avec nous sans frayeurs,
voir les armures saignantes de chaque être vivant,
les styles d’existences utiles que produisent leurs corps-esprits,
les amas de ciels mobiles, bleus, flamboyants,
qui tombent à chaque geste joué par les rencontres,
ne reste qu’à l’extérieur de la ville monstre,
sortis des forteresses noires, des longs et sinueux chemins,
ne voyage qu’avec les oiseaux sans attaches ; les chants des merveilles.

A l’aube, il y aura des ciseaux brûlants, des phrases découpées,
des cris intenses qui auront atteints les nobles visages,
des milliers de corps courbés en fontaines souples et divines,
plantés à même le désert de mondes et de mots, par les frontières ..
Il y a déjà des villes détruites, des soudaines attentes, des phares brisées, les brigades d’officiels fuyantes au début du jour, les armées de signes sans personnes, qui traînent dans la brume …

Les machines à lire, les villes monstres qui figent tout l’horizon
les cités intimes, aux innombrables parois mouvantes,
les horribles fixations de verbes, les mutations à n’en plus finir,
qui dessinent des divisions de bétons, de rancœurs et d’asphyxie,
pour des généraux abstraits ; signaux plastronnant, emprisonnés,
dont les travaux sont pleins d’hésitations, de rumeurs, de lâchetés.
Leurs psychés agonisantes, jetées sur la grève des sons et des mots …
Toute cette lumière blanche, capturée et rejetée,
par une vieille industrie du verbe, de la fumée et du sang.

MP – 03012025

L’art d’exploitation

« […] J’apporte la guerre, une guerre coupant droit au milieu de tous les absurdes hasards que sont peuple, classe, race, métier, éducation, culture : une guerre comme entre montée et déclin, entre vouloir-vivre et désir de se venger de la vie, entre sincérité et sournoise dissimulation.»

Friedrich Nietzsche, « Fragments posthumes » [1888-1889] in « Œuvres Philosophiques complètes », T. XIV, p.137, Gallimard, Paris, 1992.

The Concealed Erotic Paintings of Sommonte (19th Century)

Devant l’autel rouge se répandent des signaux-d’alertes,
se prosterner devant les nombreux anges lumières,
il fait froid tout autour de ces créatures, divines qui vont et viennent, l’air égaré et absente,
et recouverte d’un drap blanc, soyeux, déchiré en son centre,
la nuit immensément noire saigne par un vase d’obscurités …
Leurs corps immatériels s’agrippent aux digits froids bleus liquides,
elles réagissent aux mots d’ordres, aux flagrants systèmes qui asservissent et subliment,
et tous les hommes-preuves chérissent ces corps-outils qui surveillent,
l’œil du télé-viseur fixe, regarde la déclinaison vitale des corps …

Mortels ouvriers sur le parcours des mêmes causes abrutissantes,
Ou est-il, que fait-il celui là ? Ou est elle, que fait-elle celle là …
Et l’ogre-machine se sert des organes, des rêves et des cervelles,
comme des instruments qui bâillonnent, brûlent, dans la cité-polis, les armes acérées,
et les triggers sont partout-légion ; des déclencheurs à conformités,
la masse de signes est immense, elle traîne de longs filets d’argents,
dans lesquels sont reprises des proies devenues muettes ou démentes,
et la mer numérique est une étendue sans limites, sans fins,
ce terrible infini des réseaux qui s’entrechoque aux limites vitales …

Oui leur corps-outil sera mutant, preuve manifeste des nouveaux Temps,
dans la divine bio-mécanique, le spectacle rassemble les forces et les énergies,
l’alliée du sang-mesure, de l’exacte bilan et des conditions incessibles …
Et l’image projetée dans ta mémoire morte est l’image du feu,
coalescence des pulsions, des désirs, travail du corps pour obtenir du repos …
Flammes léchant les sexes-blessures, flammes dévorantes toutes scènes,
Mortelle, femme, ton attirance divine à muée dans chaque projet vivant,
chaque corps exposé, instinct qui est toujours sensiblement égal,
chaque stimulation que confirment les gestes des plus nombreux,

Les pièces d’argent liquide, glissées dans les fentes des bandits-manchots,
alimentent les champs des travailleurs de l’économie des monstres …
Ah ces financiers terribles assurent calculer des sommes qui comptent,
des dettes et des recettes ; toute cette illusion de la valeur par ce fétiche-monnaie,
papier néant, inutile, abstract qui désincarne, surveille les corps et aliène ..
Quelle est donc cette idée absurde d’une arithmétique de la valeur ?
Que faire de vous armées du rien, travailleurs sans corps ;
âmes mécaniques, masses humaines surveillées que fabriquent le rien …
Les spectres du Nihil capital, le sexe-propagande et le noir ressentiment,
le retour du même vouloir avoir puissance, à chaque âge survivant ..

La vie mutilée par les maladies de l’argent ; la pauvreté et le pouvoir ;
faire de la vie malade, la seul juge, évaluatrice des forces et des faiblesses,
dans les cognitions qui calculent, séparent, mutilent, en grandes formes spectrales,
Celles et ceux qui voient les anges de lumières, boivent à leurs sources,
survivent dans des recoins bizarres, des psychismes sans issues,
des îles artificielles, hyper connectées, faites pour exploiter l’Ego-drame,
la scène égotique d’abord ou le je s’efface au profit du moi égoïste,
l’œil de leurs consciences clignote comme une série d’alarmes,
dans une pièce très sombre avec des coulisses retirées, enfermées ailleurs,
leurs cerveaux toujours surchauffés, ont oubliés la vie simple,

et leurs corps d’anges sont là, disponibles et exposés, porno-gérés,
pour consommation des meilleurs corps, des plus performants, des mieux ajustés,
dans les vitrines digitales, par ces esthétiques très fonctionnelles,
toujours en alerte, vigilant, le moi surveille ses intérêts et son plaisir ..
Et si la compétition fait rage, c’est qu’il n y a rien d’autres maintenant et ici, que se battre,
se battre pour vivre, se battre pour tuer ou oublier …
Et le combat avec les anges est toujours bien organisé ; il est beau, sportif, fier et fort,
leurs habits sont chatoyants, leurs cheveux magnifiques, leurs peaux divines,
bientôt formaté par un résultat-machine, l’ange de lumière sera l’exact reflet du prompteur,

Dans les machines d’artifices, la machine à produire des vagues génératives,
les images, les textes, les sons sont des répliques parfaites,
des rêves en vidéo-drames configurées sur simples demandes,
les images mentales, encodées par des milliards de cellules mécaniques,
renvoient aux algorithmes froids, aux sens mystérieux, aux applications fœtales …
Saisis par le présent qui contrôle ton désir, tout le reste sera vain, inutile,
le présent de l’excitation, du plaisir, et de la décharge nerveuse,
le saisissement et l’effroi devant l’exacte réplique artificielle de son désir,
la vitesse d’exécution des neurales-programmes,

On aimerait être branchés en permanence, câblés, redevenus primitifs,
voir les anges en mondiovision, un voir au travers qui sature toute l’arène des combats,
la vison de l’Ego qui caché derrière, fait se mouvoir les interactivités techniques…
Ah cette amas d’Ego(s) isolants, qui refluant en eux-mêmes, seront des armes,
les outils de l’égologie d’un drame capital ; le repli vers soi et sur soi,
les directions fléchées par les organisations ; la monnaie, le fétiche, le désir,
et son automatique terreur qui venu des cendres reproduit le schéma fascinant ;
la forteresse protégée de l’Ego, l’absence de sujet pour agir,
là où capitaliser se fait par un silence affreux, une conscience dupliquée et morte,

Ne te fie pas aux hypothèses programmatiques, aux mathématiques rouges,
le sombre couloir du temps, la machine neurale, interconnectée et vide,
et le ciel à venir est un bien autre drame qui nous saisit d’effroi
il a chuté au milieu du Temps et de l’Espace …
Il est comme une ouverture dans un cœur battant, cosmos et rage ..
Et la chaleur a envahit tout le centre vivant du monde …
cette chaleur horrible qui a envahit toutes nos occupations …
Qui viendra nous sauver, nous protéger,
créatures d’un monde fini, mortelles, capturées dans les machines d’infini.

MP – 04102024

L’œuf du dragon

« En vérité, c’est une bénédiction, non un blasphème lorsque j’enseigne ; « au-dessus de toutes choses se tient le ciel Hasard, le ciel Innocence, le ciel Accident, le ciel Exubérance. » « Par accident » – Telle est la plus vieille noblesse du monde ; à toutes choses l’ai restituée, les libérant de l’asservissement au but.
Cette liberté, cette céleste sérénité, je l’ai placée, telle une cloche d’azur, au dessus de toutes choses, en enseignant que ni au dessus d’elles, ni par elles aucun « éternel vouloir » – ne veut.
Au lieu de ce vouloir, j’ai mis et cette exubérance et cette bouffonnerie quand j’enseignais : « en toutes choses une seule est impossible – la rationalité ! »
Un peu de raison sans doute, un grain de sagesse d’étoile, en étoile dispersée, – de ce levain est toute chose mélangée ; pour la bouffonnerie quelque sagesse est à toute chose mélangée. »

Friedrich Nietzsche, « Avant que se lève le Soleil » in « Ainsi parlait Zarathoustra : un livre qui est pour tous et qui n’est pour personne », [1883-85], p.207, Traduit de l’allemand par Maurice de Gandillac, Gallimard, 1971.

Clavis Artis by “Zoroaster”
Manuscript was published in Germany, sometime between the late seventeenth and early eighteenth centuries, although its title page claims it is thirteenth century (and written on dragon skin)

La peur est aux aguets, elle remonte derrière la vitre du Télé-viseur,
la grille noire – luminescence – dans la bouche ouverte des codeurs de conduites, leurs armes aux signaux rouges et noirs, trônent en exergue, par des masses de signes, et dans ce réseau immense d’abstracts désincarnés, apparaissent des fuites, des linéaments, des traces invisibles, des tentatives, sous des pointages précis et débiles, ouverts sur un extérieur vivant, immense, si neuf et autre,
et la rigidité de leurs raisons est une cité d’horreurs, elle replie tout le courage …

Et tous ces vieux pères boulonnés, cerclés du fer rouge et des larmes,
qui font aux pensées des enfants, des ahurissantes prisons, aux barreaux liquides, et saignants, ceux-là qui par la tristesse imposent des directions, des blessures à l’agir spontané,
ceux-ci qui poussent des cris et agitent leurs craintes, ensembles …
Ah mon ami, du ventre de ce dragon imaginaire a surgit les danses coalescences, dans les flammes crachées par le dragon, surgissaient la naissance et la joie. Ami du souffle de ma vie, qui n’a rien fait contre la vie, qui seule décide.

La honte est aux menus de ces hommes, elle sert toujours les intérêts des supérieurs, ses modalités d’action sont le repli, la lâcheté et la gêne immense, or, rien ne ne nous fait honte ici, car tout est futurs possibles, désirables et dangereux, précipices de la pensée, croyances étroites détruites, expériences muettes et sans objets, libertés de soi qui partout seront réduites, niées ou mutilées,
et dans cet avenir du contrôle omniprésent, nous rêvons alternatives et créations libres, formes du souci des autres et de soi, possibles transformations de soi, par l’imaginaire de l’action politique, artistique et sociale …

Tu as ouvert l’ancien tableau des mondes en le découpant par milles feux,
par l’arme du rire sonore, vibration de la folie, comme Harpo, ce fascinant faux-muet, découpe l’habit des bien pensants, des ciels lourds et bien portants, propre et droits,
pour s’en faire sur son visage dément, dans ses gestes fous, le désordre créateur, des restes de mondes détruits, transformés, toujours renaissants,
ses yeux qui roulent comme des billes-diamants, l’élastique de son sourire divin, et son corps s’articule toujours dans l’ailleurs et la joie …

La colère tient le haut du pavé, elle resplendit grande, inouïe, plus forte,
comme un feu glacial vivant de rues en rues ; lumières dans la ville des morts, la colère saine, vive, étonnante, des corps aimants, des esprits résistants,
avec leur signes à profusions, leurs libertés également possibles,
et qui viendront casser les replis des âmes-prisons, les ressentis d’un autre temps, la colère comme émotion primitive, libérant l’affect idoine de toute démocratie, et les drames de l’amour sont nombreux, chacun sent venir la pression d’un autre futur,
la colère comme énergie folle et vibration d’un temps futur, désiré,
et j’aperçois ailleurs les signes d’ici, et maintenant, les rêves éphémères,

Quand j’entrevois les spectres d’une émotion sans figures, la mort ultime qui retrace, avec l’exactitude des visages programmés, vides et neutres, les événements diffus, des foules de corps inexpressifs, des grands réquisitoires du contrôle,
qui pénètrent en allant si loin, dans l’esprit et l’émotion nouvelle du monde,
– je sens la tristesse,
je vois la folie,
je crois la douleur –
de cet autre libre à moi infiniment lointain, libre, sensible et tout proche …

Et l’étrange et terrible affect du ressenti, la manière subtile de se taire, sans voix et idiots, est le style d’exécution de tous ces ordres des psychés intimes, des rêves annulés. Il n y’ a rien ici, maintenant au delà du présent massif qui envahit tout,
le présent de la douleur et de la fuite, le présent d’une absence d’ailleurs,
et l’âme prison qui aveugle te voit avec l’œil-cyclope, total, elle règle tous les cas futurs … Elle doit fournir au travail de la négation du vivre des instruments conformes, des corps au travail adaptés et sans restes, des lignes de compacts en séries,

et ceux là si adroits et habiles, sont capables de calculer toutes leurs options futures, et leurs langues affaiblies, inspirent déjà de funestes programmes,
car il n’ y a rien ici que sa minable provision de crédit anticipée, de son plaisir garanti, le gain, l’intérêt, la maximale obéissance, l’orgueil de la santé, la norme et l’exclu.e, le maniement des armes des énervés, des grands inquiets pour leurs arrières-mondes, en avoir pour leurs argents, leurs identités, comme seuls systèmes de valeurs,
leurs impudences terrifiantes, leurs verbes affreux, terminaisons nerveuses et crasses,

et les pleurs et les espoirs des autres à venir seront si grands,
et comme ils parlent toujours pareils, en chuchotant, complotant, similaires, ou égaux, c’est d’abord l’argent, ce métaphysique secret qui secrète la haine
et l’esprit de connivence qui comptent et décident de tout futur, et cette forme d’esprit est très violente ; elle réduit tout aux principes du commun sans valeurs, survivre contre, ou avec les autres, rencontrés, combattus ou aimés, survivre en pariant sur la défaite des autres, leurs échecs prouvés, mathématiques noires et sans appels, chacun pour soi est le modèle de leur survie pour accumuler des forces .. Il est question de toujours vivre soi pleinement contre les autres, en s’accommodant malgré soi de tous ces autres qui nous dérangent.

MP – 21062024

L’enfant-lumière

« Et as-tu reçu ce que
tu voulais de cette vie, malgré cela ?
Oui.
Et que voulais-tu ?
Me dire bien-aimé, me sentir
bien-aimé sur la Terre. »

Raymond Carver, « Dernier fragment » in « Poésie », p.512, Traduit de l’anglais par Jacqueline Huet, Jean-Pierre Carasso et Emmanuel Moses, Éditions de l’Olivier, 2015.

Crédit Photo : Mathieu Pomart

Il n’y aura plus jamais de repos, ni de fêtes nulle part,
quand tu vois le soleil bleuir à la surface,
de l’eau du ciel irisé de filaments d’écumes rouges et blanches
Il n’y aura plus jamais de lumières dans tes yeux,
pris dans les vagues de l’océan infiniment sombre,
et le jour ne se lèvera plus, nos croyances brisées,
sur les autels de pierres froides et grisâtres,
n’atteindront plus les choses et les êtres vivants,
et l’habitude, autrefois idole et maîtresse, s’enfuira par les larmes,
et la solitude immense replie déjà nos corps dans l’obscurité …

J’ai longtemps travaillé aux bords de ces précipices,
à combler les froides perspectives du silence,
à remuer l’encre noire de la nuit sur la feuille
et l’âme voyageuse, j’ai pris le chemin des lumières étranges …
Suivant les traces précises et les amas de signes-symboles,
que les gardes-frontières des cités inconnues
tenaient par les flammes, au fil de grandes épées.
L’or ruisselant sur leurs chevelures, les yeux comme des fentes,
a demi fermés nous fixant, par delà les trouées du sommeil.

Ah .. La somme de nos jours ne peut plus se compter, ici,
c’est un calcul d’apothicaires unifiés en meutes froides et idiotes,
car tu a franchis les murs blancs de la cité des rêves ….
Celle, posée seule, suspendue parmi les lointaines étoiles,
entourée de nuages de nacres, de méduses et de coquillages.
Là bas, les oiseaux du mal font toujours des rondes à minuit,
enveloppés dans le grand voile de mer et d’infini,
ceux-là qui qui survolent la rive derrière nos yeux fermés.
Nous deviendrons vivants ailleurs dans les orages,
et la pluie d’étoiles filantes baignera nos corps …

Les poussières de diamants bleus et roses translucides,
qu’avalent les chiens entre les murs de ce Temps qui passe,
et qui remplissent les pièces, mornes et indifférentes …
Ah .. Ces bouquets de fleurs d’eau qui attrapent la légèreté du vent,
La douceur des couleurs et la respiration du soir vibrantes,
passent et résonnent sur le gris froid de ces murailles,
dans leurs étonnants ballets au milieu du grand feu noir …
et nos âmes meurtries se glissent avec les ombre mouvantes …

Habillées du sang nocturne, celles qui rapidement dévalent,
les précipités de gestes, de regards et d’attitudes,
celles qui dansent muettes au fond de nos sépulcres ..
Y aura t-il des lieux pour se dire nous, ensemble ; toi et moi ?
Dans la musique fière du silence, que feront les visages,
perchés, attentifs, sur les grandes feuilles de signes .. ?
Et par les vagues rutilantes, et les mouvements de lèvres
et le son de ta voix qui remonte à minuit,
nous reverrons au loin l’Aurore rouge et flammes, surgir à l’horizon.

A nouveau rendus alertes, sur les chemins baignés de lumières,
nous marcherons sans jamais poser nos pieds sur le sable,
l’esprit apaisé, vivant par les désirs des espaces infinis,
Silhouettes bleues-liquides, froids mystères du ciel,
réchauffées au bord de l’eau par les rayons ardents du Soleil,
Ah … Ton étoile, brillante, j’en ai tenté la capture et le retrait
dans un refuge ouvert de signes, de sons et d’images,
cette ombre fraîche et merveilleuse de la vie,
que vous goûterez dans chaque goutte de pluie qui tombe …

MP – 09052024

Mariés à la nuit

« L’indestructible est un ; chaque homme l’est individuellement et en même temps il est commun à tous, d’où cet indissoluble lien entre les hommes qui est sans exemple. »

Franz Kafka, « Réflexions sur le péché, la souffrance, l’espérance et le vrai chemin » §70-71, Payot-Rivages, 2021.

Jacob’s Dream (late 16th century), by Adam Elsheimer

Les cris des oiseaux saturent tout l’espace,
à l’aurore flambent leurs bruits aigus, des vacarmes,
et ma tête est comme saturée, remplie d’échos,
l’œil fixe, et le corps happé par un but qui s’échappe,
toujours les appareils tout autour, émettent des sons,

des lents bruissements, des lames de fonds,
qui par derrière emprisonnent l’oreille sur les empreintes,
dans tout ce qui émet du son tout autour,
et s’hybrident avec les mots, les images, les rêves,
et la répétition de leurs spectres est une obsession,

ils ont l’air de s’allier dans une révolte du quotidien,
tout ce qui était disponible ne l’est plus,
au demeurant, il n’y a plus de maison, de lieux pour vivre,
et je suis seul comme l’idée du dernier voyage,
du temps infini qui glisse, fantomatique, au présent,

et j’ai l’esprit capturé, le corps en exil et sans âmes,
avec ce reste de surface, cette percussion sans profondeur,
tandis que tous mes gestes se perdent dans l’abîme,
et qu’il n’y a rien à dire devant nous, que le vide,
rien qui ne se puisse dire hors du présent …

Tu auras beau parler, ton monde n’est pas le mien,
et les limites entre nous sont infranchissables,
toutes les aspérités fortes, les angles de la rencontre,
ont mués en larmes coupantes, amères et déchirantes,
Il n’y a rien que tu ne puisses faire,

et j’ai soif de silence mais le silence n’est qu’affreux, inhospitalier,
il réside à l’intérieur des objets, les rendant froids, blancs et inertes,
aucun mouvement vital passe dans ces ruines,
tout est effondré, par ces contacts, à l’extérieur détruit,
et la seule intention qui vaille est celle, inconsciente,

dont les départs de gestes sont empêchés, et refluent bien avant,
par les scènes mortes, les personnages aux mobiles effacés,
je ne peux nourrir d’intentions pour les choses, ou les personnes,
et l’existence que je porte est sans mesures,
sans rien qui déclenche, informe ou agis.

Et ensuite viendra l’errance, la solitude des étoiles,
et le voile dissipé des illusions, la grande idée qui remue le cœur,
nourrit l’espérance et allume la lumière dans tes yeux …
Regarde moi, toi, cet autre infini futur, car je suis encore vivant,
je n’existais plus et j’existe par tes signes maintenant.

MP – 17112023

Des larmes pour l’inerte

« Ô cœur muet des vivants hors de la vie,
Sourde musique au seuil fermé d’aujourd’hui,
Perdus, Parfaits, douleur, désir, léthargie,
Le mal de Dieu est un feu froid dans la nuit.
Le lâche appel crié vers Vous, Multitude,
Foule immobile, oscillante vers l’éternel,
A t-il atteint le ciel de la solitude ?
A t-il blessé votre innombrable sommeil ?
Vers votre horreur, Soif sans espoir est allé,
ô Frères lourds, légers au noir inconnu.
Fils de l’Esprit, dont toute force est passée,
Des profondeurs accueillez l’esprit perdu. »

Catherine Pozzi, « De profundis » in « Très haut amour : poèmes et autres textes » éditions de Claire Paulhan et Lawrence Joseph,p.61, Gallimard, 2002.

Le temps a dégradé le marbre noir et veineux,
en apposant des marques et des poussières bleues et mauves,
sur les lignes des statues rigides et vieillies,
en prenant la forme fragile, vivante, pour l’isoler, la figer,
depuis le paysage inouïe devenu morne et sans restes,

l’œuvre du temps est de fissures, de blessures dans l’espace,
il amène la fin sans cesser d’accompagner le présent,
fait des corps les récepteurs du devenir inerte,
la prison de l’âme ou le seul enfermement plastique,
des impulsions dirigées, contrôlées de l’extérieur,

Regarde le contraste, la vision des choses fixées,
qui rend muette les bouches en pierres,
fait du visage un amas de boue, de traits devenus flous,
passés dans les machines à simulacres,
celles qui produisent à grandes échelles économiques,

les illusions fortes vues comme des poisons,
tout ces codes barres plantés dans les emballages,
le plastique qui déborde et la haine sociale administrée,
et la vie en réduction-miniature, le produit avant le sujet,
toute cette administration de la vie …

Et l’argile, le sable, l’eau, la pierre ont formés un monde,
tout entier fait d’un sujet vivant, aux gestes mus par une volonté,
avec le regard qui plonge, le sourire grand de beauté,
et qui réchauffe les instants, leur donne une solidité,
quel est ton monde ici, créature finie, avide de souffrances ..

qui n’est pas leur monde affreux, de réactions et de ressentis,
des calculs d’automates, aux signaux fixés dans le sang rouge vif,
des avenirs creux et dégradés, aux habits faux et colorés,
quel est ton spectre de décisions ? Ta propre demeure …
vers où convergent les amis, les amant.es, l’amour des vivant.es ;

et dire que tout redevient poussières et matières sur le sol,
est dire le destin unique, uniforme, le visage du dieu,
poussières que le vent ramasse, et emmène dans un futur,
pour faire naître, mélanger, hybrider, la vie et les vivants,
recueillir le souffle de l’âme dans le poing dressé plus haut,

Vanité, voix et amour ont des contours délicats, subtils,
par ce contraste des œuvres, vie et art, perdurent ;
au delà du silence affreux, de l’image figée dans du verre,
le verre des téléviseurs, des armes, des brouhahas,
qui coupent, dégradent les paroles et s’abstiennent de la volonté pure de vivre …

MP – 27102023

Le voyage sans retours

« … Il m’a semblé que c’était des feux
Qui volaient avec moi jusqu’à l’aurore,
Je ne suis pas arrivé à savoir
De quelles couleurs étaient ces yeux étranges.

Autour de moi tout s’est mis à trembler,
tout s’est mis à chanter,
Et je n’ai pas réussi à savoir
si tu es ennemi, ami
Si c’est l’hiver ou bien l’été.

Moscou, 1959. »

Anna Akhmatova, « Fragment » in « Course du temps », « Requiem : Poème sans héros et autres poèmes », p.282, Présentation et traduction de Jean-Louis Backès, Gallimard, 2007.

Franchir le seuil de cette porte dérobée,
A tous les regards confiants en la promesse,
l’obéissance faite vertu aux lois du destin,
et la même volonté ferme de ne jamais se résoudre,
à l’abandon des corps et le relâchement des nerfs,

ô fleuve de l’amertume, brillants rivages,
tu paraît être plus grand que cet infini silence,
quand tes bras bleus d’écumes vont et viennent,
sur la rive colorée des rêves pour enlacer les mourants,
Avec toi disparaissent les cieux, les guerres et les soleils,

Et cette chair brûlante, avide de terminaisons,
plongé dans ce magma de signes et de gestes,
se mélange aux vouloirs de la vie, la puissance,
à ne plus fuir les questions coupantes du monde,
il y a seulement le chemin sinueux, en arrière,

là où les armées de fantômes glissent en silence,
elles sont ce flux mobile, doux et acide, comme des âmes en fuite,
furtives et fortes, toutes proches des grands univers,
et le feu vivant dévore les entrailles de ce ciel,
rongeant à n’en plus finir le sel de ton esprit, l’habit prés des étoiles,
créatures sages et fières qui surgissent de l’océan,

filles de la tempête et des derniers rivages,
quand renaissent silencieuses, fragiles, ces âmes défuntes,
quand partent au loin tous les visages, oubliés,
vous venez chanter seules aux abords du monde,
des chants d’espérance, de plaisir et de sangs,

et bercer d’un songe cristal la pureté du souvenir,
dans vos corps doux et liquide, se baignent les sages,
ceux qui ont fini leurs temps, qui sont venus,
là pour clore doucement leurs jours bénis,
et qui prient pour disparaître sans douleurs,

ces nuages chargés et captifs au fond de leurs yeux,
quand vous regardez au loin l’horizon fragile,
versent dans leurs bouches, des abîmes sans mémoires, ni futurs,
et dans ce temps inerte, où l’angoisse est bannie,
surviennent à tout instant les beautés du monde,

Ah quel délice d’enlacer la mort et ses créatures,
à ce contact froid, liquide, l’aspiration de renaître à nouveau,
à devenir autres, coquillages, arbres, poissons, rochers, ou dauphins,
quitter son corps meurtris par les blessures,
ramper jusqu’aux seules vagues délicieuses,

N’être plus rien au bout du compte qu’une légère étincelle,
que déclenche les flammes de ta conscience,
quand je serais en toi pulsant un très beau silence,
que tu me verras encore par ces signes au-delà,
par le vide de l’Ancêtre, penché sur ton front,

creusant un passage pour y mener la foudre,
l’éclair sombre et sanglant de la vie belle,
dans ton cerveau, je mêlerais des vagues blanches,
à la musique d’une mathématique pleine de chaos,
détruisant les peureux, les lâches et les faibles,

il fera jour demain à l’aurore nouvelle, rouge et or,
nous verrons les oiseaux encore, voler dans le ciel,
les oiseaux noirs et blancs fuyants à l’horizon,
dont les cris joyeux et intenses battent dans tes mains,
Tu me verras alors franchir le seuil,

Devenir ce rien temporaire, cet amas de poussières,
sans un regard en arrière, sans remords,
je serais le blanc à revers dans la nuit,
l’immense nuit dont l’eau sombre coule dans tes veines,
je serais la chaleur de ton étreinte,
les lèvres ouvertes sur la rosée du prochain jour,

et pas un de tes mots ne vivra sans moi,
pas un regard, pas un visage, même pas une attitude,
sauf celles qui demeurent à jamais, tapies dans l’ombre
des signaux en cascade, des images mentales,
du son merveilleux qui glissant tout près,

nous enlaces dans le seul pays des rêves,
le pays des amants, ces familiers de l’étrange et du plaisir,
dans ce pays des inspirations folles et frondeuses,
là où résistent les âmes, à l’entropie et la décrépitude,
ô créatures fières, emmenez-moi voir le silence.

MP – 26052023

Les devenirs-objets

« La pensée moderne – et c’est à mon sens, l’un de ses plus graves défauts – a supprimé la personnalité et a rendu tout objectif. Aussi bien ne s’attarde t-on pas à ce qu’est communiquer ; mais l’on se hâte aussitôt vers l’objet, le ce qu’on entends communiquer. Et comme presque tous les objets de cet ordre se montrent, même à première vue, de dimensions extrêmement vastes, l’on aura, à mesure que le temps passe, toujours moins d’occasions ou de places, pour méditer sur ce que c’est que communiquer. »

S. Kierkegaard, « La dialectique de la communication éthique et éthico-religieuse », « Deuxième leçon : Communication de savoir et communication de pouvoir », [1877], p.68, Rivages, 2004.

Il y a ces corps de frayeurs, ces amas de peaux nues,
traversés d’une onde bleue cobalt, et l’esprit recroquevillé,
au fond d’une cavité silencieuse et glacée,
et jamais rien ne filtre ici ni lumière, ni amour,
et tout ce monde disponible est là devant soi,

Faire de toi l’instrument de forces cruelles, mécaniques,
la dureté et l’affûtage d’un corps rétréci, laminé,
t’envoyer conduire les machines-outils,
et coller tes yeux dans la grisaille du béton armé,
la pompe de fer qui te respire, dans un rythme d’enfer,

et expulse le souffle noir et triste des bâtiments,
la poussière, le sable, la tranchée électrique,
qui allume les grands immeubles de verres transparents,
ceux qui luisent dans la nuit opaque, et transperce,
le silence des étoiles.

Et ta haine, dans une terreur folle, est rentrée ; elle s’accumule,
comme une boule de feu qui brûle,
tout l’intérieur des chairs.
Il te reste l’alcool, le tabac, le mono-sexe triste,
vendus comme les seuls plaisirs pour des corps jetables,

et quand tes regards plongent en toi,
ils plongent dans une mer de passions affreuses,
stimulées, orientées par ces drôles de pingouins,
qui sur la terre brillante des réseaux, dirigent à la baguette, des pseudo-assemblées,
et ton âme mécanique, brille aussi dans leurs collections du vide.

La fatigue est la concentration brutale de ce néant,
cette fatigue extrême qui embarque ton attention dans la brume,
prononcer une phrase devient impossible,
rester immobile est une souffrance,
Tu ne demandes qu’à recommencer, encore,

au delà des limites organiques,
car la pulsion de mort, de tranquille fixité, bruit dans l’orage,
qui tempête dans ton crâne, et signifie la fin désirée,
que ne cherches tu pas hors de l’alternative,
plaisir et sommeil, car ta vie a des bords douloureux.
Souviens toi que c’est une mise en ordre toute extérieure,

et encore plus de tensions, de sang et de muscles,
agencés à la façon d’outils ajustés aux tâches,
car la seule manière d’agir est celle qui existe,
rien d’autre ne se sait, ne se dit, ne se voit.
Ta langue confisquée et décrite comme inefficiente,

ne se parle plus qu’en rêve, entre toi et moi,
les montages symboliques sont vieux, rusés et habiles,
ils suintent la machine de guerre, la manie-industrie,
dévorent tout l’espace entre toi et soi-même.
Ici, maintenant rien ne compte plus que la cadence,

le spectre physique symbolique affecté à la tâche,
qui hante tout tes gestes bien là, utiles, au bon rendement,
et dans cet amas d’âmes fétiches, nombreuses, et grossières,
s’agitent des créations débiles, très efficaces,
utiles aux objets-néants qu’elles produisent en séries.

Dans la machinerie de l’utile, tu es la figure du rouage,
l’animal-instrument employé pour sa force physique brute,
et qui va coudre le vêtement de verre et de pierre,
cette immensité des villes, des routes, des villages.
Que nous importe que tu meures bien avant nous,

du moment que tes forces soient bien employées,
bien ordonnées selon des schémas directeurs.
Et l’inversion de toutes ces valeurs n’est pas pour demain,
elle reste cette lueur d’espoir au fond d’un puits de ténèbres.
Ne vit pas pour eux, car ils mentent et reproduisent ta blessure,

partout où ils vont, ils la soignent, avec précaution,
programme atteint et disparition des facteurs « x »
qui ont permis sa bonne et libre réalisation.
Et la langue de leur justice est fermée et corrompue,
leur probité frôle, à tout discours, le ridicule.

Ne reste par le facteur « x », l’ombre fragile qui permet l’opération,
cet inconnu dont les expressions du visage ont été retirées,
de tout contact, de toutes rencontres, de la vie même,
et dont le corps est un outil dévolu à une tâche comme un autre,
ne devient pas l’objet de leurs communications fantômes.

MP – 10032023