« La pensée moderne – et c’est à mon sens, l’un de ses plus graves défauts – a supprimé la personnalité et a rendu tout objectif. Aussi bien ne s’attarde t-on pas à ce qu’est communiquer ; mais l’on se hâte aussitôt vers l’objet, le ce qu’on entends communiquer. Et comme presque tous les objets de cet ordre se montrent, même à première vue, de dimensions extrêmement vastes, l’on aura, à mesure que le temps passe, toujours moins d’occasions ou de places, pour méditer sur ce que c’est que communiquer. »
S. Kierkegaard, « La dialectique de la communication éthique et éthico-religieuse », « Deuxième leçon : Communication de savoir et communication de pouvoir », [1877], p.68, Rivages, 2004.
Il y a ces corps de frayeurs, ces amas de peaux nues,
traversés d’une onde bleue cobalt, et l’esprit recroquevillé,
au fond d’une cavité silencieuse et glacée,
et jamais rien ne filtre ici ni lumière, ni amour,
et tout ce monde disponible est là devant soi,
Faire de toi l’instrument de forces cruelles, mécaniques,
la dureté et l’affûtage d’un corps rétréci, laminé,
t’envoyer conduire les machines-outils,
et coller tes yeux dans la grisaille du béton armé,
la pompe de fer qui te respire, dans un rythme d’enfer,
et expulse le souffle noir et triste des bâtiments,
la poussière, le sable, la tranchée électrique,
qui allume les grands immeubles de verres transparents,
ceux qui luisent dans la nuit opaque, et transperce,
le silence des étoiles.
Et ta haine, dans une terreur folle, est rentrée ; elle s’accumule,
comme une boule de feu qui brûle,
tout l’intérieur des chairs.
Il te reste l’alcool, le tabac, le mono-sexe triste,
vendus comme les seuls plaisirs pour des corps jetables,
et quand tes regards plongent en toi,
ils plongent dans une mer de passions affreuses,
stimulées, orientées par ces drôles de pingouins,
qui sur la terre brillante des réseaux, dirigent à la baguette, des pseudo-assemblées,
et ton âme mécanique, brille aussi dans leurs collections du vide.
La fatigue est la concentration brutale de ce néant,
cette fatigue extrême qui embarque ton attention dans la brume,
prononcer une phrase devient impossible,
rester immobile est une souffrance,
Tu ne demandes qu’à recommencer, encore,
au delà des limites organiques,
car la pulsion de mort, de tranquille fixité, bruit dans l’orage,
qui tempête dans ton crâne, et signifie la fin désirée,
que ne cherches tu pas hors de l’alternative,
plaisir et sommeil, car ta vie a des bords douloureux.
Souviens toi que c’est une mise en ordre toute extérieure,
et encore plus de tensions, de sang et de muscles,
agencés à la façon d’outils ajustés aux tâches,
car la seule manière d’agir est celle qui existe,
rien d’autre ne se sait, ne se dit, ne se voit.
Ta langue confisquée et décrite comme inefficiente,
ne se parle plus qu’en rêve, entre toi et moi,
les montages symboliques sont vieux, rusés et habiles,
ils suintent la machine de guerre, la manie-industrie,
dévorent tout l’espace entre toi et soi-même.
Ici, maintenant rien ne compte plus que la cadence,
le spectre physique symbolique affecté à la tâche,
qui hante tout tes gestes bien là, utiles, au bon rendement,
et dans cet amas d’âmes fétiches, nombreuses, et grossières,
s’agitent des créations débiles, très efficaces,
utiles aux objets-néants qu’elles produisent en séries.
Dans la machinerie de l’utile, tu es la figure du rouage,
l’animal-instrument employé pour sa force physique brute,
et qui va coudre le vêtement de verre et de pierre,
cette immensité des villes, des routes, des villages.
Que nous importe que tu meures bien avant nous,
du moment que tes forces soient bien employées,
bien ordonnées selon des schémas directeurs.
Et l’inversion de toutes ces valeurs n’est pas pour demain,
elle reste cette lueur d’espoir au fond d’un puits de ténèbres.
Ne vit pas pour eux, car ils mentent et reproduisent ta blessure,
partout où ils vont, ils la soignent, avec précaution,
programme atteint et disparition des facteurs « x »
qui ont permis sa bonne et libre réalisation.
Et la langue de leur justice est fermée et corrompue,
leur probité frôle, à tout discours, le ridicule.
Ne reste par le facteur « x », l’ombre fragile qui permet l’opération,
cet inconnu dont les expressions du visage ont été retirées,
de tout contact, de toutes rencontres, de la vie même,
et dont le corps est un outil dévolu à une tâche comme un autre,
ne devient pas l’objet de leurs communications fantômes.
MP – 10032023
