L’exclusion digitale

Dans la Société de Contrôle (SdC), l’asservissement aux pouvoirs centraux et périphériques provient d’une technologie de traçabilité massive des corps et des esprits. La donnée qui identifie l’unité-individu est sérialisée de toutes parts, à tout instant, de telle sorte que sa forme elle-même se substitue aux contacts sensibles et concret de l’être vivant et organique, avec la réalité sociale. L’inclusion puissante, omniprésente, quasi-omnisciente, des individus dans un maelstrom psychique de gestes fantasmés et non accomplis, résulte d’un flux de données invisibles qui met en série et économise des parties de la vie humaine pour sa bonne exploitation générale. L’intérêt d’une digitalisation massive apparaît dans toute sa cruauté sociale dans le vide sidérant qui entoure le nouvel individu atomisé.

Chacun suit avec son attention captée, monnayée, capitalisée, un réseau virtuel de liens bien à soi et à tout moment disponible via un objet connecté ou une interface numérique et le pour soi l’emporte sur la recherche de relations normales avec autrui. L’individu marchandise du XXI°siècle, le fournisseur de données économiquement exploitable, profite du zoo numérique que le pouvoir sur son intimité et ses désirs d’exposition publique a fabriqué spécialement pour lui. Ainsi son rôle social et politique est prédéfini par son paysage numérique et la pratique organisée du géo-tagging des corps et des langages humains permet d’isoler une certaine somme d’actions utiles, de les fiabiliser, les rendre hautement sûres, prévisibles, exploitables et confiantes pour un capitalisme nouveau qui fusionne la surenchère de l’ego et l’accumulation des connaissances.

Le ressort du drame humain lié à cette atomisation du social tient en la capacité des psycho-pouvoirs qui exploitent les machines numériques à isoler de plus en plus l’atome individuel, faire de lui le rêve ultime de la donnée-marchandise. Quand l’individu par lui-même n’est plus capable de vivre autrement que sous la dépendance forte des réseaux d’échanges de traces, de signaux-étiquettes, d’interactions conformes, la trame sociale-symbolique se désagrège en obsessions rentables d’un écosystème économique (sexe, pouvoirs, exils, cognition, amour de soi, replis ou mort).

Analyser le phénomène de l’exclusion digitale, c’est ainsi dire et affirmer la force de séparation et de désagrégation des liens sociaux ordinaires sous l’effet d’une vague sociale profonde, aux impacts souvent non-maîtrisés, de numérisation de la société mondiale. Cette vague contemporaine et massive qui met en série les identités dans une interaction proche, virtuelle/réelle, d’un réseau informatique, doit ouvrir la réflexion critique sur la liberté humaine, sous le prisme de cette capacité technique et politique d’asservissement du vivant, conduite par un certain capitalisme numérique.

Quand la vie se résume à l’actionnement d’un système d’alertes, de commandes d’objets, de prestations, d’aliments et de services, en la production d’entités économiques conformes au sens d’une logique de recherche de profits généralisés, la survie même de la réflexion critique n’est plus garantie. Chacun chez soi, tranquille, posté devant des outils de commande de loisirs assurément fiables, d’espaces virtuels/réels divertissants et plus rien dehors, plus rien à l’extérieur des bords de l’écosystème capitaliste. Ne vivre que sous la dépendance du réseau domestique, n’être plus capable de se reconnaître soi-même avec autrui, face à un autre sujet différent, rare, préférer toujours l’entre-soi rassurant et conforme à l’angoisse de l’inconnu.e, appauvris l’existence, fait d’elle le résultat d’une forme d’actions sur la vie, malade, délirante et aliénante.

L’auto-renforcement historique des technologies d’atomisation du social par le système capitaliste le plus féroce, le plus cupide (SdC) est devenu le signe historique d’une conception de l’être humain dite stratégique-instrumentale qui renie sa libre intériorité, son esprit critique, ses capacités d’expression propre pour aboutir à cette créature ultime, fantomatique ou spectrale qui ne fait qu’accompagner par ses gestes patiemment économisés et ses réflexes naturels, la force d’aliénation du spectacle-chimérique et la colonisation par l’économie de tous les secteurs de la vie.

Si vous n’êtes pas déjà pris en tant que « doppelgänger » numérique à l’intérieur des zones de contrôle du psycho-pouvoir, vous représentez un risque ou un poids-morts pour un système hyper-capitaliste et asocial. La raison d’être ou la norme de cette société de contrôle hyper-capitaliste est la maximisation de l’intérêt égoïste individuel et la recherche générale du profit au détriment des groupe sociaux et de l’Esprit social et politique. La Société de Contrôle (SdC) par l’exploitation technique massive et non réfléchie du numérique comme recherche de traces capitalisables et de vécus conformes, permet ainsi la destruction organisée des formes de subjectivités différentes, des mécanismes de solidarités collectives et de considération psychologique et politique des plus vulnérables.


Fragments d’un monde détruit – 54

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