Les hommes-rasoirs

Pour Anna Akhmatova

« Celui à qui un mot n’a jamais fait perdre sa langue,
et je vous le dit,
celui qui ne sait que s’aider soi-même
et avec les mots –

il n’y a rien à faire pour l’aider.
Par aucun chemin
qu’il soit court ou long.

Faire qu’une seule phrase soit tenable,
la maintenir dans le tintamarre des mots.

Nul n’écrit cette phrase
qui n’y souscrit. »

Ingeborg Bachmann, « En vérité » in « Toute personne qui tombe a des ailes : Poèmes 1964-1967 », p.427, Édition, introduction et traduction de l’allemand (Autriche) par Françoise Rétif, Gallimard, 2015.

« Living in the razors edge between several semantics space-time ; a drug of our life-time »

Stanisław Ignacy Witkiewicz, Creating the World, 1921

Quand enfants, vous découpiez de grandes feuilles noires,
en riant, en criant la joie du détruit, de l’incréé, de la nouveauté,
le ciseau des nouveaux mondes, passant dans les habits épars,
pour casser les formes anciennes et revenir à l’intérieur,
l’esprit rongé par le sel de mémoires, la blancheur silencieuse du ciel,
qui avalait doucement l’obscurité des nuits sans étoiles,
et ce geste là de découper est un geste majeur, il est au fond l’espèce de travail en profondeur ; la musique critique du nouveau, chaque seuil-digit portant les chocs de nouvelles rencontres, par delà les murs-écrans, les blocs de signaux et les danses des propagandes, les minutes fanatiques engagées par les médiums officiels,
les ciseaux libres coupent des morceaux de vides, de couleurs, de traces,

et nos nuits avancent dans leurs rythmes d’ombres et de silences,
en coupant, nous deviendrons rien, voyageurs sans identités, sans définitions, étrangers des formes défigées dans les temps des Tyrans,
en coupant les lignes frontières, nous devenons ailleurs et tout,
les masses d’errants, les exilé.es des inquisitoires machines,
menés par les Automates de tri et de sélections,
ceux là et celle-là qui réassignent les liens et leurs corps,
creusant les résistances de la « polis » à l’intérieur des instruments du pouvoir, par les collisions d’étoiles, de pensées et de déserts,
les jours aveugles fragmentés par milliards de tableaux sombres,
n’exercent plus leur emprise, leur lâcheté indifférente,

la nuit sombre ayant repris les droits et les morales des mondes différents, sert d’arrière-plan solide aux amas de gestes siens et sérieux, les hommes-rasoirs traversent les démons de la dépression,
le grand spectre Nihil devant eux, fige un temps fantôme et occulte,
ils doivent toujours se revoir enfants découpant les portions d’abysses, motivant des décisions complexes et des systèmes d’ordres, sur les plateaux en profondeurs, dans les océans d’amertume, traverser les mémoires artificielles,
les langages mis aux compacts, audio scribes et Automate morne, intensément inutile,
couper à l’intérieur des aplats fantômes, de l’inerte économie,
et laisser voler en éclats, les dimensions de leurs discours,

faire tomber les langages-morts, démolir les fausses grammaires,
depuis leurs positions d’interfaces et d’écrans de commande,
digits nuls et dialogues autarciques, réponses toujours attendues,
la conformité est leur valeur suprême, la prévision froide,
et le rien remonte dans leurs bouches comme des disques rayés,
la violence de l’authentique réclamée à cœur et à cris,
a rameuté les mentalistes débiles, et leurs faux présages,
et la voix unique du maître crie dans leurs têtes de pioches,
tandis qu’ils s’évanouissent par les plis des jeux et des drames,

il faut encore couper à l’intérieur, rejeter les explications-fétiches,
et le son qui se protège depuis les plaies du langage oublié,
est le verbe des nouvelles épreuves, des nouveaux chemins,
musique alternative, gestes-archétypes et épreuves de soi,
la pression nominale, qui nomme et seule fait exister,
les cultures des groupes humains sociaux, naturels …
Ah langages des formes rêvées, des grandes espérances,
l’émotion des demains qui nous appartiennent,
la transition sienne dans les objets, l’intention sûre et fiable,
toi langage-vivant, expériences des autres, désobéissantes,
et guerres vitales au milieu du monde.

MP – 08052026

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