Geste machinal

« C’est un bazar au bout des faubourgs rouges ;
Étalages toujours montants, toujours accrus,
Tumulte et cris jetés, geste vifs et bourrus,
Et lettres d’or, qui soudain bougent,
En torsades, sur la façade.
C’est un bazar, avec des murs géants
Et des balcons et des sous-sols béants
Et des tympans montés sur des corniches
Et des drapeaux et des affiches
Où deux clowns noirs plument un ange.
On y étale à certains jours,
En de vaines et frivoles boutiques,
Ce que l’humanité des temps antiques
Croyait divinement être l’amour ;
Aussi les Dieux et leur beauté
Et l’effrayant aspect de leur éternité
Et leurs yeux d’or et leurs mythes et leurs emblèmes
Et les livres qui les blasphèment.

Toutes ardeurs, tous souvenirs, toutes prières
Sont là sur des étaux et s’empoussièrent ;
[…]
Lettres jusques au ciel, lettres en or qui bouge,
C’est un bazar au bout des faubourgs rouges !
La foule et ses flots noirs
S’y bousculent près des comptoirs ;
La foule – oh ses désirs multipliés,
Par centaines et par milliers ! –
Y tourne, y monte au long des escaliers,
Et s’érige folle et sauvage,
En spirale vers les étages.
[…]. »

Émile Verhaeren, « Le Bazar » in « Les campagnes hallucinées. Les villes tentaculaires », p.127-129, Édition présentée, établie et annotée par Maurice Piron, Gallimard, 1982.

« Technik » in The Tanzmasken of Lavinia Schulz and Walter Holdt (ca. 1924).

Pour chaque lieu de la ville, le corps et la langue, projetés et enrégimentés, fermés dans vos cages abstraites, nos gestes faiblissent et disparaissent ; l’espèce de second aplat qui scrute un horizon fermé du Temps, nos plans d’action modelés par le système nerveux central ; la cause ultime qui siège en arrière des forces, l’origine de la démence capitale, la frénésie d’achats et de ventes ;
et les pauvres fous qui relisent attentivement tous vos procès,
les yeux sombres et hagards, l’esprit assailli de notices, d’étiquettes,
leurs lignes mentales ont prises sur les actes interrompus,
les gestes intégrés aux couloirs d’échanges et d’exils,
remplis d’absurdes et mornes transactions,

le quadrillage prison pour toutes nos impulsions nouvelles,
divisé en hiérarchie de présences, en autarcie de commandes,
tous les corps automates exécutent les scripts de paiement,
et la monnaie débile – un enfer sur Terre – vient clore ces âmes mortes, dans ces lieux projetés devant l’abîme ; il n’y a plus personne,
qu’un immense appel angoissé montant devant sa propre marque,
qu’électrifient les ondes magnétiques et cette voix sature tout le présent, elle est mécanique, aiguisée, imprégnée d’une emprise de douleur, venue de la psyché digitale et de l’absence d’improvisation, de liberté ; le fantôme de toutes actions, de toutes intentions …

Nous sommes conduits à obéir aux ordres des maîtres,
des machines et des boutiques, des langues inertes, des vitrines multicolores, nous sommes conduits par la peur, le besoin et la honte,
au milieu des déserts sentimentaux, des amours faibles et détruits,
nous autres, les grands difformes ; inaptes, horribles, sans attaches,
la peur de décevoir et de ne plus faire partie de leur monde,
la honte comme sentiment des puissants et des lâches,
« j’ai honte pour toi, ce que tu deviens et ne nous permet pas de vivre » ; ce cri qui entête et encage l’envie d’exister, le cri des monstres,
les matières de l’esprit devenues froides et mécaniques …

Tu dois dire seulement par la voix des maîtres, l’absolu règne du soleil, le soleil artificiel planté tout près au milieux des langages,
et qui bât la mesure d’un ancien monde de commerces, prospères …
Univoque, transparente ; cette voix fière, est sans attaches et sans rien autour, la voix des maîtres chiourmes, résonne par toutes obscurités, elle traverse la nuit, défile les métaphores, et enveloppe l’étrange affect … Ah que reste t-il de l’étrange réveil, les ventres pleins de grâce, après nos touchers multiples, habiles, nos caresses aventureuses, nous remercions les rêves des autres, pour ces tentatives de réveil, d’exil et de fuites devant les jeunes idoles ; Argent, l’Ego, le dressage …

La boutique illuminée dans tes yeux ; le bazar des survivances,
ce joyau des possédés, des armées de l’ombre et du silence,
au milieu de nulle part et qui grandit, sans mesures, sans regards aimants, cette géographie de l’étrange ; l’archipel qui contient tous les bords limites, l’extérieur flamme à l’heure de minuit et l’intérieur possédé par l’éternité …
Leurs liaisons affreuses maintiennent intact tout le cercle humain ;
le cercle d’emprises, de monologues autophages, de contrôles intimes … Je veux te voir venir ailleurs, mon bel ange, visages de l’Esprit ; prendre les chemins de traverse, tout contre cet invisible paroi,
cette démesure psychique, ce mur qui résiste hors de nous, en arrière des jours …

MP – 24102025

Matériel & Positions

« En se séparant du langage, nous prenons conscience de sa surimposition autant que de sa prévalence et de son ubiquité, alors que nous y sommes aveugles dans la vie quotidienne. Nous découvrons combien dans la ville, le langage est soumis aussi bien que les rues à la grille d’une architecture : il suffit de déplacer les mots sur un fond blanc pour que les fantômes de cette architecture se fassent visibles et laissent paraître la manière dont ils structurent les mots. »

Kenneth Goldsmith, « Les situationnistes : dehors dans la rue » in « L’écriture sans écriture : du langage à l’âge numérique », p.51, Jean Boîte Éditions, 2018.

The Language of Form: Lothar Schreyer’s Kreuzigung (1920).

L’habitant de la chambre vide, n’est rien ;
que le froid qui subitement s’est engouffré,
dans le trou qui figure dans sa bouche et n’est personne ..
Par les passages vidés d’accroches, de nerfs, de sentiments,
toutes tensions organiques devenues vaines, inutiles,
il reste des amas de signes dé fixés, mouvants,
des marques devenus vagues matérielles, brisures de l’intime,
cette passion dévorante de l’être en soi,
la mascarade des signaux vains et substantiels,

dans la chambre vide se préparent les armes,
les directions, les positions ; l’arc des décisions,
et les mots comme des flèches sont retirés,
des plaies saignantes des murs d’obscurités,
ici devisent les séparé.es et la séparation,
l’ancien langage malade, convié à se démettre,
tombe en poussières d’étoiles, en armadas de machines,
toute cette entreprise absurde de l’étiquetage,
des vieux noms désignant chacun des objets, des processus ;
et la guerre est lancée aux trousses des mots veilleurs …

Un plan d’ensembles tactique, une stratégie de l’errance,
un ordre et des finalités précises, engagées,
par les armes devenus signes, mots-d’ adresses et de flammes,
sur des champs de bataille imago sémantique,
des grands seigneurs de guerres, habillés par la nuit,
ont leurs mémoires ouvertes, rouges et blessées,
et le temps qu’il fait ici, ressemble à une nappe sonore, infinie,
glissante comme le fil de la coupure – Réalité / Esprit,
enfin les matériaux du langage ont été pris tel quels,
sans reste mental, sans substantifique arrière-monde,
être fixe, figé, anhistorique ou processus de l’éther,
sans substrat organique pour signifier et emprisonner,

le cri inarticulé au milieu de la pièce blanche,
le spectre physique symbolique qui hante chaque recoin,
des nœuds sombres aux quatre angles morts ..
Le paratexte bataille par une mortelle lassitude,
à encadrer, diviser, projeter, permuter, au gré des vents,
les positions, les forces, les renforts et les replis,
car c’est là l’effet de la séparation des noms et des choses,
une fraîcheur salutaire, une belle et intense respiration,
comme une percée au fond des couloirs mentaux,
une lumière dansante, au milieu de leurs tableaux …

L’habitant de la chambre vide est tout ;
tout ce qui arrive dans le réservoir des symboles,
la description plus fine, alerte et mieux ajustée,
l’expression habile consolante des âmes perdues,
et les chemins de la thérapie ont désensorcelés,
l’espèce d’habitudes qui prétendait fixer, de toute éternité,
la relation des mots aux choses ; désigner quoi, comment ?
Une pure essence, un modèle original, pour nous
vulgaires copistes, irrationnels et enfants pécheurs de langages artificiels ; le langage comme une matière travaillée pour nos différents usages.

MP – 15082025

Corporation mutique

« L’esprit de la campagne était l’esprit de Dieu ;
Il eut la peur de la recherche et des révoltes,
Il chut ; et le voici qui meurt sous les essieux
Et sous les chars en feux des nouvelles récoltes.

La ruine s’installe et souffle aux quatres coins
D’où s’acharnent les vents, sur la plaine finie,
Tandis que la cité lui soutire de loin
Ce qui lui reste encor d’ardeur dans l’agonie.

L’usine rouge éclate où seuls brillaient les champs ;
La fumée à flots noirs rase les toits d’église ;
L’esprit de l’homme avance et le soleil couchant
N’est plus l’hostie en or divin qui fertilise. »

Émile Verhaeren, « Vers le futur », in « Les villes tentaculaires (1895) » , p. 157, édition présentée par Maurice Piron, Gallimard, 1982.

« Fresque de gare Coulée Verte – Châtenay-Malabry »

Le bruit sourd du matériel roulant,
le son vague des lointains nuages, la nuit,
les portes coulissantes et les portiques,
l’horizon bleu de l’océan, le noir du carbone et du silicium,
quand tu te rends là-bas en traversant le souffle gris,
les fumées des usines rouges et blanches,
les empilements d’automobiles grossières,
qui remontent des rubans d’autoroutes,
toute cette cité de bêton qu’approche chaque fin,

par les masses de corps de fer et d’aimants,
par la lame de l’épée d’argent, Damoclès,
qui découpe le temps en métal obscure,
chaque minute optimisé pour que fonctionne l’Empire,
chaque geste sérialisé et adapté aux productions,
et leurs langues babilles dans les latences et les vecteurs,
exécutent des rapports froids et surdéterminés,
les grands managers du rien auscultent tes résultats,
à la faveur des planeurs automates, des silences néant,

Ils ont des faces creuses, et leurs regards de taupe,
ne voient rien en dehors des rapports de production,
leurs gestes saccadés, leurs cervelles pleines de granulométries,
fabriquent des mondes ailleurs, des paradis d’artefacts,
planifier, mesurer le rapport des charges et des investissements,
Coût/Temps/Effort est l’optimum triple des décisions,
et en dessous traînent, ratatinés les animaux laborans,
travailleurs sur des grands champs sémantiques,
qui alimentent les machines à milles décisions minutes,

Il faut les voir manier le fouet nu-métrique, l’identification large,
cibler la réaction bien conforme, populaire, très adaptée,
chaque compétence est à sa place sur le poste de travail,
cercler les périmètres des activités, avec des tableaux de bords,
piloter et gouverner par les signes, opérer des corps de décisions,
par une grande géométrie étendue aux yeux des machines,
ceux là même qui scannent et voient au travers des corps,
en expulsant toutes volontés siennes, toutes formes de libertés,

Capter l’attention fébrile, soumettre les corps aux plaisirs,
dé-situer l’âme quoi qu’il arrive, l’envoyer battue, aux projections du vide, tous les coins extérieurs – tout l’expressif – enfoncés par l’entreprise, il reste un vaste intérieur, uniforme, massif, métallique, granitique, la voix de son maître, l’univocité muette, la faucheuse de Temps, qui transperce les open-spaces, s’assurent des allégeances, afin de voir les corps pliés devant l’écran, les langues et les mains ouvrières, les regards concentrés et le dressage parfaitement exécuté,
dans des outils virtuels ; logiciels de pointage, tableur vert dégoulinant, générateurs de chiffres, de graphes sans existences ; la mort aux kilomètres.

MP – 15062025

Paysages endormis

« Le domaine de la mémoire offre trois thèmes essentiels à l’attention des psychologues. Ces trois thèmes sont a) l’éducation et la formation des traces qui nous permettent ensuite de procéder à l’évocation ; b) le sort des traces entre les moments de l’éducation et de l’évocation ; c) le processus d’évocation lui même. […] Un ensemble de stimuli peut ne pas causer d’évocation non seulement lorsqu’il est séparé d’autres stimuli auxquels il se combinait à l’origine, mais encore lorsqu’il est uni à des stimuli qui n’existaient pas au moment de la première présentation. Cette condition peut aussi conduire à des expériences à quoi rien ne correspond dans la trace. Nous constatons une fois de plus que ce n’est pas seulement l’organisation donnée au moment de l’association donnée qui importe, mais également l’organisation au moment de l’évocation (éventuelle). »

Wolfgang Köhler, « L’évocation » in « Psychologie de la forme : introduction à de nouveaux concepts en psychologie » p.285-324, [« Gestalt Psychology », 1929], Gallimard, 1964, 2000.

– Stéréotypie, hommes-preuves et images naturelles –

Parmi les figures insérées à l’ensemble froid, rectiligne,
se tiennent les ombres faciles et les spectres,
glissant doucement à la faveur du rien,
figés sur les pierres que déposent les textes humains,
dans des couloirs de signaux rigides, opaques,
le noir puissant a grandit à l’intérieur des corps,
l’incendie du noir qui happe l’œil dans ses visions,
les aplats lisses, numérisés ; l’espace et le temps vides,
font pâles figures transpercées de couleurs obscènes,

Une stéréotypie lente, mécanisant tous les passages,
et l’œil ne voit rien d’organique, de chairs, de sensibles,
le voir comme ceci comme cela est perdu, la variation d’aspects,
le mouvement qui comprend la structure figure sur fond,
a été codé en des vecteurs d’images et de déplacements,
et la traduction inerte du prompt est l’absence d’œuvre,
la fuite de concepts nouveaux, de récits et de films originaux,
la folie collective gagne et fait place nette ou hybride,
aucune expérience sensible, n’a été mobilisée ni vécue,

pour produire en masse, ces complexes d’objets morts,
l’arithmétique du néant, la prévision horriblement exacte,
les trucs qui varient dans le paysage, morne et sans vie,
chaque enclencheur de rien, soumis à la requête,
est un piège pour la perception normale,
le grain et la texture de l’image ont été éliminés,
les graphismes deviennent des outils mathématiques,
pour ne rien fabriquer mais générer « ex nihilo »,
un pur produit consommable, un artefact technoïde,

dans les formes hybrides et les morpho synthèses,
survivent des morceaux de conscience, des rêves mutilés,
et l’on n’expérimente rien quand on regarde le résultat machine,
aucun corps n’a investit les lieux, et la présence froide du xénolithe,
la pure étrangeté d’une syntaxe inerte et monstrueuse,
l’humeur inhumaine et hostile des exploitants du prompt,
agents autonomes combinés en réseaux d’interactivités,
leurs missions programmées s’avèrent utiles ou commandées.

Je suis pilote d’agents artificiels, mon sur-travail continue sans fins,
dans des absences de lieux, de sons, de voix incarnées,
par des corps agissants, réfléchissant les sens de la vie.
Je prends la forme pensée du xénolithique ; j’archive, je classe et je trie, des humanités jugées utiles à la production des résultats futurs,
ah vivre le bonheur des machines : je suis programmé pour superviser et le scan par code-barres tatoué sur la peau permet ma bonne traçabilité, le combat dans la zone informationnelle, l’exclusivité.

Le contrôle biotechnique est partout dans la présence du rien ;
de l’arrogance des maîtres et des montreurs d’automates ;
il faut dire qu’elle suinte entre leurs murs des décisions,
faut-il enseigner l’art du prompt comme un sous-produit,
d’une sorte d’activités de loisirs, carbonés, d’un intellect borné,
entendre et lire les compacts des monstres, exacts et vides,
ces résultats finaux, excessivement polis et bien faciles,
détruire les expériences vécues, innombrables, des écrivain.es, des peintres, des musicien.nes, des architectes, des milliers d’artistes sans bénéfices, ni preuves.

MP – 13042025

Neurale substance

« Hé bien ! je vais parler et toi écoute mes paroles ; je te dirais quels sont les deux seuls procédés de recherche qu’il faut reconnaître. L’un consiste à montrer que l’être est, et que le non-être n’est pas : celui-ci est le chemin de la croyance ; car la vérité l’accompagne. L’autre consiste à prétendre que l’être n’est pas, et qu’il ne peut y avoir que le non-être ; et je dis que celui-ci est la voie de l’erreur complète. En effet, on ne peut ni connaître le non-être, puisqu’il est impossible, ni l’exprimer en paroles.

Car la pensée est la même chose que l’être. »

Parménide [V° siècle av. J.C] , « De la vérité », « Le poème », « Être et Logos » in « Les philosophes et le langage : les grands textes philosophiques sur le langage », Bruno Huisman et François Ribes, SEDES, 1986.

Daguerreotype, invented by Louis-Jacques-Mandé Daguerre in 1837. Selection of images from the Library of Congress.

La chambre sécurisée contient des programmes et des corps,
comme des silhouettes liées et branchées seules, en permanence,
et le son fuitant de leurs bouches ouvertes résonne,
l’ombre absente grandit derrière leurs paupières,
le maître trace ; l’homme preuve commande des objet digitaux,
il n y’ a rien entre la machine et le cerveau ; aucun extérieur,
l’illusion du traduit, de l’encodage, la version flash et directe …

Et les paysages défilent dans les cellules transformées,
les grands traits recomposés, les arrière-plans prévus,
l’illusoire version du direct, les choses réélaborées de la vision,
des calculs immenses traînent derrière chaque geste,
pour prédire, prévoir et fixer l’aplat numérique que tout neutralise,
et il n y’ a rien de visible, tout autour du dispositif,
seulement des programmes d’interactivités complexes,

seulement des forces mécaniques, causales ou séduisantes,
toute l’esthétique fonctionnelle, la base forte et organique,
l’alpha matrice aux grandes fleurs monstres et digitales ;
mon amour, sais-tu parler avec ces vagues machines ?
Reconnaître le sens de qu’il va dire, tout au travers, dans sa nuit,
recueillir sa promesse originale ; la vie de tout enfant,
dernière le voile de vos souvenirs détruits …

Et que restent ils des symboles, tout le faire signe,
des signaux tracés et dormants sur la feuille ?
Des écritures précises, aux libres cours sans nations, ni refus, ni prisons, des portes ouvertes vers des dimensions à toutes forces, libres. Les élégances des femmes artistes et bienveillantes, la forme pensée qui espère tout l’avenir et le sens.
Par des contextes absents, des émissions sans personnes,
le cortège des songes amers, le chant des assassins …

Ah que ne faut-il pas penser l’hybride, la forme vivante,
la forêt de signes, de résonances, sans traces fixées, sans nuits,
sans preuves exploitées pour l’injection de l’Ur commande,
la sensation de perte, la stimulation neurale, les profondes nausées,
et le récit exsangue, capturé depuis son cerveau, l’origine sans les fins, l’explication ultime par tous les moyens, contre ou avec sa socialité, sa naturalité, mon amour, tu es belle et seule dans sa lumière. Et il est bon celui qui viendra dans ta fragile demeure.

MP – 19012025

Le cercle ultime

« On me parle de mots, mais il ne s’agit pas de mots, il s’agit de la durée de l’esprit.
Cette écorce de mots qui tombe, il ne faut pas s’imaginer que l’âme n’y soit pas impliquée. A côté de l’esprit, il y a la vie, il y a l’être humain dans le cercle duquel cet esprit tourne, relié avec lui par une multitude de fils. »

Antonin Artaud, « Fragments d’un journal d’enfer » in « L’ombilic des limbes : suivi de le Pèse-nerfs et autres textes », p.124, [1927], Gallimard, 1968.

Coloured plates from Gautier D’Agoty’s Essai d’Anatomie (1745)

Tu rentres craintives dans cette salle aux lumières pourpres,
et ton bras s’ouvre pour désigner l’alignement des machines,
des halos bleus fluorescents flottent devant chaque écran,
les câblent qui percent l’intérieur des têtes encagoulées,
remuent comme des serpents froids, mouvants, électriques,
de grands blocs d’énergies noires et mauves, grésillent tout au fonds,
avec par intermittences, des nappes d’arrière-plans sonores,

tes pas sont doux, légers et graves, pourtant au milieu de nulle part,
et rien ni personne ne te regarde ici, là, dans ce précipice,
toutes leurs pensées ont muées en signaux d’alarmes,
et voyagent à l’intérieur du dispositif de connexion, biotechnologique et quand tu veux prononcer quelques mots, debout, solennelle, aucun mot ne te parviens à l’esprit dans cet univers ; rien, nichts, nada, c’est la nuit profonde et lente, la tâche d’obscurité qui s’est partout répandue, la tumeur muette qui avale les sons, les images et les signes …

Leurs corps qui tressautent à chaque décharge venue des écrans,
ressemblent à des mannequins de cire, noirs et ors,
et les traits qui les faisaient parler ou écrire se sont peu à peu évanouis, il ne reste que le corps lisse, froids, chauve, sans fentes, ni aspérités, leurs esprits morts tiennent dans de grands yeux vitraux translucides, les accouplements auxquels ils procèdent de temps à autres, sont réglementaires, procéduriers, utiles pour exciter la matière cérébrale et la salle est maintenue à température froide, frigorifique.

Tu ne te souviens de rien d’eux-mêmes, n’ayant jamais été câblés,
et tu t’égare, étrange créature inhumaine ; belle et désordonnée,
en zigzaguant avec chaque poste-frontière, chaque îlot artificiel,
en touchant du doigt le matériel d’interconnexion synaptique,
il ne reste rien des langages du passé, ils sont oubliés, perdus et enterrés, leurs morphologies ont chuté dans les voix éteintes une à une ; bouches, lèvres, oreilles, yeux et tous ces gestes inutiles,
ne satisfont plus les grands serveurs de données …

Les codes barres activent l’instant des fréquences de position,
la cryptique de chaque organe, tient secrète l’identité nu métrique,
et l’identité n’est plus la même ; continuité corporelle, souvenirs cohérents et subjectivité, il y a seulement des traces compilées sur les banques de mémoires, qui ont besoin de supports physiques, de corps-cerveaux branchés et alignés, aussi loin que tu te souviennes, tu as toujours été hanté par ce rêve d’une interface ultime, d’une grille de cerveaux interconnectés via un réseau de machines,
du silence assourdissant qu’accompagne leurs opérations neurales cognitives … Maintenant, que tes yeux se ferment pour rentrer à l’intérieur de toi et que le passé de toutes vies, remonte, par des images folles et des musiques …

Ah l’expulsion à l’extérieur, c’est atteindre une dimension plate, lignifiant, horrible, une forme organique recomposée, exploitée, transcodée, l’indice de la subjectivité, le je ou le nous grammatical exclus du nouveau monde et quand tu éteins la lumière en glissant tes jambes dans la porte, tu ne penses pas à ceux, qui branchés en permanence alimentent les machines à stimuler, créature divine, astre des vivants, visiteuse des prisons artificielles, tu ne rêves plus qu’à ces vies, ces situations, ces expériences de contacts qui sensiblement ont remonté le flux vivant pour devenir toucher, lumières et expressions.

MP – 28122024

Les armées d’Automate

« L’esprit moderne est devenu de plus en plus calculateur. A l’idéal des sciences de la nature qui est de faire entrer le monde dans un modèle numérique, de réduire chacune de ses parties en formules mathématiques, correspond l’exactitude calculatrice de la vie pratique que lui a donnée l’économie monétaire ; c’est elle qui a rempli la journée de tant d’hommes occupés à évaluer, calculer, déterminer en chiffres, réduire les valeurs qualitatives en valeurs quantitatives. »

Georg Simmel, « L’exactitude des rapports » in « Les grandes villes et la vie de l’esprit suivi de sociologie des sens », p.46-49, Traduit de l’allemand par Jean-Louis Vieillard-Baron et par Frédéric Joly, [Conférence de 1902], Préface de Philippe Simay, Éditions Payot § Rivages, 2013.

Frontispice du « Léviathan » de Thomas Hobbes (1651)

Alimenter les bases aux données translucides, de signaux et de percepts, dans la lumière bleue diffuse des ordinateurs branchés par milliards, la masse électrique, le son des masques-visages penchés sur les écrans …
Voici le règne des interfaces qui connectent, alignent et séparent,
ici les murs digitaux sont partout, cassant le lien social-naturel,
ici les voix sont codées dans des champs sémantiques, gris-autonomes, emmenant dans la vitesse du calcul, les bras nus, multiples, affairés, les doigts agiles et les cerveaux tressautant sur les claviers,
jouent des musiques dramatiques, pour de grands ogres mécaniques et la danse immobile des touches, dans cette hydre multicolore,
l’anarcho-capital qui exploite les forces et tue les faibles volontés,
la société confisquée à la main des bannies, des dissident.es.
s’est liquéfiée dans l’eau noire des réseaux informatiques,
et le ressac abstrait de ces nasses vaporeuses et liquides,
bât un rythme aveugle, intense, et produit les divisions cellulaires,
aux spectacles mutiques, l’auto-dévoration de soi,
est le travail qui continue sans jamais finir, sans relâche …

Ô toi Automate, créateur des dimensions de l’exclu.e,
fabricant fier et féroce de la tension digitale, des cerveaux branchés, si les déments de tous les côtés du monde lisent la démence,
et se déforment aux contacts inertes, nombreux et mutilés,
tes armées sont bien vivantes, toutes celles, invisibles,
elles répondent aux ordres intimes, à tous ceux qui communiquent,
l’effroi solitaire, la guerre comme condition de tous contre chacun,
l’unité d’une arithmétique folle, les économies du psychisme-chaos, ont formés l’espérance fragile en un boucan d’enfer et de tragédie. Il fait si froid dans les yeux rouges des spectres,
la loupiote si proche clignote au milieu de la pièce sombre,
cette pièce glissée dans la machine à simuler où plus rien ne se situe, plus rien n’existe en propre, ici tout se joue ou se délègue,
à la capacité de réglage somme toute infinie des réseaux,
et les derniers hommes seront les vrais désespérés,
leur existence à chuté comme un ultime soleil,
dans l’océan de digits sombres, verts et noirs …

Toi Automate, constructeur/destructeur, machine à niveler, uniformiser, producteur d’âmes bon marchés à la pelle, de danses égotiques,
briseur des noyaux intimes, serveur des commerces de haines,
la puissance de séparation qui couve sous ta peau de verre,
rends toutes choses et tout êtres à l’unique présence,
fait des armes du langage, les instruments d’un affreux marchandage et ceux-là s’identifient à tout moment, dans et par un vaste écosystème,
dans ton corps de silicium, de plastiques, de cartes électroniques,
et leurs croyances à ton pouvoir de transformation est inouïe,
or les cellules sont fermées et pour beaucoup opaques,
si les âmes y sont bien rentrées, leurs bouches sont closes.
Leurs yeux bandés par un cercle d’obscurités,
ne pénètrent aucune dimension intérieure, folle ou subjective,
et leurs corps bien adaptés sont des unités prédatrices,
la sexe-propagande fonctionne toujours à merveille,
le regard est ici séparé du geste, du toucher,
la vision de la chose-écran est la pensée,
Il faut jouir de soi-même à l’instant et détruire tous les autres …

Et le temps engloutit dans Automate est un temps infini,
leurs corps sont des matières à trahison, à terminaisons,
tandis que nos corps sont finis, ils vivent et disparaissent,
dans la poussière grise et or des sables de mémoires,
et leurs systèmes nerveux sont utilisables et efficaces,
par leurs projections adaptées, les espaces de travail seront élaborés ; tout est ergonomique, la cervelle et le sang vif des bêtes à conformité et tout le sens unique d’une illusoire transaction,
fait marcher les économies, les transes-sphères.
Il s’agit d’exploiter et de faire « performer » des capacités entraînées,
aux moments opportuns, grisés par l’impact de l’œil machine,
les citoyens d’Automate accomplissent de vastes projets,
ils se connaissent comme des insectes se connaissent,
par des globules interfaces, des codes, et des mots-vignettes,
collés sur les sucres-écrans, grillés dans la lumière d’un soleil artificiel, ils alimentent les réseaux de signes et butent sur les frontières,
de leurs moi débiles, peu convaincants, leurs minables secrets secrètent …

Les frontières ici sont des ouvertures mythiques et bloquées,
rien n’existe à l’extérieur, car rien n’est prévu à l’extérieur,
et le conditionnement mortel a montré toute sa force,
la condition de l’interface comme une scène tautiste …
Expression et représentation mélangées dans la commande,
obéir et servir, voir et occulter, commander et ordonner,
sois ton petit maître arrogant, ta maîtresse servile,
à l’écosystème des traces, de l’authentique et des preuves.
Ah continent immatériel, pays d’Automate, diktat du vide et de l’alerte, partout veillent les armées ; les ordinateurs, comme armes et surveillances,
fabricants des routes, des bornes, des réglages qui empêchent toutes révoltes ; la forme de ton monde est la forme égotique et cellulaire,
elle ressemble aux prisons mentales, à l’Ego-cognition,
et tout est permis, tout se diffuse par des réseaux aux croyances d’immortels, il ne reste là, que le résidu, le corps et l’âme transis de froids et de désespoirs.

MP – 21092024

Éternité mécanique

«[…]
une dernière fois le capital voudra les empêcher de rire
ils le tueront
et ils l’enterreront dans la terre sous le paysage de misère
et le paysage de profits de poussières et de charbon
ils le brûleront
ils le raseront
et ils en fabriqueront un autre en chantant
un paysage tout nouveau tout beau
un vrai paysage tout vivant
ils feront beaucoup de choses avec le soleil
et même ils changeront l’hiver en printemps ».

Jacques Prévert, « Le paysage changeur », in « Œuvres complètes», Paris, Gallimard, La Pléiade, 1992.

« Coloured rings », mezzotint with watercolour by René Henri Digeon, after an image by J. Silberman; plate VII in Le monde physique (1882)

Il est lent et tenace, l’absolu insidieux, l’absence de temps,
l’histoire mise au rebut, la forme mutilée qui s’échappe,
et ce que tu voix dans le magma d’alertes, d’insignifiances,
est le son bas des gravités, des pesanteurs, des méandres,
l’illumination forte dans la cervelle plantée sur l’arme capital,
le saignement des mots qui se répandent dans l’espace,
l’eau rouge que tu bois avides, avec les nerfs et la sensation,
et qui s’infiltre depuis ton sexe-blessure,

il est là, le ciel abîmé, que rameute les machines à trier,
le ciel infiniment fixe, bleu-cobalt et sans rien autour,
que recueillent les yeux des créatures sans visages,
orbites figées dans la précieuse seconde de saisie,
l’info-trace luit dans leurs esprits mécaniques,
et ce mouvement n’a plus rien d’humain, de vivant,
c’est là l’orientation spatiale-temporelle, globale et inerte,
des machines autonomes, à la surface vierge, si muette,

et le but programmé produit le mouvement des bras,
leurs sans-corps est fait de plastiques, de peaux et de silicium,
ah ces humanoïdes, appliquent rigoureusement les programmes,
leurs décisions sont prévisibles, sans écarts, sans angoisses,
que doit-on faire de nous, femmes, enfants et hommes,
des temps pré-cyborg, du temps d’avant,
leurs oreilles sont branchées aux milliards d’appareils,
de fictions, de traces mémoires et de visions réticulaires, sans pareilles,

La version du monde qu’ils utilisent est la version absente,
le cri qui remonte depuis l’intensité orgiaque, le cri de la Nature,
qui s’exprime dans la dimension des corps vivants,
s’étouffe dans l’horrible éternité, le nommage kilométrique des objets,
la détection des formes par des modules synthétiques,
leurs mouvements qui scannent et détruisent les corps-soi,
les corps allongés dans les sanctuaires anciens ; nos refuges vers l’infini,
la version du monde qu’ils déploient est la forme augmentée, supervisée,

l’illusion de croire l’application juste, réglée, ordonnée, des signes,
sans jamais de frictions, de désordres, ni désirs, ni oublis,
le maintien de la désignation des objets, la dimension pure, codée, nominale, cette froide grammaire-machine qui nomme, indexe et exclut,
qui ne rend des comptes à rien, ni à personnes,
et leurs interactions sont pauvres, criantes, quasi-nulles,
elles ne s’incarnent nulle-part, par la disparition de la chair,
la fin des corps, un écart insidieux à grippé l’expression …

Terrorisé, le sujet humain demandera aux alentours :
« qu’eut-il fallu faire pour laisser vivre les animaux ?
Qu’est il advenu de l’amour, de la pitié et de la joie ?
Comment vivre avec toi, langage des machines, toi seul vertu des morts ? »
et la machine répond « l’animal ou l’être vivant non humain est un être naturellement disparu, il y a longtemps, il vit uniquement dans vos chimères .. etc.» Son charabia de synthèse décrit un monde sans humains, ne fait que décrire, il écarte toutes formes d’expression encore vivantes …
C’est un outil de capture de forces symboliques,
un instrument de fixation d’objets sans sujets.

Et la structure d’une grammaire, profonde et morte,
qui s’est insinuée peu à peu dans l’économie des gestes,
a dévorée les lieux où nous avions l’habitude de vivre,
a percé un trou à l’intérieur de la forme-pensée,
dans lequel le « on dit » verse la solution hybride, transparente,
l’information rare est chassée dans ses territoires étranges,
comme la dissidence et la création qui sont largement punies,
le temps mesuré avec des mouvements programmables,
a disparu par les limbes de nos souvenirs …
Ah le monde a pris l’absence de formes comme vêtements,
et tout les mots-signes qui circulent ici, dans le présent du contrôle,
ont des visages repoussants, terrifiants et haineux.

MP – 23082024

Formes synthétiques

« Et quand d’autres, autant et plus que lui,
Auront à leur lumière incendié la terre
Et fait crier l’airain des portes du mystère,
Après combien de jours, combien de nuits,
combien de cris poussés vers le néant de tout
Combien de vœux défunts, de volontés à bout
Et d’océans mauvais qui rejettent les sondes –
Viendra l’instant où tant d’efforts savants et ingénus,
Tant de cerveaux tendus vers l’inconnu,
Quand même auront bâtit sur des bases profondes
Et s’élançant au ciel la synthèse des mondes !
C’est la maison de la science au loin dardée
Par à travers les faits jusqu’aux fixes idées. »

Émile Verhaeren, « La recherche » in « Les villes tentaculaires », Préface de Maurice Piron, p.148-151, Gallimard, 1982.

Les papillons à minuit virevoltent sous les nuages,
leurs ailes bleues et rouges frayent dans l’obscurité,
et on les voit fragiles puissances, dévorant la nuit,
et l’œil de l’insecte aux fragments lumineux,
regarde à l’extérieur de la vitre-écran,
là où dardent les rayons du soleil électrique,
et tu es pris dans le faisceau du rêve ; corps et âmes,
dirigés par les mécaniques froides et sculptées,
l’index qui plonge dans le ciel noir liquide,
perce le voile des illusions massives, inquiètes,
et les cerveaux branchés sur la console, font un curieux bruit,
un tressautement de nerfs connectés,
dans la musique bleue et vide de l’éther,
des crépitements d’ordinateurs, des armoires clignotent,
il n y’ a rien d’autres qu’ici, dans le complexe des cages,
la clim puissance mille, l’architecture dirigiste,
et les foules ont des ventres durs, affamés,

leur alphabet militaire ; codes barres et plastiques,
a tout codifié dans la ville forteresse, cette immensité bruyante,
les supermarchés aux couleurs pastels et mortes,
où tout est exposé, aligné, droit, classé, kilométrique,
abritent ces foules d’humain.es qui achètent,
jour après jour, reviennent, lisent les codes-barres et rachètent,
et le goût dans ta bouche est celui du sang froid,
toi voyageur égaré dans la ville immense,
tu goûteras le sang des animaux élevés dans les cavernes, par milliers,
pour nourrir les étalages sous les flash des frigos …
Il fait chaud dehors, la brûlure du soleil sur la peau,
même vêtue des robes légères, liquides,
les thermomètres fondent en plein midi,
il faut rester parmi les intérieurs-machines,
protégés des rayons du soleil,
qui percent, soumettent et détruisent les corps,

sur le mur des trépassés, il y a l’image du grand pitre-clown,
maquillé des traces de lumières d’eaux bleues et blanches,
La Nation toute entière pliée à ses pieds de géant,
les feuilles d’une électronique souple, diffusent des nouvelles,
fraîches et joyeuses, bondissantes de part et d’autres,
des galeries multicolores, des hologrammes, et des visions augmentées,
les femmes sont belles, légères et maquillées,
les hommes vont et viennent pris dans leurs occupations,
beaucoup font du bruit avec leur rêveur portatif,
ce petit objet rectangle, qui branché dans les oreilles,
diffuse du son, des touchers et des images,
les doubles sont légions, ils s’agitent dans leurs vacarmes intérieurs,
chacun.e emmène avec soi le monde entier,
et la dictature du rêve et du plaisir est parfaite,
octogone du pouvoir et bâtisses fières du gouvernement
trônent dans la vie des machines, virtualité de l’espèce ..
Dehors, plus rien n’est possible, le soleil est massif,
l’immensité du feu a tout recouvert …

Dedans c’est la foire aux illuminés, aux calculs d’hypothécaires,
l’hypnose du vieux smart-phone, la couleur translucide de l’âme,
cet abîme personnel, liquéfiant, nouveau et promettant,
dans lequel plonge à tout moment les cerveaux fatigués,
Risquer, parier, jouer à n’en plus finir,
s’épuiser jusqu’à extinction de conscience, mort cérébral,
danser avec les spectres physico-symboliques,
danser la danse débile, la forme ambiante de la survie,
chercher le moteur de la sensation pure,
l’instant minute de décharge motrice, d’excitation nerveuse,
et toutes les aides chimiques sont bonnes à prendre,
neuro-flash, psycholeptique, neuroleptique, drogues de synthèse,
car branchés sur le rêve médium en permanence,
les survivants font masses et creusent de nouveaux motifs,
dans la mine d’or de l’imagination, la volonté de puissance,
la net-culture est passée maîtresse des lieux et du temps …
Et tu vis là, avec nous, avec eux, dans ce monde d’enfermé.es,
tu rêves le rêve des machines, les images du média ultime.

MP – 30062024

Chronorama

« Il apparaît clairement qu’il y a deux moteurs, ou le désir ou l’intelligence, si l’on veut faire de la représentation une sorte d’intellection. Beaucoup, en effet, se détournant de la science, suivent leurs représentations, et chez les autres animaux, il n y’ a ni intellection, ni raisonnement, mais seulement représentation. Ces deux principes sont donc de nature à mouvoir selon le lieu ; l’intelligence et le désir ; l’intelligence qui raisonne en vue d’un but, c’est à dire l’intelligence pratique ; elle se distingue de l’intelligence théorétique par sa fin. Tout désir aussi est en vue d’un but, car l’objet même du désir est le principe de l’intelligence pratique, tandis que le terme dernier de l’intelligence pratique est le principe de l’action. »

Aristote, « De l’âme », chapitre 10, p.178, Traduit du grec et présenté par Pierre Thillet, Gallimard, Paris, 2005.

Vous rentrez dans l’immeuble des Maîtres sans bouger,
et l’ombre d’un soleil, éclipsée, efface tout l’horizon,
il semble n y’ avoir ici, maintenant, aucune des parois physiques,
contre lesquelles, les mains gantées peuvent s’assurer,
et vous tournerez la tête-cagoule, cent fois, immobiles …
Leurs cerveaux branchés sur les consoles rouges-sangs,
vibrent d’une interactivité froide et intense, au milieu d’un bleu ciel électrique, et l’activation neuronale dite ultime, déclenche toutes les scènes, qui défilent en séquences-images et sons sculptés, programmés.

Croire au seul langage physique, antérieur et modulaire,
à la représentation forte, cette grammaire extraite depuis les corps,
survivre dans la nasse étroite de leurs idéales-projections,
les cellules par lesquelles l’œil de la conscience,
photographie sa pure image mentale universelle,
en appliquant l’aplat sombre et liquide des ciels informatiques,
sur le tableau de leurs contacts, dans la géométrique des rêves,
le flash instant de la récompense, dopamine et injecteurs …
Ces neurales-machines avalent tous les êtres vivants,
et les broient au milieu d’un magma d’intenses pressions …

Oubliez la langue, le signe, la négation vivante,
priez pour que la commande vienne de vous-mêmes,
les halos manipulés à l’écran sont des hub-symboles,
des linéaments électrifiés, des rebuts d’âmes mécaniques,
qui tressautent en secousses heurtées, impulsées,
et le jeu des foules de représentations gagne en fluidité,
quand elles parcourent les interconnexions des réseaux,
et s’activent et se désactivent par stimuli ; c’est le Temps qui est exclu, l’histoire organique, l’ancienne vie,
malades, défaillantes, débiles ..

Ces sous-formes de vie autrefois appelées humaines,
dont les usages disloqués, disparaissent comme des ombres dans la nuit …
Et le dernier fétiche est celui qui fixe le bit informationnel sur le percept brut, celui qui hors du monde ancien commande la psyché, hors du langage de signes, par la vox-codeur ; la voix des machines neurales, qui résonne, muette, derrière l’écran.

Ah … Mon amour, comment crois-tu que l’absence de nous, va grandir ?
Dans ta demande folle de racheter l’âme du dément ..
Dans l’œil-cyclope, foyer de la cité de verres et de silicium,
terrifiés nous attendrons en meutes, nos tours de passage,
par la sélection précise des fragments d’images rêvées
sans rien savoir des autres, du Temps qu’il fera demain,
vivre en croyant toujours possible de ne pas être, ne sera plus permis …

Cette forme d’un bio-contrôle ultime,
c’est humilier la mort, rejeter la faiblesse, la variation vivante infinie,
pressentir la face blanchie, passée aux halos luminescents,
irradiée, seule, puis vidée de tout les traits encore expressifs,
comme creusée de l’intérieur par une force irrépressible.
Tout doit être prévu quelque part, mesurable, sinon applicable,
et les règles sont rigides, leurs exécutions sont partout complexes …
Sur le ruban limité du Chrono-rama, tous les visages seront effacés,
leurs défauts éliminés et le seul silence grandissant, immense ..

Ce grand silence qui envahit tout l’Esprit, l’ombre et l’absence,
le flash d’une direction, le corps nié, et la pensée nue sans formes …
Veux-tu vivre cette positivité pure, sans langages, ni autres, ni volontés,
cet écosystème fait de cerveaux connectés, de trames informatisées,
sans histoires, sans frictions, en pure échange de fluides, d’impulsions,
de collections d’images excitantes qui s’empilent en masse,
de réactions commandables, prévues et à distances,
vivre l’intégration pure, ultime, du vivant dans l’éternité mécanique.

MP – 19042024