« C’est un bazar au bout des faubourgs rouges ;
Étalages toujours montants, toujours accrus,
Tumulte et cris jetés, geste vifs et bourrus,
Et lettres d’or, qui soudain bougent,
En torsades, sur la façade.
C’est un bazar, avec des murs géants
Et des balcons et des sous-sols béants
Et des tympans montés sur des corniches
Et des drapeaux et des affiches
Où deux clowns noirs plument un ange.
On y étale à certains jours,
En de vaines et frivoles boutiques,
Ce que l’humanité des temps antiques
Croyait divinement être l’amour ;
Aussi les Dieux et leur beauté
Et l’effrayant aspect de leur éternité
Et leurs yeux d’or et leurs mythes et leurs emblèmes
Et les livres qui les blasphèment.Toutes ardeurs, tous souvenirs, toutes prières
Sont là sur des étaux et s’empoussièrent ;
[…]
Lettres jusques au ciel, lettres en or qui bouge,
C’est un bazar au bout des faubourgs rouges !
La foule et ses flots noirs
S’y bousculent près des comptoirs ;
La foule – oh ses désirs multipliés,
Par centaines et par milliers ! –
Y tourne, y monte au long des escaliers,
Et s’érige folle et sauvage,
En spirale vers les étages.
[…]. »Émile Verhaeren, « Le Bazar » in « Les campagnes hallucinées. Les villes tentaculaires », p.127-129, Édition présentée, établie et annotée par Maurice Piron, Gallimard, 1982.
« Technik » in The Tanzmasken of Lavinia Schulz and Walter Holdt (ca. 1924).
Pour chaque lieu de la ville, le corps et la langue, projetés et enrégimentés, fermés dans vos cages abstraites, nos gestes faiblissent et disparaissent ; l’espèce de second aplat qui scrute un horizon fermé du Temps, nos plans d’action modelés par le système nerveux central ; la cause ultime qui siège en arrière des forces, l’origine de la démence capitale, la frénésie d’achats et de ventes ;
et les pauvres fous qui relisent attentivement tous vos procès,
les yeux sombres et hagards, l’esprit assailli de notices, d’étiquettes,
leurs lignes mentales ont prises sur les actes interrompus,
les gestes intégrés aux couloirs d’échanges et d’exils,
remplis d’absurdes et mornes transactions,
le quadrillage prison pour toutes nos impulsions nouvelles,
divisé en hiérarchie de présences, en autarcie de commandes,
tous les corps automates exécutent les scripts de paiement,
et la monnaie débile – un enfer sur Terre – vient clore ces âmes mortes, dans ces lieux projetés devant l’abîme ; il n’y a plus personne,
qu’un immense appel angoissé montant devant sa propre marque,
qu’électrifient les ondes magnétiques et cette voix sature tout le présent, elle est mécanique, aiguisée, imprégnée d’une emprise de douleur, venue de la psyché digitale et de l’absence d’improvisation, de liberté ; le fantôme de toutes actions, de toutes intentions …
Nous sommes conduits à obéir aux ordres des maîtres,
des machines et des boutiques, des langues inertes, des vitrines multicolores, nous sommes conduits par la peur, le besoin et la honte,
au milieu des déserts sentimentaux, des amours faibles et détruits,
nous autres, les grands difformes ; inaptes, horribles, sans attaches,
la peur de décevoir et de ne plus faire partie de leur monde,
la honte comme sentiment des puissants et des lâches,
« j’ai honte pour toi, ce que tu deviens et ne nous permet pas de vivre » ; ce cri qui entête et encage l’envie d’exister, le cri des monstres,
les matières de l’esprit devenues froides et mécaniques …
Tu dois dire seulement par la voix des maîtres, l’absolu règne du soleil, le soleil artificiel planté tout près au milieux des langages,
et qui bât la mesure d’un ancien monde de commerces, prospères …
Univoque, transparente ; cette voix fière, est sans attaches et sans rien autour, la voix des maîtres chiourmes, résonne par toutes obscurités, elle traverse la nuit, défile les métaphores, et enveloppe l’étrange affect … Ah que reste t-il de l’étrange réveil, les ventres pleins de grâce, après nos touchers multiples, habiles, nos caresses aventureuses, nous remercions les rêves des autres, pour ces tentatives de réveil, d’exil et de fuites devant les jeunes idoles ; Argent, l’Ego, le dressage …
La boutique illuminée dans tes yeux ; le bazar des survivances,
ce joyau des possédés, des armées de l’ombre et du silence,
au milieu de nulle part et qui grandit, sans mesures, sans regards aimants, cette géographie de l’étrange ; l’archipel qui contient tous les bords limites, l’extérieur flamme à l’heure de minuit et l’intérieur possédé par l’éternité …
Leurs liaisons affreuses maintiennent intact tout le cercle humain ;
le cercle d’emprises, de monologues autophages, de contrôles intimes … Je veux te voir venir ailleurs, mon bel ange, visages de l’Esprit ; prendre les chemins de traverse, tout contre cet invisible paroi,
cette démesure psychique, ce mur qui résiste hors de nous, en arrière des jours …
MP – 24102025
