« Il apparaît clairement qu’il y a deux moteurs, ou le désir ou l’intelligence, si l’on veut faire de la représentation une sorte d’intellection. Beaucoup, en effet, se détournant de la science, suivent leurs représentations, et chez les autres animaux, il n y’ a ni intellection, ni raisonnement, mais seulement représentation. Ces deux principes sont donc de nature à mouvoir selon le lieu ; l’intelligence et le désir ; l’intelligence qui raisonne en vue d’un but, c’est à dire l’intelligence pratique ; elle se distingue de l’intelligence théorétique par sa fin. Tout désir aussi est en vue d’un but, car l’objet même du désir est le principe de l’intelligence pratique, tandis que le terme dernier de l’intelligence pratique est le principe de l’action. »
Aristote, « De l’âme », chapitre 10, p.178, Traduit du grec et présenté par Pierre Thillet, Gallimard, Paris, 2005.
Vous rentrez dans l’immeuble des Maîtres sans bouger,
et l’ombre d’un soleil, éclipsée, efface tout l’horizon,
il semble n y’ avoir ici, maintenant, aucune des parois physiques,
contre lesquelles, les mains gantées peuvent s’assurer,
et vous tournerez la tête-cagoule, cent fois, immobiles …
Leurs cerveaux branchés sur les consoles rouges-sangs,
vibrent d’une interactivité froide et intense, au milieu d’un bleu ciel électrique, et l’activation neuronale dite ultime, déclenche toutes les scènes, qui défilent en séquences-images et sons sculptés, programmés.
Croire au seul langage physique, antérieur et modulaire,
à la représentation forte, cette grammaire extraite depuis les corps,
survivre dans la nasse étroite de leurs idéales-projections,
les cellules par lesquelles l’œil de la conscience,
photographie sa pure image mentale universelle,
en appliquant l’aplat sombre et liquide des ciels informatiques,
sur le tableau de leurs contacts, dans la géométrique des rêves,
le flash instant de la récompense, dopamine et injecteurs …
Ces neurales-machines avalent tous les êtres vivants,
et les broient au milieu d’un magma d’intenses pressions …
Oubliez la langue, le signe, la négation vivante,
priez pour que la commande vienne de vous-mêmes,
les halos manipulés à l’écran sont des hub-symboles,
des linéaments électrifiés, des rebuts d’âmes mécaniques,
qui tressautent en secousses heurtées, impulsées,
et le jeu des foules de représentations gagne en fluidité,
quand elles parcourent les interconnexions des réseaux,
et s’activent et se désactivent par stimuli ; c’est le Temps qui est exclu, l’histoire organique, l’ancienne vie,
malades, défaillantes, débiles ..
Ces sous-formes de vie autrefois appelées humaines,
dont les usages disloqués, disparaissent comme des ombres dans la nuit …
Et le dernier fétiche est celui qui fixe le bit informationnel sur le percept brut, celui qui hors du monde ancien commande la psyché, hors du langage de signes, par la vox-codeur ; la voix des machines neurales, qui résonne, muette, derrière l’écran.
Ah … Mon amour, comment crois-tu que l’absence de nous, va grandir ?
Dans ta demande folle de racheter l’âme du dément ..
Dans l’œil-cyclope, foyer de la cité de verres et de silicium,
terrifiés nous attendrons en meutes, nos tours de passage,
par la sélection précise des fragments d’images rêvées
sans rien savoir des autres, du Temps qu’il fera demain,
vivre en croyant toujours possible de ne pas être, ne sera plus permis …
Cette forme d’un bio-contrôle ultime,
c’est humilier la mort, rejeter la faiblesse, la variation vivante infinie,
pressentir la face blanchie, passée aux halos luminescents,
irradiée, seule, puis vidée de tout les traits encore expressifs,
comme creusée de l’intérieur par une force irrépressible.
Tout doit être prévu quelque part, mesurable, sinon applicable,
et les règles sont rigides, leurs exécutions sont partout complexes …
Sur le ruban limité du Chrono-rama, tous les visages seront effacés,
leurs défauts éliminés et le seul silence grandissant, immense ..
Ce grand silence qui envahit tout l’Esprit, l’ombre et l’absence,
le flash d’une direction, le corps nié, et la pensée nue sans formes …
Veux-tu vivre cette positivité pure, sans langages, ni autres, ni volontés,
cet écosystème fait de cerveaux connectés, de trames informatisées,
sans histoires, sans frictions, en pure échange de fluides, d’impulsions,
de collections d’images excitantes qui s’empilent en masse,
de réactions commandables, prévues et à distances,
vivre l’intégration pure, ultime, du vivant dans l’éternité mécanique.
MP – 19042024
