Dans le bestiaire politique des formes vivantes et la texture sensible qui consolident les interactions prises dans la « Société de Contrôle » contemporaine (le terme est utilisé par Gilles Deleuze dans son post-scriptum de mai 1990), la figure de l’homme ensauvagé appartient aux figures de l’ennemi.e du psycho-pouvoir ; celles et ceux dissident.es de la forme idéelle de domination politique, militaire et économique dont les corps et les âmes vont faire l’objet d’une surveillance psychologique et culturelle maximale. Si nous revenons au type d’emprise psychique qu’exerce la « Société de Contrôle » sur ses pseudos-citoyens, il faut se souvenir du levier d’action majeur utilisé par ce pouvoir qui est le verrouillage complexe du rapport à soi, sa fabrication continue, rhizomateuse et exponentielle au travers d’une intercommunication idéologique transversale – qui coupe en ligne diagonale tous les cercles sociaux – et fabrique l’image conforme d’un simili-soi, ses propres représentations et discours agréables ou utiles conformes aux représentations et discours majoritaires. L’emprise psychique est faite d’une technique de projection dans l’univers social-symbolique spécifique du pouvoir, par les mots-gestes, les images mentales, les intentions d’un nécessaire sujet du pouvoir.
La figure mythique de l’homme ensauvagé correspond à la figure de l’ennemi.e, du sauvage, de l’incontrôlable, psychotique, border-line, dispendieux, monomaniaque … Il est ce spectateur mutique et en exil qui voit la force psychique qui le traverse et ne peut jamais ni se mesurer avec elle, ni lutter contre elle .. L’ensauvagement est une qualification facile et pratique, c’est une arme rhétorique du combat et de la mobilisation des affects antidémocratiques, par la peur et la tristesse ; elle sert des intérêts déterminés, accomplit des processus de mises en orbite par la communication comme écosystème idéologique qui va briser tous les liens sociaux-naturels et les faire refluer à l’intérieur même de la forteresse de l’Ego inhumain. A l’âge de la vente et de la consommation irréfléchie des âmes bon marchés (« Cheap Souls ») dans la société autoritaire, le spectacle donné par le psycho-pouvoir est un obstacle permanent à la découverte de soi-même ; il est ce centre de variation d’une forme de communication globale qui s’infiltre dans les moindres gestes, les expressions des corps, les interstices des situations, dans tout le paysage sensible des êtres vivants.
Pratique, commode, ; cette exclusion par le qualificatif « ensauvagé » enferme à l’extérieur du monde, l’être vivant qui en est marqué ; le sauvage se situe hors d’un processus de civilisation ou d’acculturation. Il est celui qui ne respecte pas la norme générale de conduite du capitalisme civilisateur ou les valeurs issues de la religion de l’Ethos antidémocratique – maximisation du profit personnel et fétichisation de l’Esprit humain en spectres d’un outre-monde dont il faut absolument obtenir la grâce et le salut – celui qui ne partage aucune culture dominante, n’accomplit aucune performance spéciale, ni physique, ni morale, ni intellectuelle, est là présent, massif, comme un corps individuel, vicié, étranger, muet ou malade qu’il faut expulser du corps social sain dans une métaphore d’un organicisme de la société conforme au projet d’une langue autoritaire. Les sociétés de contrôle actuelles à différents degrés d’autoritarisme (extrêmement forts ; La Chine, l’Iran, la Russie, la Corée du Nord …) et de perfectionnement technologiques et militaires, en matière de moyens de surveillance de masse vont exploiter dans la langue du pouvoir, ces figures populaires ; boucs émissaires de politiques indigentes, scandaleuses, dévastatrices et dangereuses ..
Ce qui est visée ici est la capacité technique et linguistique d’un pouvoir à pénétrer l’âme humaine, c’est à dire les capacités expressives d’un être vivant pour faire de celui-ci sa chose, son pantin utile, son unité de combat idéologique, manipulable aux bons moments et contrôlable à distance via des programmes de communication stratégique. La société de contrôle est une a-société, une forme asociale de vie atrophiée et rendue malade par une pathologie politique précise qui est le repli sur soi, la maîtrise fanatisante de tous les intérieurs sociaux-symboliques, contre eux-mêmes, et qui montre un certain processus idéologique d’inhumanité en exercice au XXI° siècle.
Le contenu intentionnel et les intérêts de vie qui manifestent un certain état d’esprit (« State of Mind »), une certaine visée de la conscience doivent toujours être ceux du milieu de vie du psycho-pouvoir ; la stimulation externe de l’attention ou sa capture biomorphique et symbolique doit rentrer dans la logique d’accumulation des forces du capitalisme égo-cognitif. Que cette mention d’un stade ultra-avancé et peut être terminal du capitalisme au 21° siècle – une sorte de limite d’acceptation sociale atteinte – n’indique pas ou jamais l’existence d’une société politique libérale est le signe que l’hyper-capitalisme de prédation ou anarcho-capitalisme et l’autoritarisme idéologique, juridique ou religieux peuvent marcher ensemble paradoxalement vers une forme idéale de la société de contrôle. Le libéralisme politique doit rester une mesure forte et un modèle pour l’action de transformation historique de même que la sociale-démocratie, deux mouvement de la démocratie contre la tendance générale à dériver vers les sociétés de contrôle et le psycho-pouvoir. La figure de l’être ensauvagé quand elle est ré-accueillie dans la forme de vie démocratique montre que le passage d ‘un monde à l’autre est toujours possible .. Sociétés de Contrôle particulariste, relativiste ou absolutiste / Sociétés démocratique à vocation universaliste.
Mais ces hommes, ces enfants et ces femmes en exil chez eux, chez elles, dans ces sociétés autoritaires qui ont fait du contrôle du rapport à soi-même l’alpha et l’oméga des zones d’implication du pouvoir politique sont toujours des figures apatrides et ennemies, car la propagande et la désinformation qui agissent dans la consommation de masse de l’information mondiale n’ont pas de frontières tangibles, solides …L’Internet comme pure incarnation technologique de la puissance, est ici un moyen privilégié d’imposer des politiques de sécurisation maximale des milieux culturels et vivants, par la force du nombre, la délation, le conformisme, l’illusion d’authenticité, la technique de la bulle auto-consommatrice ou l’auto-dévoration du lien social et symbolique … L’ordre du psycho-pouvoir fait appel à des stratégies rhétoriques (victimes persécutrices, boucs émissaires, amalgames linguistiques ou pièces tactiques, bouclage des représentations dominantes par la projection idéologique la plus forte, celle qui conditionne toujours le même à revenir au même …), des serviteurs zélés, esclaves et bourreaux, bien adaptés et bien conformes, qui vont appliquer des pseudo-règles sans exemples jamais, accomplir des programmes idéologiques sans pratiques historiques réelles du « démos » et de la discussion … Il faudra simplement que toutes et tous suivent un certain standard de correction de la conduite partout et à tout moment ; émotions, jugements, croyances, sens esthétique dégradé ou morale maximaliste ou paternaliste seront des résultats ou des effets vérifiés à tout moment de l’efficacité de la psychologie politique autoritaire.
Fragments d’un monde détruit – 112
