La peur de la lecture

« Fear of reading. Fear of disappearing. »

L’espèce d’appréhension commune presque enfantine devant des signes couchés sur une feuille de papier et/ou circulant sur un écran informatique ou télévisuel provient non pas seulement de la complexité de la tâche cognitive de déchiffrement des signes et d’appropriation des sens des phrases comme unités de compréhension – graphèmes, morphèmes et phonèmes – mais aussi à l’évidence parce que lire c’est rentrer en contacts sensibles avec l’autre, dans des interactions cognitives, sociales, culturelles ou affectives parfois redoutées avec des formes figées ou dé-fixées sur des supports dont l’enjeu est de délivrer du sens depuis un temps et un espace T.X passés, présents ou futurs et dans un espace-temps de réception ou d’accueil du sens. La forme d’incarnation de soi par des suites de mots et l’unité de la phrase impliquent l’exercice de cette capacité de reproduction intentionnelle – atopique – ou la mise en interactivités d’espace-temps hétérogènes et relatifs à des expériences historiques de vies et de morts et formalisées de façon cohérente par une écriture et une lecture situées. La formidable expérience de lecture pour des textes aux attentions (re)prises par l’imaginaire de l’auteur.e et sa capacité de transformation symbolique des images mentales est alors pleinement en phases avec le spectre de critères d’une intercompréhension sociale, réussie depuis un centre créatif vers des périphéries (devenues elles-mêmes centre(s) irradiants du sens, par la diffusion des formes livres).

Comprendre est en effet ici le lieu et le moment d’une puissance de reproduction sociale, hétérogène et intersubjective de contacts ; le processus de partage d’une forme symbolique en mouvement (Sartre) par la lecture réussie et dont les traces sont les signes symboles assemblés sur les portées des livres partitions. Si l’empreinte acoustique des mots est importante pour aiguiser l’imaginaire, elle l’est d’autant plus car elle fait partie de l’éducation première des capacités de déchiffrement des enfants ; la phrase rappelle une expérience vécue même fragmentaire ou partielle, elle est l’impact – audio-fixé – de cette grande forme en mouvement qui circule dans les imaginaires sociaux symboliques d’une société humaine et dont les interactivités ont du sens en lien avec cette capacité de transformation des sens des phrases (écrites, parlées, dessinées, chantées ..) par des voix humaines. Et cette capacité d’incarnation d’un texte dans la vie du lecteur, provient d’une même attention extrême portée par l’auteur aux écritures mêmes de ses parties presque organiques – phrases, mots, images, sons … La lecture est une affaire humaine spéciale et supra temporelle au sens d’une série d’expériences vécues transmise par des mots signes rentrées dans une cohérence formelle au travers du médium livre.

D’où provient alors la peur de la lecture ou l’espèce d’ennui et de fatigue provoquée par cette difficile entrée dans les mondes étrangers, créés par un livre ? Quelques témoignages autour de soi de non lecteurs ou de réfractaires décidés aux lectures de livres montrent (1) l’ennui immédiat provoqué par la pauvreté du médium – son austérité même – des signes alphabétiques couchés sur une feuille, rien autour, que la blancheur du papier et le contraste pauvre et pur en noir et blanc – (2) l’absence de stimuli audio-visuels donc comme des images, des musiques ou des récits déjà fabriqués par exemple dans un jeu vidéo ou au cinéma. Il y a là une certaine déception quand à la passivité attendue ou refusée de la réception des sens de la forme médium livre ; lire c’est une coopération formelle, symbolique et sociale, de l’auteur.e vers ses lecteurs et lectrices. Il y a là une sorte d’accord passé dans l’étrangeté, l’austérité, la passivité et la surréalité d’une forme d’expression interactive qui vise non pas seulement à divertir mais à transformer la forme du monde par le choc des passages de l’écriture et de la lecture. La communion invisible de la lecture impose une forme médium essentielle qui respecte le retrait intime de chaque être humain – la protection de soi au delà des fracas du monde – et fait de la capacité d’expression un moyen d’interactions symboliques, gestuelles, primitives et complexes et une fin décisive de transformation du monde humain.

Mais la peur de la lecture peut provenir aussi d’une crainte panique quand aux surveillances par la fixité du mot et de la phrase qui une fois pris dans la feuille ou creusés profondément dans l’écran dans un temps et un lieu indéterminés, figés et presque éternellement convocables, repose la question philosophique d’une possibilité de l’archive de l’humain ; la question d’un contrôle politique exercé depuis l’extérieur d’une forme écrite ; l’alphabétique terreur, l’appréhension du tout numérique ou bien la manière d’exister recommandée – totalement par le pouvoir despotique de l’écriture – aux femmes, aux enfants et aux hommes qui, en tant que corps expressifs ou âmes humaines devront supporter les signes couchés sur des feuilles ou reportés sur des écrans de surveillance i.e. transporter leurs sens en situations par leurs voix incarnées et leurs gestes symboliques. La lecture est donc aussi une expérience éthique, artistique et politique, elle invite chacun et chacune à se poser la question de l’étrangeté d’une forme figée sur un support multimédia et censée faire état du monde comme il est pris dans une expérience vécue différente de la sienne. On à là par l’éducation à la lecture – la littératie – aux médias, à l’information scientifique et technique (IST) ou journalistique et politique, un axe de réflexion central et pivot de la possible promotion de la forme démocratie dans nos sociétés libérales et humaines ; la capacité ubique de transformation d’un monde ; être ici et là bas au même moment de la lecture découverte, passion, voyageuse ou créatrice …

Dans la lecture comme à l’intérieur d’une aventure humaine, il y a à l’évidence commune cette incroyable recueillement ou isolement temporaire dans l’oralité du texte qui murmure sur nos lèvres et les dialogues, les récits et les paysages qui s’invoquent ensemble en silence, majestueusement, comme par une prière surnaturelle ou bien le suivi d’un rite social fantastique ; et cette ritualisation de l’acte de lecture est très importante parce que lire c’est devenir autre du point de vue d’un texte témoignage ou récit de vie ou fictions – une forme historique inscriptible qui s’oppose à la vacuité de l’oubli et au rien du temps qui passe – d’une expérience vécue du monde autre ; ainsi il arrive que certaines expériences de lecture vous (dé)coupent du temps immédiat et vous emportent comme en retrait voulu et provoqué, dans un entre-deux mondes (le proche et le lointain ; le mort et le vivant ; le passé et le futur). Ici la littérature est un moteur de transformation critique par sa capacité sociale et symbolique à décrire précisément des expériences vécues hétérogènes, très différentes et ceci de façon subtile dans différents genres littéraires (biographiques, fantastiques, historiques, de science-fiction …) et par différents styles d’exécution d’une forme d’écritures (le roman, la nouvelle, l’essai, le poème …) Mais il faut retenir cette solitude sociale de la lecture – l’énigme du sens, la voix et le silence – au sens d’une expérience partagée au delà des corps physiques dans les capacités d’expression communes des âmes humaines ; celles qui lisent sont plus avancées sur les connaissances et les expériences vécues du monde parce qu’elles acceptent de recevoir – et de tenter de comprendre dans la pauvreté essentielle du médium – toutes les expériences des mondes d’un.e autre qu’elles-mêmes.

Fragments d’un monde détruit – 207

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