Rosae Silentio

« Tu as écrit avec mon sang une lugubre chanson,
Depuis la jubilation de mon âme s’est engourdie.
Tu m’as chassé du paradis des roses,
Je devais les laisser, Tous ceux qui m’aiment.
Comme un vagabond, le chagrin me pourchasse.

Et la nuit quand chantent les roses,
Alors la mort couve en silence – je ne sais quoi –
Je veux T’apporter mon cœur douloureux,
Le doute angoissant et ma pénible lutte,
Et tout ce qui est malade et la haine ! »

Else Lasker-Schüler, « Morituri » » in « Styx », p.51, [1902], Traduction de l’allemand Denis Toulouse, Édition La Barque, 2024.

Plates from Robert Thornton’s Temple of Flora (1807)

Frôler les tissus de veines, les robes lentes et agiles,
ces fleurs de peaux, aux couleurs étranges, aux vagues présences,
qui sur le chemin de côte, sont plantées dans les sables,
et ressentir l’instant brûlure, fixé dans les vitraux fantastiques,
autour des corps nombreux, penchés sur les précipices,
nos yeux fous, rentrés dans les vagues d’amertumes ..
Il fait chaud tout autour de leurs cercles de flammes ;
la mesure sienne, dieu des liaisons, est prise contre toutes attentes.

Tes yeux, mon bel amour, ont pris la couleur des océans.
Tes lèvres sont peintes en rouge vif et tu portes ce sourire espiègle,
cette mue de l’attention sensible, ce travail du lien et de l’absence.
Tes cheveux coupés en raz de franges, blonds et sucrés,
sont imprégnés d’ombres et de lumières vives ..
Et cette fleur qui pousse en ton sein, trace des rivières bleues,
voir, écouter l’instant suivant qui chute à l’intérieur de nous …
Toute cette pluie d’anges minutes, de fiels et de sangs.

Tout près des orages, des dévastations, des fleurs brûlées,
dans la demeure des liseurs de sangs, des grands bibliophiles,
se tiennent les ressources vives prises dans la nuit,
depuis cette fracture de ténèbres au milieu du Temps,
se jettent des frontières, des brisures, des drames de langages,
une explosion au milieu des guerres de signes ; des gestes empêchés,
et je pense au faux prêtre inutile, posté, en arrière des mondes ;
sa fonction débile qui reste la fonction du traceur, de la viabilité ..

Le langage mort déploie dans cette nuit toutes ses structures,
et le froid grandit dans les maisons ; le silence est devenu immense,
les noirs esprits se sont retournés, les corps défunts tressautent ..
Les structures du langage mort sont inertes, elles se mettent aux services, en garde à vous, en rangs serrés, en précieuses déclinaisons ;
aux services des petits maîtres commandeurs du néant ..
Et rien, aucun arrière-plan, aucun usages, aucune règles,
à vrai dire ne déterminent les sens et les utilisations futures des signes .. 

Il n’y a que l’aplat fixe de l’alphabet du Spectre Présent ;
le monstre glacial et inerte ; le faux monde, sans promesses ni espoirs, l’Automate exécute, appliqué sur une vitre froide, le prêche du grand Nihil ..
Le Spectre Nihil tourne au milieu des vecteurs, des absences de formes, dans un manège de signaux de détresses et de désespoirs,
et les fleurs de demain poussent ailleurs, avec la vie tout autour …
Dans des lieux protégés des folies, des absences d’histoires,
Ah voir les fleurs innombrables des cercles de l’étrange ;
sentir monter en soi, la profusion des forces.

MP – 07112025

Déchirure

« L’homme touche la lumière dans la nuit, quand il est mort pour lui, la vue éteinte ; mais vivant, il touche au mort, quand il dort, la vue éteinte ; il touche au dormeur, quand il veille.»

Héraclite, « Héraclite ou la séparation », Jean Bollack, Heinz Wismann, p.120-123, Les Éditions de Minuit, 1972.

Crédit Photo : Romuald Chilard

Des yeux étranges sont repliés au dedans des nuits,
il fait un froid mortel, un air de saisons mortes,
qui traversent les paravents mis au seuil frontispice,
des livres sont ouverts et oubliés sur les autels,
avec ce présent immuable, qui fixe l’Éternité,
sous l’abri de tissus noirs et or, cette chevelure tragique,
les livres font de grandes maisons hautes dans le ciel,
et la lumière qui crible leurs lignes, qui possède et tue ;
est faite d’une couleur bleue sombre et obsédante,
les lettres dansent à demi folles à l’horizon …

Ce sont des nuages d’étoiles vagues et dansantes,
que les cervelles happent par grappes et nuées,
et la pointe du stylet a beau creuser sur le parchemin,
les noms des créatures folles et condamnées,
le feu absorbe la trace et dissout la pointe du stylet,
il ne restera que le passage étrange après minuit,
par les sommeils remplis de rêves ; la porte d’obscurités,
souviens toi de ton rêve à l’aube, je t’en prie, mon ami.e,
quand plus rien n’a d’importance que ce rêve là,
il faut repérer le grand sismographe, le prêteur de songes ;

celui qui traîne nonchalant, aux abords des hallucinations, des précipices, aux longues mains blanches et veineuses, au crâne d’ivoire, celui qui calcule les multiples sommes d’arrangements, et remets au final les soldes de tout comptes,
il marche à l’orée des bois des spectres et des fantômes,
celui qui fournit l’empreinte fixe des souvenirs,
et arme les deux parties ; vies et morts des possédés …
Il traîne au fond des couloirs du Temps, l’ancêtre …
Il faut aller le chercher, percer le brouillard d’amertumes,
et supporter ses tremblements d’écailles, ses valses hésitations,

son prix est fixé sur le cœur du malade, de la démente,
l’oubli immense, avale tout quelque part ; tu ne dis plus rien,
il y a seulement des bribes de conversations, des brumes restantes …
Et par la voix du spectre, transitent les programmes, les alertes,
la déférence absurde envers l’état des choses, les traditions,
le zèle des forcenés du travail et de l’éveil …
On ne les sent qu’après minuit, les parfums des fabriques du rêve,
des vastes plans de conquête et de mesure des images …
Le sentiment large et libre, l’échappatoire des mondes,
le sommeil qui créé l’ouverture, l’absence de traces,

et recueillir les voix et les touchers doux et graciles,
comme des filets d’eaux du cristal, des lignes transparentes,
dans les musiques folles, les refuges aimants, adorés,
est l’art des errants et vagabonds, se promenant sous les étoiles,
ceux-là qui recueillent les larmes transcendantes des rêves,
dans les monographies ; les instruments d’écoutes et d’exil ;
ah, les voir, seuls et ensemble, le visage empli d’innocences,
sur les parvis des cités des chats d’Ulthar et de Kadath ;
la cité des rêves qui n’apparaît qu’aux grands rêveurs,
aux guerriers de la nuit, de la musique et du silence.

MP – 08082025

Le porteur de nuits

« Je t’ai élu
Entre toutes les étoiles.

Je suis éveillée – une fleur aux aguets
Dans le feuillage qui bourdonne. 

Nos lèvres vont faire du miel,
Nos nuits chatoyantes ont fleuri.

Mon cœur allume ses cieux
Au feu bienheureux de ton corps.

Tous mes rêves sont suspendus à ton or.
Je t’ai élu entre toutes les étoiles. »

Else Lasker-Schüler, « Dans la nuit en secret », in « Les Poésies d’amour » p.131, choix, traduction et postface de Sibylle Muller, les éditions Circé, Belval, 2025.

The Alma Mahler doll as Venus in Hermine Moos’ apartment, 1919.

Il est tombé dans ses rêves derrière le mur d’étoiles,
l’encadreur des traces, des zones bleues des ure symboles,
sur les veines qui pulsent autour de la bête monochrome,
le cœur électrique bât les mesures à contre-temps,
et les griffes du Temps ont retenues ta respiration, encore,
ah le moment n’est pas venu du trépas, de l’absence à soi,
il reste des corps-vagues qui se glissent le soir, pour s’aimer,
prés des jetées d’eaux nocturnes, dans les grandes cités pâles,

et j’ai la nostalgie des jours présents, l’amer et le feu,
versés dans ma bouche comme des larmes de spectres ;
des sans lieux qui tournoient sans jamais rien définir,
et la famille de visages adorés monte depuis les vagues de l’océan,
au fond d’un tableau noir de suie et de poussières,
tout autour de l’Église, plantée là, au milieu du froid minuit,
il y a la sculpture anthropoïde, l’espace sans corps, ni face,
allongé sur un lit de nuages tout blancs, grisonnante de pluies.

Tu es là aimante et morte, froide, sans jamais revenir, fantôme figé du plaisir, et tes bras ont sortis du monde, la nuit et le rêve de la nuit,
là plus rien n’existe que nos corps montés sur un cheval de bascule,
allant là, revenant ici, cherchant plus loin, les touchers de l’Esprit,
un désir montant depuis l’astre de ton sexe-blessure,
le sang et les langues, les creusées vasques, étranges,
ah dévorer partout la surface sienne, dieu des tourments,
et jamais se réveiller, jamais plus revenir seul,

j’ai le souvenir de tes contacts fébriles, la divine peau, il y a longtemps et mes mains sans toi, sont devenus des poings massifs et informes,
il faut encore faire surgir le souvenir de nos contacts,
dans l’exercice de l’ombre, exécuté à la confluence des mirages,
les sensations qui frissonnent et fixent tes yeux sombres diamants, rutilants,
les halètements de ta bouche rose au fond de l’obscurité,
dans les lumières de Dieu ; les flammes de la cire,
éclairent la chute de tes cheveux noirs et des lèvres si délicates ..

Ah frissonner ensemble, courant minuit dans les rêves de la bête infinie, ses babines retroussées sur des dentitions de nacres, violentes, et aimer la dévoration des chairs, tes ventres ouverts et le sang …
Quel est ce sentiment de l’étoile
l’appel de nos merveilleux lointains ?
Quelle est cette figure dans notre mémoire, qui sculpte le souvenir ?
Ta bouche, le creux de tes seins et les mondes parfaits, uniques et unifiés, dont les habits de signes chaque jour, réouvrent ma respiration,
peu importe le départ de soi ou l’exil, il restera ton existence sienne …

Nos corps figés dans l’instant éternel, au beau milieu des mondes honnis, sont des expressifs vagues, divins, des images de l’âme heureuse, et l’amour est un jeu doux et sauvage, un apprivoisement …
Nous nous sommes aimés puis les autres en nous, ont dit « non ! »,
dans leurs criantes maisons de santé, leurs chambres chimiques,
nos corps devenus grossiers, mal charpentés, hideux,
sous l’effet des capsules blanches, inconnues et infâmes,
une ingestion de morts-vivants, aux raisons et langues pâteuses, zombifiées,

devant les vagues à minuit, par les vents doux de l’été,
je vois l’Église, la place des souvenirs, la sculpture anthropoïde, allongée, je sens l’odeur de l’océan et le bruit des vagues qui arrivent tout prés, et le porteur de nuits passe avec ses lourds fardeaux,
l’âne qui emmène le prince, cherchant des planètes vives, de nouveaux jours, celui qui transporte l’amour fièvre pour les voyages, les colonies, les souvenirs,
toutes celles et ceux qui font la doublure des jours heureux,
mort.es, fuyants, exilé.es, malades, demeurés, fous et folles de Dieu.

MP – 30052025

Extérieur flammes

« La connaissance des hommes signifie essentiellement mépris des hommes ; voilà ce qu’ils sont. L’intérêt qui sert de fil conducteur à la réflexion est la domination. Toutes les catégories sont choisies en fonction de cet objectif. Toute sympathie va vers les maîtres, et ce philosophe de l’histoire, champion de la désillusion, peut s’exalter comme un pacifiste qu’il raille obstinément, lorsqu’il évoque, l’intelligence prétendument immense et la volonté de fer des chefs de l’économie moderne. Le critère de l’histoire dans sa totalité est l’idéal de la domination. »

Théodor W. Adorno, « Spengler après le déclin » in « Prismes : critique de la culture et de la société », p.65-66, Traduit de l’allemand par Geneviève et Rainer Rochlitz, Payot, 2010.

[burning from the outside]

Plates from Robert Thornton’s Temple of Flora (1807)

Aux périphéries du bloc de leurs signaux rigides,
du langage central, compact, figuré en lourdeur massive,
survivent les flammes brûlantes, fissurées en bouquets de feux,
les légères coalescences rouges, or et bleues,
furieuses, glissantes et vibrantes aux diapasons de toutes distances,
hors de nos paysages encore libres, joueurs et gratuits,
et chaque mot qu’ils emploient, fixe, dans une coque étrange,
l’objet visé par l’interface froide et mécanique,
ah leurs langages machines raisonnent comme des répétiteurs alignés bien droits, conformes aux bruits du néant, ici l’abrutissement au travail est une arme totale, d’une démence froide et brutale, laissant l’absence de critiques, informer des vidéo-drames du vide et de la terreur, et le dément en chef lit tout fier la démence collective, il plastronne au centre de ses cirques médiatiques,
et performe tout seul son horrible espace autocratique, ses côtés rasoirs et ploucs sidèrent ; il ennuie jusqu’au bout du monde, fait et décide n’importe quelle absence de stratégies, ne constitue, ne fait vivre et ne forme rien, il jouit des effets aveugles de sa propre hallucination …

Et dans ce feu large et terrestre qui couve au-dedans,
au travers des nuits empilées par ce grand cauchemar,
rien n’advient comme concret, fiable, désirable et certain …
Tout est avalé dans l’instant, par les animateurs du spectacle,
tout sert à la voix pétrifiée et aux écritures exsangues,
ah ce qu’ils montrent dans leurs vitrines numériques, par ces temps hyper concentrés ; le vide par lequel s’enfuient nos rêves de bonnes politiques, dans leurs psychés autoritaires, les formes des vies sont refusées, la simple intuition du vivant, de son approche sensible et vulnérable, la manière dont la vie peut constituer une forme ;
faire en sorte que nous vivants, puissions vivre encore,
et l’absence de raisons sidère ; le côté psycho-maniaque,
du leader coupé et fuyant de facto ses partisans et adversaires,
les cruautés programmatiques, l’absence criante d’éthiques,
seule la machine propagande sert le plat verbeux principal,
de quoi nourrir la haine et la peur, le ressentiment,
les corps instruments font le travail du psycho-pouvoir,
ils sont porno gérés, représentent les secrets du ciel,
les armées de signes sont retranscrites par des machines,
ils ne disent plus rien de qui et du quoi du monde …

Et les technologiques du Rien absorbent toutes les critiques,
en générant des données exploitables, économiquement et psychiquement pures, creusées dans des cercles d’appareils, des justifications ultimes, des murs de visions,
les services de l’Etat sont démantelés un par un,
et ce monstre froid est perçu comme le danger fatal,
il faut faire des économies à tout prix, faire allégeance au Tyran, car les prix des actes sont devenus des valeurs, recommandées,
fixées sur des marchés opaques, qui surconsomment la vie humaine,
les capitaux fossiles, les produits finaux des exploitations,
qui tombent, plastifiés, dans les becs ouverts des consommateurs,
ah les supermarchés joyeux ont meilleures presses ;
je veux, j’obtiens, je casse, je jette …
Ego et Rien sont leurs psychotiques transactions,
ici l’art du deal correspond au néant affreux de ce monde,
l’absence de sens du futur, la rhétorique artificielle du pouvoir,
l’absence totale des sens du réel et de la vie,
les proto-figures du spectre capital sont nombreuses ;
l’homme preuve, la femme piège ou l’enfant-poli,
les adulescents travaillent, exploités, toujours à l’œuvre pour les tyrans, ce qui importe vraiment, c’est la réaction, le confort et la sidération ..

Remplir l’espace d’ordures médiatiques, de délires, de haines,
et se croire élu – unique – par Dieu ou le seigneur,
pour accomplir une volonté enfermée, sans commune mesure,
et faire de la vie, un ennemi, une cible, une techno destruction complexe, en cassant les groupes humains si divers qui en prendront soin, revenir sur les droits des êtres vivants, le sens de l’Humanité, à disposer de son corps et de son esprit, comme forces de décision, de jugements et de réflexions intègres, critiques, sincères …
Leurs authenticités recherchées sont un casse droit horrible,
une manière subtile de voir au travers des corps,
de leurs assigner des tâches prévues, des rôles asociaux et figés,
et l’esprit de leur monde si il existe est une forme aberrante de fatalité qui ne renvoie à rien de réel, de vivable au futur ou de vivant.
Ah les laisses de la médiacratie, avec lesquelles, ils retiennent les masses, sont si fragiles qu’elles peuvent rompre ; finalement sembler aberrantes et violentes et ce rêve d’émancipation des délires de leurs régimes il libéraux, est un rêve de sensibilités, éduquées aux textures des vivants. Le Tyran par ses extrémités psychologiques et politiques, dégoute ses autres et provoque peu à peu la méfiance collective et le rejet intime. Ah que viennent ici et pour longtemps les coalescences des feux ; l’Esprit du Demos, la vertu critique, la brillante étoile de confiances.

MP – 07032025

Voir avec les vivants

« Ils se purifient en vain, quand ils se souillent avec du sang, tout comme un homme qui, entré dans la boue, se laverait avec la boue. Et ils prient ces statues qu’ils voient comme un homme qui parlerait à des maisons. »

Héraclite, « Les fragments d’Héraclite : texte grec, traduction, commentaire », 5., p.71, « Héraclite ou la séparation », Jean Bollack, Heinz Wismann, Minuit, 1972.

A Remembrance of Aerial Forms: Odilon Redon’s À Edgar Poe (1882)

Le cimetière à midi, traversé par les ombres,
la caresse du vent qui effiloche tes cheveux d’or,
sur la pierre et le marbre, surjouent de pâles figures,
aux silhouettes faméliques, à peine aperçues,
et quand j’essaie de voir ton visage, je le vois encore,
mais derrière un rideau de pluies grises et noires,
derrière l’absence d’horizon, la fin …

Il y a des corps-animaux qui te regardent,
des traits aux surfaces folles, variables et étranges,
et cette variation infinie de ton expression, c’est la vie …
La vie folle et bancale ; l’alerte à tout instant creusé,
dans le tissu rouge sang des coïncidences,
là où le vivant surgit au détour des flux automates,
et l’encre d’exil a imbibée toutes les feuilles,

les blessures de ce Temps faites au milieu,
leurs tensions innervent chaque seconde, chaque minute,
mais le Temps en toi est fini ; rien n’arrive, ni se passe,
tes corps inertes sont figés dans la brume, la profonde nuit,
et l’Éternel est devenu ce chemin sans personne,
parmi les arbres électriques, les écrans magiques,
nous devenons des autres imaginés, nous rêvons …

Il y a des corps-animaux dont les astres vibrent,
dans le silence des spectres et des choses,
des grandes parties de lumières, blanches et nacres,
des jeux de variations, intimes et subtiles,
et j’abandonnerais ma propre blessure,
le texte noir qui dévore le soleil, par le feu et l’ombre,
de la plaie sans rien autour ; ni vivants, ni morts.

Je renoncerais aux mondes étroits ; aux nuits d’orgueil,
pour fabriquer le passage, entre deux vies, par les signes,
aux frontières transpercées, fragiles ou bien poreuses,
et dans ses corps est venu le monde d’après ; le message,
la guerre des signaux, menée aux sinistres créatures,
le sens qui provient des murs lézardés et détruits.
Tu seras mien sans regrets, sans appels, sans revoir …

MP – 24012025

L’éclipse

« Et c’est là peut-être que nous pressentons, annoncé par l’univers de Kafka, l’inquiétant événement, dont nous ne pouvons encore connaître le sens ; l’homme moderne, frappé d’amnésie, essentiellement dédoublé, ne peut plus trouver dans un monde où l’unité subsiste que par le vide qu’elle creuse dans l’esprit, ni l’image de Dieu, ni sa propre image. Il est brusquement contraint de reconnaître la fin de son règne en tant que personne humaine. La perte, l’oubli, la dégradation, de ce qui étant l’Un pouvait seul s’opposer à la multiplicité des choses, le livre, perdu, dégradé, oublié, au chaos des choses et à son propre chaos. Le sein (« être ») étant également sein (« son », le « sien ») n’a plus de sens en l’absence de celui à qui l’homme appartenait. »

Marthe Robert, « Introduction à la lecture de Kafka », Conférence donnée en décembre 1945 au Cercle d’Études philosophiques et spirituelles, p.20-21, Éditions de L’éclat/éclats, Paris, 2012.

Quand glissent à la surface, les phrases faites mots-signes inertiels,
la vague grisâtre et froide qui subitement est projetée à l’extérieur,
des bords du monde élimés, illusoires, qui nous retiennent captifs,
dehors il fait nuit et toutes ces âmes prisons survivent à nues,
devant la disparition du Nous raisonnable, très loin derrière le Temps,
au bout des lèvres qui chuchotent dans l’obscurité …

Et ta langue agile, vivante, mon dieu s’est tout à coup perdue,
dans ces chemins droits, rectilignes, sans buts, sans corps, ni raisons,
une alphabétique terreur qui rompt la parole, foudroie les gestes.
Leur faire dire ce qu’ils ne peuvent pas dire encore,
dans des ordres paraître, des sommes de non-sens,
des unités de compte ; des phrases instruments des ouvrages de mort,

des phrases toutes faites, des paradoxes, des structures vagues, gisantes, tombées au milieu de nulle part, au fond du soleil noir par l’éclipse, les mots sont devenus des corps étranges, les phrases ; des sombres dédales et ici tu sais maintenant que la flèche de direction n’indique rien, que les ordres de leurs panneaux ne signifient rien hors des usages car le délire du cerveau dévore tout, il fait saigner par les sons, les masses de nuages …

Les objets sont tombés, en grappes et un à un derrière l’obscure façade, et tout l’intérieur du corps dévoré par le rien, est vidé, blanchi, retirés de toutes formes intentionnelles, ils ont perdus leurs fonctions et s’en saisir quand tu es devenu monstre, provoque l’angoisse de l’origine car ils ne sont plus utiles à rien pour toi, n’activent rien, ne font rien ; la doxa d’origine, l’inquiétude primitive et ta langue morte,

sont la figure de l’ur-phénomène ; la psyché rare, conditionnelle et digitale, c’est le cerveau planté tout droit et n’importe qui parle, dedans, l’impression sans contacts brutale, avec une langue-machine, si parfaite. Le corps physique seul, immense et brut, n’importe quelles conditions, n’importe quels dressages, seul compte l’inquisitoire féroce, chaque tournure de phrase étant un raisonnement logique possible.

Et cette exclusion primitive sera première, renversante, fondatrice,
par la grâce des allié.es, de la vie persistante, le feu noir aura brûlé tout l’extérieur et toute la tristesse de nos vieilles habitudes s’est effacé, happée par cette éclipse immense des gestes et de la forme et la sauvagerie de l’être qui lit et dément sa propre disparition,
renvoie à cette réduction première, cette ouverture fatale des corps et des esprits, à la nuit …

Car ils sont là seuls, maintenant ; les digits qui flamboient dans la lumière et tu sais combien va compter l’obéissance, l’aspect servile de ta vie, des langages de mise en ordres, d’indication, de programmes, l’entraînement sur n’importe quelles bases de données ; l’analyse,
qu’il faudra rejeter comme on rejette impatient, l’échelle des hommes, celle qui mène au delà, vers la rencontre femme, les contacts étranges et sensibles,

dieu des abîmes et du vacarme, si tes phrases sont neutres, si froides,
des huiles de rouages mécaniques, de grandes formes dé-coupantes et figées, leurs âmes flottantes à la surface d’une langue oubliée, seules arrivent et résistent, les expériences originelles, primitives,
les maniements des esprits animaux, l’éclat des flammes,
à minuit, vient l’étranger, les corps-esprits mis à nu,
l’absence de dieu, le grand spectre-nihil inquisiteur et sa réduction.

MP – 06122024

Hors de nous

« Sous peine de se trouver soumis à des exigences totales et totalitaires, projetant et trahissant dans l’objectivité des Églises, des États et des polices l’exigence une et absolue de l’instant, les hommes doivent apprendre une nouvelle forme, bien plus difficile, d’affrontement ; celui que Jaspers a appelé « communication existentielle » ou liebender Kampf. La tolérance indifférente est remplacée par un combat entièrement voué à la recherche de la vérité, avec l’autre, contre l’autre, pour l’autre comme pour soi. »

Jeanne Hersch, « L’instant » in « Kierkegaard vivant », Colloque organisé par l’Unesco à Paris du 21 au 23 avril 1964. NRF, Gallimard, 1966.

Quelle est cette invisible paroi reprise dans le cercle d’or et de sang,
le chaos des ordres opaques, les corps vides et neutralisés,
et qui ferme tout l’entour des matériaux, des sons, des visages,
leurs manières d’arriver à tout moment, précis .. Chirurgical,
l’ordre est à son propre nom substance d’un substantif habile ;
et le système d’ordres qu’il subsume, enferme, sérialise et tue,
ils ont masqués les traits, les expressions, les signes et les faces,
avec des mots vignettes lancés comme des rayons électriques,

les étiquettes vides suspendues dans les hypermarchés,
qui s’activent à ton passage ; on s’y baigne avec horreur,
les codes-barres qui identifient les produits finalisés du langage,
le verbe industrie quand cela tourne au n’importe quoi des manèges rutilants,
à la sidération soudaine succèdent la peur, la haine et la fuite,
dans le catalogue des mondes disponibles et de leurs condamnations,
il y a une phrase enveloppe adaptée pour chacun, chacune.

L’Empire des signes, la terreur qui imprime et numérise ; l’économie du langage, les spin-doctors employés comme des meutes, à toutes fins utiles, l’Empire a recouvert tout les territoires, mutilant la langue, le réel, laissant vide les références et les sens historiques des mots, des sons, des images ; et la réalité est bien sous ordres, sous parfait contrôle, l’ordre communicant est celui du diktat du faux et de l’apparence, du fait alternatif et du mépris de la vérité objective.

Et là, maintenant, il n’est plus possible de distinguer dans un visage,
des émotions subtiles, imprévisibles, des libres vertiges, une brillance unique,
le scintillement venu des contacts sensibles entre nous,
la lumière glissante dans tes yeux bleus-chromés …
Regardes les boire les paroles envenimées, rêver dans les slogans brutaux,
la foule harangue et désigne l’étranger, la femme et l’enfant-monstre et le vacarme de leurs silhouettes remises ensemble …

Je ne vois rien dans leurs yeux, leurs visages …
Tout s’est écrasé sur des masses de vidéos informes,
des stéréotypies de figures, des audio-spectres, des alarmes,
des images-codées en mosaïque virtuelle, à l’intérieur du seul récit glaçant, ce procès des sémio-symboles mené par les moralines des monstres, à l’instant précis du contrôle civil-numérique, spectaculaire, au moment de la décision, dans la zone morte du show où tout devra être prévu, est une avancée terrible qui redouble la réalité,

il faudra revenir dans les sombres forêts, les jardins de paix, les cités sauvages, réemployer les paroles sacrées, refaire les gestes des anciens livres, rejouer la musique étrange qui marque l’exil et la désespérance, après les machines de guerre, les langages-mondes bouclés en séries, casser chaque frontière, là où l’Ego se repaît du festin des monstres avec ses bouches ouvertes par millions, ses yeux froids et morts, refaire le chemin qui va de l’erreur à la vérité.

Pense à moi mon ami.e, car je meure de la vérité de tous ces visages oubliés, de tous les langages écrans qui ont fermés les futurs possibles et à l’extérieur de leurs systèmes communicants, de leurs vidéo-drames, il y a peut être des récits d’amour, de rédemption, de fierté et de vérité. À l’extérieur du monde clos des êtres communicants, vivent les animaux, les êtres vivants, les sans ordres, les représentations inquiètes et les rêves inconnus. Vivre hors de nous, hors de toi, hors de lui, mais vivre ..

MP – 01112024

La nuit sauvage

« De nouveau l’Orateur se tourne vers la salle, il sourit interrogateur, ayant l’air espérer d’avoir été compris, avoir dit quelque chose ; il montre du doigt, aux chaises vides, ce qu’il vient d’écrire, immobile quelques instants il attend, assez satisfait, un peu solennel, puis, devant l’absence d’une réaction espérée, petit à petit son sourire disparaît, sa figure s’assombrit ; il attend encore un peu ; tout d’un coup, il salue avec humeur, brusquerie, descend de l’estrade ; s’en va vers la grande porte du fond, de sa démarche fantomatique ; avant de sortir par cette porte, il salue cérémonieusement, encore, les rangées de chaises vides, l’invisible Empereur. La scène reste vide avec ses chaises, l’estrade, le parquet couvert de serpentins et de confettis. La porte du fond est grande ouverte sur le noir […] »

Eugène Ionesco, « Les chaises : farce tragique » in « Les chaises suivi de l’impromptu de l’Alma » p.86-87, Gallimard, 1954.

A force d’être seul, au fond des pièces et des lettres blanches-grisailles,
des kilomètres de couloirs vides et la venue du Temps qui s’est refusé,
les objets ont perdus leurs fonctions, leurs usages brisés un par un,
dans la nuit lente qui progresse, le noir au milieu de l’Esprit,
qui enveloppe peu à peu tous les gestes, il ne reste plus rien,
qu’une pure capacité de calcul, une opération sur des signes,
cette grammaire morte que l’on dit inhumaine et supérieure,
un moteur sauvage qui aligne et fixe, sans reliefs, sans musiques, sans toucher, et sur nos lèvres trébuchent des mots sans références,
sans liens nulle part, et nos autres sont tous partis ailleurs …

Quelqu’une ou quelque chose à pris la place ici, maintenant,
un démon ou un fantôme peut-être, qui a recueillie tout l’arrière-plan
et nos corps sont des chairs molles, aux danses débiles, dénuées de sens,
quand je regarde dans la chambre vide ; elle est vide sans raisons,
elle est vide de tout usages, de toutes interactions, de toutes significations,
et le corps qui s’appelle ici par un nom pour les autres, a refusé son propre nom, son propre vouloir altéré par une maladie étrange ; une psyché noir,
« je » a pris son nom pour l’enfouir loin au fond de l’obscurité,
que l’on ne le retrouve pas, jamais, qu’il soit jeté sans égards, sans appels,
derrière les contacts encore défaits, dans la démesure morte …

Et l’horrible silence a grandi, puis a pénétré toutes les choses,
son pouvoir d’effacement est tellement intense et affreux,
il mutile, casse et dérègle les rapports aux actes et aux êtres vivants,
la vague blancheur qui s’écoule par le sang des objets,
la seule sensation proviendra des organes ; s’alimenter, s’exciter, se sentir vivant, devant le mur des signaux, droit et invisibles ; le trou mystérieux dans la mémoire et les muscles tendus qui servent à chercher la pure direction, le sens des choses perdues, cette nuit sauvage qui a frappé l’Esprit, le sens des choses mais quoi ? Quelle est cette absence, cette terreur, cette faute de reconnaissance de soi-même, qui est centrale, maintenant, absolue et qui va toucher tous les rapports, toutes les intentions masquées …

Mais cet esprit est froid et sauvage, c’est là son évidence, il est pur de toutes références et cette évidence est dite terminale ; comme la mort, la joie, l’amour, la crainte ou la vie … Et son âge est débile, grand et effarant, sans liens avec nous, l’obsession de suivre un programme, un motif, une cible, une destination a fait se mouvoir tous le corps compressé dans ses muettes paroles, il faut appliquer les ordres reçus, par les doublures des spectres, le néant qui remue dans les feuilles sans jamais atteindre l’Esprit vivant, glisser dans le feu glacé de minuit, marcher vite devant les porches d’immeubles, par une silhouette de matières inertes, transparente et pure, activer les lumières froides, rejoindre la clarté de la lune.

Chercher dans le vent, la pure solitude, la résolution jamais donnée,
la décision qui n’arrive pas, l’isolation spéciale, unique et terrible,
le corps seul au manteau poubelle, les yeux fixes, tournés vers ailleurs,
qui ne regardent rien, qui ne voient rien, ne sont plus rien,
et ressemblent à de purs verres transparents, des matières noires et inertes dans lesquelles aucune étoile ne brille, aucune lumière directrice,
et s’il fallait prendre une leçon auprès des fous, des animaux et des déments, ceux là qui lisent la démence humaine ; ce serait la leçon de choses, la pleine conscience de l’absolue stupidité des grammaires sans vies, des calculs d’automates si morts ; des machines à générer rien, personne et nulle part …

La nuit s’est enfin ouverte comme une blessure infinie,
par les lames aiguisées, au contact des ombres,
un liquide acide, amer, une eau vive et rouge, une coalescence de flammes,
qui a traversé le temps et l’espace, fait se réfugier l’homme-oiseau,
derrière le cri terrible de la Nature, dans les foules d’oiseaux-maîtres,
qui piaillent en fête dés 5h du matin et fabriquent le seul son à suivre,
les filets mobiles du son unique, despotique, qui recueillent toute étrangeté, leurs carreaux d’innocences, leurs toiles géométriques,
l’alphabétique sonneur, le son et le sens qui se réjouissent, vivent et
qui ont percées l’intérieur de l’Esprit ..

Rechercher les corps, les signes et des gestes qui ont le seul pouvoir,
de rendre à la langue la vie et le sens de la composition de l’agir ensemble ..
Ah cette voix vulnérable qui tient compte de toi et mesure la distance,
avec d’autres corps que le sien, cette voix vivante, solide, qui est l’assurance de vivre présentement avec les autres, quelque chose, quelque part, vivre la texture, la sensible mesure des choses et des lettres,
et surtout ces gestes qui sont compris, admis, reproduit ailleurs,
devenus d’autres que soi, remplis d’affects et d’attentions …
Les gestes repris comme significations solides et certaines.

MP – 27092024

Les corps-automates

« Parmi les unités humaines standardisées et administrées, l’individu connaît une vie souterraine. Il est même placé sous protection et a pris une valeur de monopole. Mais il n’est en réalité plus que la fonction de sa propre unicité, un objet pour exposition, comme les avortons qui suscitaient jadis l’étonnement et les moqueries des enfants. »

Theodor W. Adorno, « Gugusse » in « Minima moralia : réflexions sur la vie mutilée » §88, Traduit de l’allemand par Etienne Kaufholz et Jean-René Ladmira, Postface de Miguel Abensour, Payot § Rivages, 2003.

L’étrange lune traînante à l’orée de minuit, prés des cités humaines,
toute là haut suspendue solitaire, dans un ciel de fumées,
qui a remonté un arc d’iris blanc et noir, une figure géométrique,
éclairante par des lignes d’or sombres, des grands aplats de lumière …
Les usines rectangulaires qui tournent à plein régime,
formant des cervelles de morts, des rêves autonomes.
Tout est droit, strict, perpendiculaire et classé, stérile ou morne.
Et le cri muet qui remonte depuis cet océan de métal …
De la stupeur, de l’âme sidérée devant des corps rameutés,
rabougris, dressés à ne plus rien paraître …
Comme des instruments aiguisés, qu’utilisent les fabriques à objets,
à services, et eux exécutent des programmes, font aboutir,
par le rien sanglant des décisions, des prévisions audacieuses et obscures,

Et les flammes noires qui brûlent au fond des pupilles dilatées,
brûlent des maladies sombres, verbeuses, des messages sans espoirs,
Il fait encore froid, et la pluie de la veille a tout salit, tout remué,
Les veules commandants de la ville forte,
commandent des amas d’outils complexes, des robots, des programmes,
ils ont prévus des stocks de lumières,
pour travailler encore dans les futurs aux rails infinis …
Et plus rien n’arrête l’énergie qui annule toutes les nuits,
la solitude brisée sur les seuls flash-diamants …
Tout est illuminé, tout les refuges, les recoins,
les gouffres-sujets, les grands secrets
et ce qui est mis là, transpercé, tout devant nous,
pour le travail d’esclaves et la conformation,
est le corps-automate, la surface d’exposition devenue muette,
l’espèce de blancheur opaque, la bouche noircie de paroles,

Et il faut écouter ce qu’ils murmurent doucement,
quand le silence s’introduit là parmi nous,
après le vacarme affreux des machines-outils,
dans la musique bleue des ordinateurs …
C’est une même litanie sans fin ; un agrégat de notes et de mots,
posés les uns à la suite des autres, dans un ordre aveugle…
Des mots-vignettes creusés qui n’ont jamais rien fait,
seulement, isoler, désigner et identifier le difforme.
Et qui restent là à danser la danse terrible,
pianotant sur les consoles mauves et froides par la magie du système,
Ah les commandants de l’Omni-vision, veulent isoler, séparer et tuer,
les émotions vivantes, les expressifs incontrôlables et spontanés,
lisser la bouche, cacher les yeux et fermer les oreilles,
briser l’expérience vécue particulière, si différente,
tuer la maladie vivante sur l’autel des cyber-outils.
« Ah que tout paraissent égal, que tout soit prédictible ! »
hurlent-ils dans les macro-phones.

Les robots-traces mixent chaque parole, chaque écriture,
de tous les fous ainsi désignés, dans une méta-langue insipide,
Indolore, incolore, le chroma des machines à niveler,
fonctionnent à l’unisson comme par réflexes,
Il faut voir ces corps s’abrutir par milliers,
descendre bien alignés, en rythme, travaillant par la nuit synthétique ..
Plus rien ne peut se dire d’eux, plus rien ne se sait,
ils produisent des masses de signaux amorphes,
qui gravitent par un faux-hasard, là juste après,
pour des ordres nombreux et des soumissions,
Ils feront des petits soldats luttant pour imposer les diktats obscurs,

La chaleur de nos sangs qui partout palpitent,
devant l’âme de l’ange froid, métallique,
nous regardons bouger l’aspect, de l’image, des traits du visage …
Nous vivons avec les mots-visages, l’expression multiple, variante et belle
dans les braises coalescentes, infiniment variées des anciens feux,
qui dévorent, s’arrêtent, reprennent et consument,
nous voyons dans les cendres, renaître des planètes, des étoiles,
des directions hybrides, des âmes fortes dénuées de mécanismes.
Et j’ai confiance dans le pouvoir du feu qui dévore ..
entrailles, cerveaux ; machine de lettres et de fer,
toi qui vient conjuguer l’expérience de tous les mondes,
Tu ne peux pas résister aux feux des vivants.

MP – 04082024

Séparer les vivants

« Tropiques de feu : d’abord mer ; de mer, la moitié terre, et la moitié, vent qui brûle ; mer s’épanche d’un bout à l’autre, et elle trouve sa mesure suivant la même raison qui était d’abord. »

Héraclite, « Héraclite ou la séparation», Jean Bollack et Heinz Wismann, p.134, Les Éditions de Minuit, 1972.

Les morts-éveillés, ceux qui voient en dormant,
la demeure qu’est l’Esprit brûlante au fond de minuit,
L’outre gonflée d’eaux, de ridicules et d’étroites pensées,
et le songe infini déformant les poussières tombées du ciel,
il est froid et humide, chaud et doux de toucher le corps de vie,

Par la conversion des contraires et l’éclat lumineux des ténèbres,
la coalescence des flammes aux rayons rouges et or,
et le froid des eaux gisantes, quand tu retires ton visage,
des reflets d’eaux noires et fortes, de l’alcool doux et réchauffant,
les yeux a demi-fermés ont vus toutes les terres de l’abandon,

Dans ce pays étrange par lequel voyagent les âmes dansantes,
qui s’allument et s’éteignent comme des torches,
à la mesure d’un contre-temps, jour et nuit, bercées d’orages.
Séparer le nœud qui noue le fil des lieux vivants et morts,
la tâche rouge dans l’obscurité lointaine, luit dans les mers,

De l’espace brisé en arc tendu, un demi-cercle d’or et de sang,
et la boue dans les organes qui fige la circulation des eaux,
les vivants vont et viennent et demeurent par contrastes,
Quand le froid de la mer humide et sale les engloutit,
Par l’espérance devant le dieu, son oracle dit leurs étranges destins.

Ses miettes de lumière qui fuient du grand soleil,
ont éclairées, en bouquet d’étincelles, la profonde nuit des immortelles,
et leurs âmes humaines se vêtissent de peaux faites d’or et de sons,
leur beauté éclatante, remplie d’eaux pures,
foudroie le regard et excite la vision d’un monde parfait,

Et s’allumant et s’éteignant en toutes choses,
le feu vibre dans les regards, dirige les gestes, fait renaître le ciel,
La combustion des forces rapproche la mer de la terre,
dans un souffle ultime et nouveau à chaque fois,
tandis que surviennent les rêves, les sculpteurs de nuit,

Souffle premier et dernier, ô instant des flammes,
qu’exhalent les puissances de l’air et du feu,
Jamais elles ne voyagent sans la vie tout autour,
le souffle vivant, quand la pierre du collier brisée sur l’oracle,
chute en milles morceaux fins, au pied des murs de la cité,

Acropole où morts et vivants se mélangent, dans l’éclipse légère,
Formes d’ici bas et guerres d’au delà se rassemblent et séparent,
les hommes et les enfants, des plus jeunes au plus vieux,
Il reste le corps divin, unique, adoré, dont les formes se flairent, se goûtent,
l’odeur de la lumière, et les caresses de la vie toute entière.

MP – 23072023