Déchirure

« L’homme touche la lumière dans la nuit, quand il est mort pour lui, la vue éteinte ; mais vivant, il touche au mort, quand il dort, la vue éteinte ; il touche au dormeur, quand il veille.»

Héraclite, « Héraclite ou la séparation », Jean Bollack, Heinz Wismann, p.120-123, Les Éditions de Minuit, 1972.

Crédit Photo : Romuald Chilard

Des yeux étranges sont repliés au dedans des nuits,
il fait un froid mortel, un air de saisons mortes,
qui traversent les paravents mis au seuil frontispice,
des livres sont ouverts et oubliés sur les autels,
avec ce présent immuable, qui fixe l’Éternité,
sous l’abri de tissus noirs et or, cette chevelure tragique,
les livres font de grandes maisons hautes dans le ciel,
et la lumière qui crible leurs lignes, qui possède et tue ;
est faite d’une couleur bleue sombre et obsédante,
les lettres dansent à demi folles à l’horizon …

Ce sont des nuages d’étoiles vagues et dansantes,
que les cervelles happent par grappes et nuées,
et la pointe du stylet a beau creuser sur le parchemin,
les noms des créatures folles et condamnées,
le feu absorbe la trace et dissout la pointe du stylet,
il ne restera que le passage étrange après minuit,
par les sommeils remplis de rêves ; la porte d’obscurités,
souviens toi de ton rêve à l’aube, je t’en prie, mon ami.e,
quand plus rien n’a d’importance que ce rêve là,
il faut repérer le grand sismographe, le prêteur de songes ;

celui qui traîne nonchalant, aux abords des hallucinations, des précipices, aux longues mains blanches et veineuses, au crâne d’ivoire, celui qui calcule les multiples sommes d’arrangements, et remets au final les soldes de tout comptes,
il marche à l’orée des bois des spectres et des fantômes,
celui qui fournit l’empreinte fixe des souvenirs,
et arme les deux parties ; vies et morts des possédés …
Il traîne au fond des couloirs du Temps, l’ancêtre …
Il faut aller le chercher, percer le brouillard d’amertumes,
et supporter ses tremblements d’écailles, ses valses hésitations,

son prix est fixé sur le cœur du malade, de la démente,
l’oubli immense, avale tout quelque part ; tu ne dis plus rien,
il y a seulement des bribes de conversations, des brumes restantes …
Et par la voix du spectre, transitent les programmes, les alertes,
la déférence absurde envers l’état des choses, les traditions,
le zèle des forcenés du travail et de l’éveil …
On ne les sent qu’après minuit, les parfums des fabriques du rêve,
des vastes plans de conquête et de mesure des images …
Le sentiment large et libre, l’échappatoire des mondes,
le sommeil qui créé l’ouverture, l’absence de traces,

et recueillir les voix et les touchers doux et graciles,
comme des filets d’eaux du cristal, des lignes transparentes,
dans les musiques folles, les refuges aimants, adorés,
est l’art des errants et vagabonds, se promenant sous les étoiles,
ceux-là qui recueillent les larmes transcendantes des rêves,
dans les monographies ; les instruments d’écoutes et d’exil ;
ah, les voir, seuls et ensemble, le visage empli d’innocences,
sur les parvis des cités des chats d’Ulthar et de Kadath ;
la cité des rêves qui n’apparaît qu’aux grands rêveurs,
aux guerriers de la nuit, de la musique et du silence.

MP – 08082025

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