Mortel présent

L’expérience spécifique et incontournable que fait le « smartphoneur » et l’Internaute du Temps et de l’Espace en 2025 doit devenir une question en Philosophie de l’action, en Sociologie des techniques et des médias, en Philosophie politique et en Sciences de l’Information et de la Communication en tant que cette expérience se traduit pour lui-même à adopter la position de l’instantanéiste aiguë i.e. rejoindre une sorte de fixité atemporelle dans un présent perpétuellement recommencé à l’instant du branchement et de la connexion au réseau via le média personnel. La sidération du contact des yeux vers l’écran et tout l’archipel d’applications installées sur un outil customisé à ses propres projections « privées » – (smartphone, tablette, lunettes, montres, ordinateur personnel) – et besoins de réassurance de soi-même dans une participation virtuelle par la navigation liens par liens, images par images, sons par sons, vidéos par vidéos aboutissent à une transformation radicale de la forme traditionnelle, imaginaire et textuelle du média (livre, cinéma, télévision, peinture). La forme digitale et inhumaine des expressions transitant sur les pouces du smartphone, comme sur la projection écran n’a d’égale que la perte de contacts et de mises à l’épreuve de la rencontre face à face dans une situation d’interactions sociales, physiques et symboliques. Le corps absenté sur le réseau est devenu un repère fantasmé et virtuel pour une exposition continue et maximale d’un possible soi-même – un potentiel jugement d’une espèce de communauté virtuelle dont le regard cyclopéen, universel est braqué sur l’utilisateur du média.

Les futures sociétés de contrôle à faible ou haute intensité – le modèle de sociétés à la chinoise qui peut prendre la suite (2028-2040), à la faveur d’un « backlash » totalitaire, du régime de désordre et de confusion idéologique maximale du Trumpisme anti-américain – exploitent déjà la capacité politique et technologique de l’encerclement des corps et des esprits, par la surveillance et l’exposition maximale des bons citoyens, via des réseaux de médias de contact interpersonnel comme le smartphone ; ici l’importance d’un Temps parcellisé, morcelé, en d’innombrables présents de contacts customisés, permet au pouvoir central d’imprimer la totalité de la puissance idéologique dans le rapport privé à soi tout en excluant toutes mobilisations collectives d’opposition. Et le contrôle de l’Internet par le pouvoir par des moyens techniques avancées comme la fermeture des filets du réseau sur ses propres frontières nationales, le développement des Intelligences Artificielles Génératives (IAG), nationalisées et alimentées en données humaines censurées par le comité central va ouvrir la possibilité d’une relation privilégiée du citoyen au pouvoir politique en affaiblissant considérablement ses capacités de résistance et sa force d’expression critique. Ce n’est pas seulement, le monopole de métaux rares à l’échelle mondiale, le contrôle des secteurs de l’énergie, le meurtre organisé des dissident.es, la mainmise sur les médias officiels d’information, mais plus insidieusement et comme la marque d’un régime totalitaire déployé déjà aujourd’hui dans les Empires chinois et russe, la ligne d’adhérence forte du récit idéologique permise par la saturation de l’attention du citoyen dans le présent ultra connecté. L’intensité variable du contrôle politique dépend ainsi d’un style idéologique d’expressions totalisées ou sculptées sur le modèle des expressions et des émotions collectives admises par les sociétés de l’Empire.

Le remplacement de l’Histoire et des faits historiques par le récit idéologique comme en Russie ou en Chine est un levier majeur de mise en ordres de loyaux et bons services, des formes d’expression et de pensée diffusées au sein de la société d’un pouvoir totalitaire ; et le travail sur les mots et la langue dans la perspective totalitaire est comme l’a montré de façon unique et magistrale, George Orwell dans « 1984 » [1949], un attribut de la puissance de pénétration de l’Empire dans les cerveaux et les âmes de citoyens qualifiés de bons ou de mauvais par des scores de légitimation ou du crédit social « calculés » artificiellement par des algorithmes de surveillance. La novlangue totalitaire supprime des expressions, renverse le sens, fonctionne par des explications fétiches, des focus obsédant sur des termes stabilisateurs de tous les mouvements critiques possibles ou impossibles (« opération spéciale », « réarmement idéologique », « capacité d’influence », « âme russe », « identité millénaire », « révolution culturelle ») ; elle est la langue par excellence du « soul-manager » du management politique, économique et social des décisions, dont la réflexion sur la liberté et la sécurité des masses se résume à plus d’adhérence au discours idéologique, plus de fermetures, plus d’uniformités dans les expressions collectives des émotions et des évaluations morales. Le conformisme est ici un atout maître en psychologie sociale du pouvoir total ; une arme de conquête intellectuelle qui fait fi de toutes déviations vis à vis de la ligne idéologique comprise par le parti principal, ou le centre extra situé de l’État totalitaire. Jamais l’expérience vécue concrète de citoyens ou citoyennes d’une société de contrôle ainsi avancée ne pourra s’exprimer dans les mots et les expressions de la novlangue du pouvoir car plus aucun mots, plus aucunes expressions ne feront l’affaire pour parler ou écrire publiquement de son expérience propre ou personnelle. Les expressions supprimées de la novlangue ; les occasions de consciences rendues possibles par ces mots seront supprimées également (l’empathie ou des expressions de compassion ou de pitié par exemple peuvent-elles être supprimées, effacées de nos réactions naturelles d’êtres humains ?) Le refoulement dans une zone privée et indicible du monde, l’incapacité expressive seront ainsi les seules voies d’expressions empêchées – garder au plus profond de soi-même tout ce que l’État interdit de dire et de faire – et ceci afin de protéger sa famille, gagner des succès économiques, avoir de bons rapports sociaux, trouver l’âme sœur en harmonie avec la couleur impériale.

Ce qui peut se produire avec de fortes chances historiques – le retour vers des affrontements d’Empires eux-mêmes constitués de sociétés de contrôle avancées, Chine et Russie, Inde et Arabie Saoudite – recèle des indices d’évolution internes des sociétés encore démocratiques par ce que la technologie du smartphone et de l’intercommunication distante/proche ici multi-diffusée à l’échelle de la planète Terre et hors des frontières nationales par la puissance réticulaire de l’Internet, possède une influence considérable sur les comportements sociaux symboliques des humain.es ; le présent perpétuel est l’un des axes de réflexion philosophique qui doit devenir majeur pour comprendre les formes de pensée d’un solipsisme collectif et souvent instantanéiste ; seule mon expérience présente existe à l’instant « T » de la connexion au réseau, et cette expérience est « cellularisée », mise en séries temporelles, dans la production économique de l’expression et du langage d’interactions, dits conformes et univoque dans la société de contrôle. Nous nous reconnaissons par bribes, gênes ou échecs, hors de la connexion instantanée ; rarement mais sûrement comme des participant.es fatigué.es jouant au cœur d’un cirque médiatique planétaire, qui réduit tout à l’expérience privée et ultra présente du monde. Les chances de se voir physiquement, concrètement, de parler ensemble, de se toucher, sont extrêmement réduites du fait de la médiatisation exponentielle de tous les rapports humains ; toujours un site intermédiaire d’un réseau ou d’une application doivent être téléchargés et renseignés avant de rencontrer l’autre humain.e ou de vivre une expérience collective. La vie comme mise à l’épreuve psychologique et politique de soi-même disparaît au bénéfice de la survie du « doppelgänger » et du travail cognitif et égotique produits par une exploitation continue des êtres humains dans les mondes connectés et virtuels.

La perte de contacts sensibles avec la réalité sociale, économique, l’exposition des corps et des esprits aux techniques d’exploitation maximale de l’image de soi, les règnes de la médiacratie et de ses expressions, se produisent dans un mouvement de déréalisation globale du monde de l’expérience vécue, sous l’effet de l’emprise collective massive exercée par des acteurs économiques puissants affiliés à des puissances impériales sur les perceptions et les appréhensions du monde politique, socio-symbolique et technologique, des hommes, des enfants et des femmes du XXI° siècle. Ici, de la plus redoutable des manières d’un régime politique totalitaire, c’est la puissance totale de fixation du présent – fixation de la croyance habitude, isolation de la forme pensée « privée », rupture d’une projection de soi au futur et au passé, perte de contacts avec la réalité – dans les tables d’une loi fondamentale d’exclusion de tout esprit critique envers le pouvoir total qui fait tout l’art de la domination psychologique de la communication totalitaire. Il peut aujourd’hui se faire qu’un enfant né en 2015, ne vivent en raison de contraintes économiques solides venues d’un capitalisme autoritaire ou de régimes totalitaires, et sous l’effet de l’emprise d’une intercommunication totale du présentéisme, aucune expériences d’aucunes sortes, mais soit réduit à une position de spectateur consommateur objet d’un programme de conquête globale de son argent, de ses relations, de ses pensées, de sa vie entière orchestré sur des marchés sociaux, linguistiques et économiques. La force de capture de l’attention du « smartphoneur » et de l’Internaute – dans les sociétés de contrôle démocratiques ou bien dans les Empires totalitaires – répond à un même niveau de désengagement complexe vis à vis de l’Histoire humaine ; une même tentative de fragiliser au maximum les liens de solidarité collective, les mouvements de résistances au pouvoir et l’éducation aux médias (« Media Literacy ») et à la formation de l’Esprit critique.

Fragments d’un monde détruit – 176

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