Dans une dynamique interne de compositions sérielles qui découpent en continu un modèle comme une portion du réel investit par l’expérience de l’anticipation, la musique est une forme de contacts décomposés en mouvements sonores, ultra-sensibles qui s’entrechoquent aux parois et aux surfaces d’une dimension sienne (tierce ou inconnue immédiatement) ou d’un courant de contacts sensibles et moteurs. L’objet au loin est déjà remplit de l’expérience de la manipulation et de la consommation par contacts et exploration de ses intérieurs sociaux-symboliques ; en ce sens l’expérience de la musique est une possible dérivation à partir d’une forme primitive par laquelle les sons accompagnent l’utilisation intentionnelle de l’objet. Par exemple, un livre ou une chaise sont dotés toujours d’une musicalité particulière dans le sens, où se saisir d’un livre ou utiliser une chaise s’accompagnent d’une expérience vécue de manipulation de l’objet et de ce qu’ils dénotent en tant que noms et de ce qu’ils connotent en tant que réponses organisées (feuilleter les pages du livre, en consulter l’index, voir la quatrième de couverture, repérer la date de publication et la maison d’édition …) Il est donc important de reconnaître cette fonction majeure de la musicalité des choses physiques dans cette mesure dynamique d’une poussée des corps vivants par la force du désir humain, vers leurs inter-activités continues formalisées en parties proches ou lointaines, par les différents modèles du son et de l’intensité vibratoire.
Par contraste et dans l’expérience de la dépression comme maladie du lien social et de la coupure symbolique et intentionnelle du moi vis à vis de tous ses entours matériels, (chaise, tables, lits, fenêtres, livres …), tout ce qui est aux bords de la dimension sonore découpe une frontière de basculement vers le silence apparaissant comme une force à l’emprise démesurée, un aplat-fantôme ou une asphyxie de tous les « gestes vocaux significatifs » (Mead, 1934). L’objet désinvestit de la musicalité intentionnelle ou de la visée des contacts multiples manipulatoires avec les autres vivants, perd ses multiples usages et fonctions investit comme il perd son statut de choses physiques et redescend en deçà des surfaces de la vie ordinaire des êtres vivants, des événements, des interactions et des choses. Ce contraste saisissant éprouvé dans l’expérience vécue de la dépression du milieu vital, – littéralement comme perte de pression dans les choses – rend la musicalité des formes aussi importante pour la santé mentale que l’air que nous respirons et les nourritures que nous ingérons pour la santé du corps. L’absence cruelle de sonorités agréables ou mélodieuses, impose une sorte d’empêchement vital aux êtres vivants au sens d’une semblable nuit opaque qui va descendre sur les dynamiques de contacts et d’anticipation sensible, ce silence imposé et brutal, bloque l’expérience de l’anticipation, détériore les visées du sens dans les gestes, aboutit à fermer l’espace-temps sonore d’un individu sur un silence imposé tout en appauvrissant ses capacités d’expression.
Il est alors pas si étonnant de constater dans l’espace-temps de l’urbanité affairée de l’économie attentionnelle qui nous relie aux multiples interfaces de consommation des objets et services économiques investit d’une valeur d’échange, que toujours en arrière-plan dans l’instant actuel de l’échange, une rythmique complexe a lieu, se reproduit au bénéfice du bruit mécanique et neutralisant de l’échange commercial, – les seuls sons proviennent des déclics d’appareils et le swipe d’écrans de transactions, comme de la voix blanche et polie du commercial – qui reproduit une absence à soi stimulée, comme négation de capacités réflexives et de puissances de transformation sociale et critique. Contre ces rythmes ambiants fabriqués par un écho-systèmes de traces et de preuves ou d’atomes d’identités, employées par la dynamique de consommation capitaliste, ou ces bruits ou vacarmes comme pollutions sonores dramatiques – infinitives – , l’écoute active d’un morceau de musique se déployant dans l’air ambiant ajoute la pulsation infinie du vivant, aux gestes manipulatoires et permet d’affiner longtemps et d’aiguiser la perception de mouvements subtils et complexes de corps vivants qui semblent surgir d’un arrière-fonds ou de coulisses ouvertes par la musique sur le devant des scènes des interactions sociales-symboliques, situées. Il est ainsi tout à fait possible et presque évident de saisir le caractère d’un être humain – sa physionomie sociale et culturelle – au travers de ses différents goûts musicaux parce que tout un champs d’expériences, de contacts, d’explorations est composée de milles musiques hétérogènes, complexes, radiales, diffractée, ou socialisées, faisant l’expérience vécue de l’art de la musique pour cet être humain.
Les corps et les âmes sont tous imprégnés de musiques ; ils transitent d’un lieu à l’autre, d’un temps à l’autre, dans l’écriture, la sexualité et le travail de transformation naturelle de la société ; ils informent une expérience du son rapportée aux rêves et aux désirs du contact sensible. Et les mots, s’ils ont des visages, s’ils nous regardent dans la lecture (comme l’écrit Wittgenstein – §156-171 – « Recherches Philosophiques » sur l’expérience de la lecture), possèdent aussi des voix hétérogènes, multiples et situées, réincarnées dans des situations de jeux particulières, à chaque fois improvisées et nouvelles, coopératives et sensibles. La musique est une expérience du temps long, de la possibilité de l’ennui et de la vacuité car sa forme est creusée dans le vide des temps morts de l’économie ; elle est à l’évidence socialisation par l’instinct du jeu dramatique, l’aventure de la lecture audio-sculptée et de la prise de rôles, l’instrument jouant le jeu du maître, du pitre, de l’assassin ou de l’amante ; la composition étant d’allure fraîche, sombre, désespérée ou joyeuse, la saveur particulière d’un morceau renvoyant aux goûts métalliques des machines comme des boîtes à rythmes, ou bien au vol d’oiseaux dans le ciel, ou à la gracieuse envolée d’une flûte traversière ou bien à la voix limpide et mélancolique d’une chanteuse de dark-wave (Lisa Gerrard et son geste vocal si particulier – lent, grave, profond, sinueux – viennent immédiatement à l’esprit quand on pense à l’obscurité d’une vague montante).
Ici la dimension musicale de la vie fraye avec les spectres physico-symboliques contactés au fur et à mesure des milliards de contacts sensibles avec les choses physiques et les constructions pratiques des croyances que des êtres humains créent dans leurs vies. [Un spectre est une figure majeure de la musique comme la forme avérée d’une intensité dimensionnelle du jeu ; une figuration de la vie par l’instrument, la partition et les danses du jeu musical]. Les signes linguistiques unissent un concept et une image acoustique comme empreinte psychique du son [la linguistique de Ferdinand de Saussure nous dit cela – « Cours de linguistique générale », 1916], est-ce que cela signifie que les mots-signes conservent une forme audio-dicible de l’expérience du contact manipulatoire avec n’importe quelles choses physiques ? Par exemple, sortir brutalement d’un rêve et laisser filer le déroulement d’une phrase comme une étoile filante et se rappeler (ou visualiser) au même moment juste au réveil, des images mentales précises sorties de ce rêve ; ici la sonorité du mot est un enveloppement de la manipulation et du geste physique vocal ; il y a là une musique dite déjà concrète, terrible et vertigineuse par ses aspects physiques brutaux, son empreinte humaine et sa dimension sienne au sens où un tiers est déjà toujours présent (la société, dieu, l’esprit, l’autre, l’inconscient (?) …) dans cette mesure d’un possible enregistrement direct du monde ambiant, une captation de situations de jeux coopératifs particulières.
Se ressaisir par un document audio, filmé, écrit, rêvé, des moments de vies spéciaux ; le travail avec les robots sur des chaînes d’assemblage, la réunion d’entreprise comme un rendez-vous régulier, la rencontre amoureuse pour la première fois et l’attente angoissante du premier baiser, l’échange dialogique standard prés des caisses d’un supermarché, la pause dans le tournage d’une scène de film dramatique ou comique, les commentaires nerveux d’un match de boxe, les propos échangés au comptoir d’un café le matin (toutes les vies ordinaires des femmes et des hommes en société qu’une anthropologie de la communication et une philosophie sociale sont en capacité de réfléchir et d’exprimer au plus près). S’il s’agit d’une empreinte acoustique, [pour les phrases orientées par les attitudes devant les choses], il s’agit d’une diffraction de la vie ordinaire des mots-signes et des interactions médiatisées par des symboles qui dérivent de ou emmènent des groupes de gestes vocaux significatifs.
Fragments d’un monde détruit – 204
