Cités des rêves

« Moi, coque noire flottant entre deux portes d’écluse
je repose sur ce lit d’hôtel, alors qu’autour la ville s’éveille.
Un doux vacarme et le jour gris entrent au goutte-à-goutte,
et me hissent peu à peu jusqu’au prochain niveau : le matin.

Horizon sur table d’écoute. Ils veulent nous parler, les morts,
Ils fument mais ne mangent pas, ils ne respirent pas mais ont encore leurs voix.
Je vais aller courir comme l’un d’eux par les rues.
La cathédrale noircie, lourde comme une lune, fait le flux le reflux. »

Tomas Trantrömer, « Au cœur de l’Europe » in « Pour les vivants et les morts : 1989 » in « Baltiques ; œuvres complètes 1954-2004 », p.281, Traduit du suédois et préfacé par Jacques Outin, Gallimard, le Castor Astral, 2004.

Photograph of All Saints’ Church, Dunwich, before it went into the waves, from the Nicholson Collection of postcards at Dunwich Museum, ca. 1910

Avec les guerres sombres et malignes, les yeux crevés par le désespoir, le temps présent du contrôle, du cirque et de l’alarme,
dans la demeure des mondes siens, dieu des cités et des ruines,
il reste des femmes et des hommes recueillis dans les langues,
les enfants des signes futurs, les chasseurs de constellations,
perdus parfois dans les étoiles du ciel fixe, de la télévision monochrome, il en reste encore en avant, par delà les machines de prévision, un futur ouvert, digital et saignant, blessé sous l’empire du faux et je m’incline devant le désir improvisé, l’absence de lois humaines, que fait-elle, continent de paix, de préventions et de soins ; l’Europe aux frontières des guerres et de l’hallucination globale, le rêve d’une nouvelle Amérique :

les territoires ouverts qui recueillent en eux-mêmes, les visages et les traces, les langues vivantes et mortes, les origines du précieux futur,
trésors oubliés en dehors de l’Automate de tri et de destruction,
hors des calculs imbéciles qui règnent dans son miroir,
le liquide des morts qu’avalent les tyrans et les spectres,
une glu blanche et rouge, qui adhère aux corps et aux esprits brisés,
l’absence à soi et le sang noir des signes, pris dans les machines de tri,
projetés dans les futurs annulés, prévus et programmés,
la démence du pouvoir s’est glissée dans nos veines,
il restera l’épreuve de soi-même, la justification ultime,
la modalité d’être vivant, fixée sur le seul film d’épouvante,

l’absence de visage humain, le monstre-dieu qui ne voit plus rien,
« Je » n’existe plus derrière ce monde clos et fermé des prisons,
et le froid des images grandit à la mesure des pertes et des drames,
la langue du psycho-pouvoir s’est faite dans la guerre et l’exil de l’histoire, par la menace des corps et des esprits, la roue rouge et brisée, les médiums des spectres travaillent à l’annulation forte,
des visages, des mots-signes, des gestes, des conversations,
croire encore siennes les significations du seul monde,
le Temps imprégné du désordre et de l’anarchie capitale,
est le Temps de l’apparition des tyrans, des servitudes,
qui transitent dans les TY-Coon, les brutales appellations,

les cocons numériques qui gardent et tuent en eux même la force,
et empêchent toutes résistances, toutes revendications autres,
le smartphone complexe, instrument du rien et du refus des dangers,
devenir un être capable de promesses ; un être humain,
hors des écosystèmes des preuves et des traces inhumaines,
le travail de la Terre en soi qui grandit comme une aube nouvelle,
aux langages émancipés des ordres de l’Empire,
un contre effet qui voyage dans les patiences, les espérances,
et je suis l’exemplaire du possible futur ; l’homme sans sujets,
porteur d’une voix prise à la frontière de l’autre aimant,
le projet des mondes libres et sérieux, des autodéterminations …

Et je n’ai vécu que la part rêvée et bienheureuse de l’enfance,
aux prix des morts différentes de dieu, du règne capital
et des parents disparus, laissant une feinte, une absence,
seul, orphelin des mondes, « je » représente la paix et l’espérance ;
Europe et songes d’infinis, préserve nous du mal, de la folie guerrière,
laisse advenir le monde des cités des rêves et de bienveillances,
fait de nous des possibles étrangers et créatures de désirs et d’espoirs,
étrangers à la forteresse unique des mondes, fixe et affreuse,
celle qui trône et prétend tout régler avant la règle même,
nous voyons nos désirs de liberté, emportés par le vent,
et qui résiste aux programmes des spectres oublieux du monde,

machines de tri, commandants cyborgs, alarme permanente,
la voix des maîtres, possesseur des actions siennes, des sens de la vie,
univoque, constante, continue, rigide et creuse à la fois,
elle résonne derrière les parois de la forteresse, elle imprime,
et l’Europe est ailleurs, par les Lumières et la sagesse des mondes,
elle fait l’héritage de la violence des conquêtes, des drames,
elle représente l’espoir des combattants d’Ukraine et d’Espagne,
la terre jamais brûlée, la culture des mondes autres, différents.
Que proviennent les formes nouvelles de vie,
les grands acheminements, les grandes transformations,
qui permutent les mondes l’un dans l’autre, le vivant et le futur,

le règne capital détruit à l’intérieur des traces, des programmes,
l’ouverture à un soi alerte, libre, fiable ; une maison d’honneur et de forces. Un conflit éthique surmonté et un nécessaire constat d’insensés, de terreurs, qui une fois introduit, recueille les drames, les formes d’actions et de réflexions ; il fait froid tout autour des seuls combattants, des prieurs des nouveaux mondes, et la scène est fatale et riche d’espérances, de changement de formes, elle doit recueillir la vie de nos parents, la force et la nouveauté de nos enfants, elle se fait monde à l’intérieur des forteresses digitales et premium, éprouver la grande nécessité et aimer la forme du destin, briser les chaînes des contrôles par le rien et l’Automate, effacer le Spectre-Nihil : la grande foire aux illuminés et aux absents.

MP – 20032026

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