Les Voyageurs d’Impossible

« La douleur déborde la logique, le rationnel, le langage. La douleur est une clé qui ouvre la porte de la communauté. Tous les grands sujets collectifs sont formés par la douleur – du moins ceux qui luttent contre l’expropriation du temps de la vie menée par le pouvoir, ceux qui ont redécouvert le temps comme puissance, comme refus du travail exploité et des structures d’ordre qui s’instaurent à partir de l’exploitation. La douleur est le fondement démocratique de la société politique alors que la peur en est le fondement dictatorial, autoritaire. »

Antonio Negri, « L’ontologie créative de la douleur » in « Job : la force de l’esclave », p.155, Traduit de l’italien par Judith Revel, Bayard, 2002.

Carl Gustav Carus, View of Dresden at Sunset, ca. 1822.

Rencontrer cette femme aimante, divine et glaciale,
et son visage défendu ouvert en milles facettes,
ses yeux noirs et verts qui glissent à l’horizon,
tenir sa main comme une promesse de futurs,
et caresser doucement ses cheveux noirs et gris,
là haut, aux sommets des buildings sombres, décolorés,
les parois de verres sont chauffées à cents degrés,
le bitume fond par plaques entières,
et nous sommes nés, nous, génération X,
génération sans futurs, remplis de libertés,
nous sommes les amants du siècle, le désordre,
les anges du désastre attachés au moteur aveugle,

du Capital rouge sanglant, qui fonctionne, inerte,
tout autour de ce moteur horrible, les thuriféraires chantent,
les gloires des trépassés, le soleil des vaincus,
ce vieil âge qui consomme à l’infini, sa disparition,
et le smartphone règne en roi des abîmes,
la projection de l’Ego collé sur l’écran,
avec le Temps mort des réseaux-machines,
et ces minutes précieuses captées,
dans les prisons virtuelles, nulles, égotiques,
ne sont pas données au monde qui se détruit,
les performants « performent » leurs cellules de forces,
les faibles sont éliminés et brûlés par le soleil.

Toucher la peau nue de cette femme impossible,
l’enlacer dans mes bras nus, épuisés,
embrasser ses lèvres de chairs, rouges et bleues azur,
creuser un abri protecteur au milieu des catastrophes,
ou bien faire advenir tout le monde d’après,
ton cœur qui bât le rythme des oppressions,
déploie les scansions qui découpent et avalent,
nos gestes hasardeux aux contacts des décisions fantômes,
l’annulation de l’action et la progression du mal ..
le rien ; le spectre-Nihil, ce puissant stimulant des désastres.

Regardez moi ; satires et bouffons-rois des Tyrans,
ceux là qui plastronnent fièrement en mondovision,
leurs émissions TV rutilantes, inspirent le dégoût,
car ils font mal aux autres et détruisent la Terre,
des livres-mondes vont montrer les chemins,
des livres-phares qui restent allumés dans la nuit,
et des musiques étranges vont perfuser vos rêves,
des films noirs vont montrer l’autre vie possible,
informer des ciels liquides de peintures,
des théâtres d’aurores déposés sur les plages,
des sculptures sociales et intemporelles …

Nous aimons la vie et la Terre encore vivante,
nous voyageurs des souvenirs de l’Impossible,
pays de l’amertume et des danses fatales et numériques,
nos temps sont les temps futurs, ceux là de l’Esprit social,
et des corps blessés qui guérissent aux contacts,
des milles tourbillons de vents, de pluies et de neiges,
et nous sommes les matières, les nerfs et les sons qui grippent,
les moteurs rouges-inertes et les mouvements morts,
nos gestes sont ceux du soin et de l’attachement,
nos voix trahissent la bonté d’un monde situé ailleurs,
mais le spectacle total, égotique, hypnotique et massif,
que diffuse le smartphone ; l’écran intégrateur,
est une forte résistance, une dimension inertielle,

à l’impossible, nos promesses sont données,
dans les flux de l’impossible monde qui advient,
avec ses causalités monstres, ses effets de chocs,
les machines effondrées, les sociétés vulnérables,
et quand je te regarde femme aimée,
je vois l’amour sorti de la terreur et du désespoir,
sorti des foyers d’isolement et de renoncement,
cette révélation de l’amour, puissance d’agir,
tout contre les travaux des spectres-figures,
des fantômes de la machine de perdition,
de visages en visages, en reconnaissances,
révèle les destins des enfants-humains à eux-mêmes …

Nous sommes faibles, vulnérables et blessés,
emportés dans les fracas des cités imbéciles,
et nous supportons les traceurs, les maladies, les surveillances,
le monde de l’Ego-drame hyper-connecté,
mais ils ou elles vont rencontrer les seuls futurs,
par les dimensions naturelles et les sciences de la décision,
les masses devront s’affermir et combattre,
renverser le monde qui conduit à la mort et au faux,
vivre dans les pays d’Impossible,
ce continent du désarroi, de l’angoisse et des remords,
quand tout ce qui avait été n’est plus …
Tenir les promesses humaines, rêver un être vivant.

MP – 10072026

Difformance

« Une grive s’est écrasée contre ma fenêtre :
une belle voix en moins
tuée par le verre, ce miroir –

magicien produisant une illusion d’arbres –
et par ma paresse ;
Pourquoi n y’ ai-je pas mis de croisillons ?

Là-haut dans l’air de la nuit
parmi les gratte-ciel la musique meurt
tandis que vous allumez vos faux levers de soleil :
votre lumière est la dernière obscurité des oiseaux.

Partout, partout
Leurs plumes tombent –
chaudes pas comme de la neige –
bien qu’elles se fondent dans le néant.

Nous sommes une symphonie mourante.
Aucun oiseau ne le sait,
mais nous – nous savons

Ce que produit notre magie nocturne
Notre magie de lumière noire. »

Margaret Atwood, « Sensibilisation à la lumière fatale », in « Poèmes tardifs » [Dearly], p.179, Traduit de l’anglais (Canada) par Christine Evain et Bruno Doucey, O.W. Toad Ltd, Robert Laffont, 2020.

[Le Monstre] : [estampe] / Jean Veber. Veber, Jean (1864-1928). Graveur

Il suffit de ne pas voir, d’éviter l’absence de figure humaine,
et pour laisser le dégoût de cette vision ne pas subvenir,
ne pas regarder l’étranger en face et creuser l’ombre absente,
refuser toutes les rencontres avec cet enfant-monstre,
changer les regards fixes des possédé.es,
quand le voir de la nuit est perdu au fond des Temps,
tous les couloirs absents de toutes les rencontres,
dans les angles des chambre suintent nos angoisses,
qui filent des métaphores comme des toiles d’araignées.

Et le monstre dieu sait qu’il ne peut être vu simplement et tranquillement, il est au courant de la gêne et de la répulsion immédiate, à chaque tentative de le voir en face, dans les puits d’abîmes mais la maladie en nous creuse un abri pour la mort,
un noyau d’abîmes froides et de nuits sans étoiles,
la face torturée et le monde de tous les autres, fuyant et effacé,
nous sommes les spectres figures, les renégats de l’acropole,
nous reconnaissons les certitudes vivantes, et les jours se lèvent,
ils marquent leur temps par le soleil brûlant, cette opale de flammes,
mais nos faces monstrueuses ont été vidées de toutes expressions …

Les autrefois visages perdus, infiniment nombreux, tout en arrière,
tués par la maladie chronique, sombre, inerte et fatale,
sont fixés dans des vieilles et rares photographies,
on peut les consulter comme on consulte avec regrets, le passé,
et de ce passé – KSR – rien ne passe, rien ne survient au présent,
il fait froid dans le visage meurtri de l’enfant-monstre,
personne ne s’y reconnaît, rien n’est accueilli dans cet endroit terrible et tous les jours, la solitude immense envahit tout,
on en vient à chérir la compagnie des fantômes, le bruit que font les spectres,

les vieux livres dans les chambres d’enfants travaillés par la mer,
la lune gibbeuse et le manteau d’étoiles à minuit,
et quand tu nous regardes tu ne vois plus rien,
ni souffles de l’âme, ni braises vivantes, ni compagnons d’infortune,
nous sommes le futur trépassé, l’absence de Temps, le corps-vide,
le soleil noir éternel qui a fixé l’obscure présage et la nécessité,
l’immense vide qui grandit au milieu de nulle part, la promesse anéantit, notre absence de visage humain est une société cruellement absente, le regard gêné ou fuyant et la couche de politesse affreuse et sirupeuse.

Et tout est écrit dans le monde des lettres machines,
les lettres de glaces et de flammes, le K du sculpteur,
le corps même souffrant et abandonné, dans l’éternité,
s’est traduit dans ce futur des traces et des mouvements épais,
tu pourras te nourrir à la source de tous les enfants-monstres,
voir les nombreuses sculptures de signes complexes,
te promener libre dans nos avenues fières et nos chemins de traverses. Ici la cité des mondes perdus, détruite par la maladie,
tu pourras investir nos ruines et pressentir notre possible futur …

En attendant cette mort ultime, notre monde est si étrange et tout seul. Il est une immense terre de solitude et l’âme de l’oiseau magique que nous chérissons pour son chant et ses couleurs vivantes,
qui voyage comme un esprit au milieu des contrées désolées,
passe et repasse dans nos lignes de vies et de sentiments,
nous sommes difformes et monstrueux et nous inspirons la pitié,
et la fatalité de cette transformation s’est répandue partout,
mais nous croyons possible la transmission de nos forces, de nos créations, nous parions sur de nouvelles aurores, de nouveaux crépuscules et nos parts d’enfance métabolisent les récits des futurs.

MP – 04072026

Pantin Articulé

«  Un impouvoir à cristalliser inconsciemment le point rompu de l’automatisme à quelque degré que ce soit. »

Antonin Artaud, « Le Pèse-Nerfs » in « L’ombilic des Limbes », p.97, Gallimard, 1956.

« Count Ocular » par « Compagnie Tatwood Puppets. Cabaret of curiosities » – Festival mondial des théâtres de marionnettes. Charleville-Mézières. 27.09.2025.

« i am the eye, you are the slaviour. »

Revenir au centre des pèses nerfs, devant l’écran qui grésille,
au milieu de la nuit immense descendue de nulle part,
« je » joue sur le clavier une partition muette,
et les signes foisonnent dans une forêt de songes invisibles,
il n’y a plus rien à part eux et moi, leurs remises en perspectives,
leurs voix résonnent au fond du crâne de l’étranger,
car il est là juste derrière « moi », le hors là présent,
le double en noir et blanc, la froideur belle et survivante,

le fantôme, l’outsider qui se dresse aux niveaux des portées,
et mon « je » s’efface derrière lui, encore,
pour le jeu de minuit, les rayons du soleil sombre et du dehors,
lui même est une pâle présence, une outre-figure,
et nos rires carnassiers intègrent chaque minute, délicieuse,
dans le creux des espaces, les interstices vides,
la forme spectrale, l’inattendue en arrière de soi,
il a suffit d’être seul longtemps, de creuser les galeries,
les puits noirs de ténèbres et de révisions,

et le père a peur en voyant l’enfant debout aux yeux fixes,
les lueurs qui tremblent au fond de ses orbites,
la bouche sèche d’où sortent des phrases incompréhensibles,
et « je » trace sur l’écran mon spectre poursuivant,
le fantôme sien qui hurle au fin fond des oreilles,
et les appareils électriques me parlent,
ils font des bruits, étranges, répétés et intentionnels,
il faudrait traduire leurs langages d’objets, l’inertie,
à l’intérieur des possessions de soi-même,

et tout le champs sonore est là comme une vague de pensées,
d’électricités, de flash, de musiques allocentriques,
mais « je » vois plus loin, le but de chaque acte de langage,
il faut marcher au delà de minuit et chercher les pactes, les rendez-vous, l’accord ultime passé entre des formes étrangères,
l’ami lointain qui a dit « viens à moi, enfant-signe »,
et l’impulsion maîtresse, guidant chaque pas, chaque geste,
donner un manteau à cette femme rêvée, plus loin encore,
s’attacher aux lignes blanches des automates,
les machines à briser les vases anciens,
les cristaux tenus en bouquets harmonieux et figés
dans l’œil d’une caméra-serpent …

Donner un manteau de signes-sons confortables,
à la femme bleue et or, aux danses érotiques,
pour protéger les temps vécus hors de leurs mondes,
imprimer ce manteau fait de griffes et de sangs,
et ce mur est un paradoxe, ce qui est figé devient mouvement,
enfant-signe et enfant-monstre formés aux maîtres des temps,
creuser à l’intérieur des chemins de pierres,
broyer leurs poudres grisâtres, serrer le poing furieux, tenir l’œil ferme, sur les travellings qui font des circuits prévisibles,
et « je » projette un monde autre, textuel, imprévisible.

MP – 12062026

L’agir créateur

« J’aime une vie palpitante,
qui pétille et enfle et déborde.
Sans cesse l’essor et la chute,
un désir qui jamais ne s’apaise.

Sans fin l’ondoiement et l’audace
sur une route instable, périlleuse.
Sur une barque frêle et légère,
enlevé par les vagues de la joie

Et si la déesse un jour, incline la balance,
et déchire ce qu’elle tissa avec douceur,
je fermerai les yeux et dirai sans défense :
« j’ai aimé, j’ai vécu ! »

Rainer Maria Rilke, « J’aime une vie palpitante » in « La Vie et les Chants : suivi de hommage à Rilke par Robert Musil », p.83, traduit de l’allemand et présenté par Gérard Pfister, Arfuyen « Neige », 2026.

J. M. W. Turner, Light and Colour (Goethe’s Theory) – The Morning after the Deluge – Moses Writing the Book of Genesis, 1843

Les rangées d’automates montés sur les chaînes des Empires,
par des fabriques d’airs entendus et de conformités,
il ou elle a l’air de se dire ; « identifie moi, je t’en prie … »
le corps toujours égal, avide de leurs apparats,
« identifie moi et je serais désirable, unique et pareil que toi … »
la vie s’est réfugiée ailleurs et les regrets s’amoncellent,
comme des nuages gris qu’enveloppe le ciel,
dans les têtes bêches, les exécuteurs d’ordres,
obéissent à des routines complexes, des grammaires mortes,
l’air est si froid tout autour de leurs mondes privatisés …

Je me souviens du passage vers une autre vie,
dans cette chambre vide formée d’absences et de retrait,
de toutes intentions d’objets, de toutes socialités,
il y avait ce grand rien qui remontant au milieu,
au cœur du vacarme électrique, des vagues de sons,
faisait paraître tous les objets comme blanchis ou dévidés,
le creux ainsi creusé à l’intérieur des gestes,
vous emmenait plus loin, plus près du soleil de minuit,
la perte de contact temporaire était une bénédiction,
il fallait voir le tableau d’ensemble, l’horizon nouveau,

et les hommes du pouvoir stationnent dans leurs débarras,
leurs yeux blancs effacés fixent des lignes d’infinis,
il faut voir comment ils s’y prennent,
pour former des familles, des petites sociétés,
murées dans des indifférences savamment entretenues,
et le ciel de charbon a pourrit l’intérieur du soleil,
ses rayons autrefois vifs et lumineux,
ressemblent à des filets de pêches sales et broussailleux,
il n’y a plus rien à voir, à sentir ou à goûter dehors,
car dehors est une catégorie éliminée de l’action,
il reste seulement les intérieurs factices, les mises en cellules,

Je me souviens de la décision de fuir, de dire non …
l’espèce d’exil imposé aux choses, à leurs intentions,
la distance qui devenait mon amie proche et lointaine,
le regard détourné des dedans, de toutes leurs irrésolutions,
Il fallait vivre autrement, survivre au milieu des conformités,
ramener l’espace du lien vers un autre espace lumineux,
habiter le temps des projets et des créations folles,
mener des conversations décalées ou subversives,
payer au prix fort, la décision éthique de devenir autrement,
à l’intérieur d’un monde hérité et créée de toutes pièces,
une machine de guerre, un espace-temps où dieu me parle ..

Ils fuient les temps d’exil, et veulent prendre du plaisir,
ils recherchent le plaisir pour lui même et consomment,
et leurs mondes infiniment clos, commencent à brûler,
on voit les feux multicolores depuis les êtres-frontières,
sous la pression des arts dégénérés, des puissances de joie,
on entend leurs langues ramper sous les ponts et les champs,
s’emmêler par des moutons de poussières,
elles produisent des séquences-types aux kilomètres,
des actions enfermées dans les spectres et les prisons,
et l’esprit qui anime la cité perdue est l’esprit du rien,
le spectre-Nihil ou la perpétuation des modèles ;
domination, dualité, hiérarchie, argent, classes, races ..

Je me souviens m’être dit en silence ;
vais-je pouvoir aller jusqu’aux finalités de ma vie ?
Vais-je devoir régler le prix des errances, des égaré.es ?
Chercher les âmes sœurs, les bonnes volontés,
devenir un autre monde imaginé, veillant sur les choses et les êtres vivants, quittant les murs de la cité, laissant derrière soi,
le confort et la sécurité des liens pourrissant ;
pour devenir ton messager, il a fallu du temps, père,
un temps de recherches, de doutes et de dévastations,
et « quelques fois j’ai comme une grande idée »
et cette idée est un agir social pragmatique ; il deviendra formes, solidarités et situations politiques incarnées …

MP – 15052026

Transparence(s)

« Je parle des confins de la nuit
Je parle des confins des ténèbres
Et des confins de la nuit

Si tu viens chez moi, ô doux ami, apporte une lampe
Et une petite lucarne par laquelle
Je pourrai regarder les va-et-vient joyeux de la rue »

Forough Farrokhzâd, « Offertoire » in « Une autre naissance » [1963] in « J’irais jusqu’au rivage du soleil : poésie complète », p.315, Édition et traduction du persan de Leili Anvar, Gallimard, 2026.

[Femme, Vie, Liberté]

Film still of Johnny Sims (played by James Murray) from The Crowd (1928 – King Vidor)

La fausse prison où s’exerce l’œil caméra, oblongue, total,
une pure visée de transparence, folle, proche du Sujet fantôme,
et les automates de tri qui sélectionnent les expressions adaptées,
l’assignation aux mondes divisés des spectres, des alertes,
les dimensions de l’Ego-drame, de la fuite en arrière,
il n’y a plus rien à l’intérieur des guerres, aucun langage sien,
le corps est une carapace vide, de chair et de silences,
pas d’autres, ni d’ami.es, ni d’étrangers voyageurs,
aucune capacités d’expressions éduquées, exercées,

c’est seulement par les ordres du nécro-système que « je » survit,
dans les immeubles de verres immenses, les avenues illuminées,
par les machines-ordinateurs branchées en permanence
et la nuit de l’esprit tombe derrière tes visages – dieu,
pris dans un réseau numérique, la course entre nous, sera vide et mimétique, les langages de la représentation officielle de leur pouvoir, sont des amas de signaux d’alarmes, de meutes déguisées et l’avancée du spectre Nihil assombrit nos Temps …
Ce que j’imagine voir est ton reflet, Toi, matrice-pouvoir,
psyché digital, sang des monstres intérieurs et des obscurités,
et je demeure muet, accroché aux franges des bêtes-armées,
pris dans les complexes des cages, d’intérieurs fermés,
« Tu » es mort, divisé violemment jusqu’à disparaître du Temps,

le Temps-capsule d’un présent de contrôle et de tyrannie,
qui fixe l’Ego-drame sur le moment répété à l’infini,
la créature figée au milieu du rien et de l’abîme,
l’avatar multicolore grillé sur l’électricité des écrans,
et les champs d’appartements, des milliards de cellules de survie,
enferment des habitudes, des désirs de fin et de destruction,
et quand « tu » regarde à l’intérieur de la TV officielle,
rien ne se voit à l’évidence, rien ne se comprend,
le pouvoir maintient les forces égotiques, toujours en éveil,
et dresse les murs opaques de la fausse prison,

cette infinité morne du psycho-pouvoir, le désamorçage des liens sociaux, la divisibilité infinie des êtres vivants, symbole de l’Ego-autocrate,
détruire toutes revendications, toutes résistances fières, volontaires, tout les mouvements collectifs, les groupes sociaux-humains,
et la sexe-propagande fait son affaire, bien aux foyers, aux anti-flammes, se retirer du monde, éprouver la fusion froide des corps dyades, et l’attachement à trois, privatiser le monde des vivants,
s’enfermer seuls à seuls dans la foule, rester toujours à l’écart de la polis, cité des mondes autres,

et le pouvoir regarde toujours dans ta tête,
il a des yeux vides, des yeux de poissons morts,
il instruit des surveillances, il projette des regards panoramiques,
il fouille au travers des corps, des âmes et rejette les corps étrangers,
il est raciste et fière, masculin et nécrophage, total,
le pouvoir veut dévorer la bouche que tu tends, tes yeux, tes cheveux, la langue sienne, tout son langage est automatique, sériel, infini et prévisible et il n y’a plus rien tout autour de lui, rien de définitif,
l’administration de la langue, cela, lui connaît bien, l’enfermé,
connaître, pouvoir et vouloir de manière toujours égal,
à l’intérieur des frontières solides, psychologiques et digitales, du parc humain, les ordinateurs sont des machines à voir,
des machines à prévoir les comportements différents,
l’ahuri intolérable, la cible, l’attention étrange, la cognition dissidente, et les smartphones comme des machines parlantes,
produisent des enfermé.es et du faux-sens à l’infini,

il suffira d’être connecté, dieu des abîmes, pour voir et sentir le futur,
disposer de voix muettes, enfermées dans les traces numériques,
participer à la notation sociale-inhumaine, la méta-aventure du Média, tout est faux, simulacres et authenticités, survies des désespérés, l’automate de tri calcule la suite de temps disponibles, pour les cerveaux branchés des internautes, tout doit être commandables par une simple copie ; un clic, un médium, un bouton ; voitures, nourritures, victimes, boissons, loisirs, logements, extra …
Et l’infrastructure des humains est sans cesse cachée ;
l’invisible dont se repaît le monstre Ego et l’ordre capital,
l’aide, la maison, la nature, la paix, le travail de soins, de maintenance et le support à nos vies.

MP – 01052026

Derniers contacts

« The lords of life, the lords of life,—
I saw them pass,
In their own guise,
Like and unlike,
Portly and grim
Use and Surprise
Surface and Dream,
Succession swift, and spectral Wrong,
Temperament without a tongue,
and the inventor of the game
Omnipresent without name;— »

Ralph Waldo Emerson, « Expérience », Exergue, p.285, in « Selected Essays », [1844], Edited with an Introduction by Larzer Ziff, The Penguin American Library, 1982.

Crédit Photo : Romuald Chilard

Marcher doucement, prudemment, entendre le bas bruit de ses pas,
sur le tapis de feuilles et de mousses humides,
laisser les rayons du soleil danser entre les arbres,
la fraîcheur du soir qui tombe, bruissant, follement,
le cri des oiseaux, les craquements, les fougères, les lumières or et rouges, se repaître de ces contacts par milliers, ces fantastiques fantômes ;

et respirer l’air pur d’une vague d’eaux toute transparente,
chaque nouveau pas apprécie la lenteur du Temps,
le songe infini des disparu.es, les vivants tout proche de nous,
la tendre dureté de la terre, des branches mortes et des racines,
que j’aimerais goûter cette terre, belle, paisible,
toucher l’écorce d’un arbre planté au milieu,
laisser le vent frais souffler à l’intérieur de moi ;

et voir la chute de la cité imbécile, ailleurs,
le creusement et la désintégration de toutes images,
bétons, automobiles, cellules, immeubles, téléviseurs, vitrines criardes, tout ces amas d’objets et de gestes investit par l’échange,
et par ce frôlement de la Nature, perdre ces œillères,
voir les choses physiques et creuser tout leurs intérieurs,
avec la main qui caresse leurs surfaces, l’orientation folle, inespérée,

l’œil grand ouvert – orienté – aux iris mauves et noirs,
le tableau ailleurs, qui fixait les prix des objets s’est dissout,
dans la lumière du seul procès de la Nature,
et je marche encore en direction du ciel, sa couleur,
le bleu intense qui a engloutit tout le ciel,
a favorisé les vagues montantes de l’Esprit, l’immanence sienne,
chaque élément s’exprime et remonte dans ta vision ;
dieu des traces, moment du social et des transformations.

Plus loin, il y a le sable fin, les vagues et les dunes,
balayés par le vent de mer et les embruns,
la flottaison intime aux rythmes des vagues étincelantes,
de l’écume froide et neige, par l’horizon rouge sanglant,
plus loin n’est pas encore là, alors je pressent la Terre,
elle appelle le projeté pour toutes choses vivantes ;
animal craintif, végétaux, arbres, mares d’eaux salées,
et j’existe une deuxième fois à l’intérieur des choses ;

tout est encore signes et mouvement depuis l’intérieur,
il suffit de fermer les yeux et de pénétrer dans l’image,
la source de l’inter-acte complexe et du changement,
sortir de soi quelques instants, faire bon chemin,
devenir l’autre, agir et vivre en lui-même,
le temps de la transformation des lieux et du temps, l’occasion,
de mêler ses corps et ses âmes dans une nouvelle forme,
engendrer la vie ; boire et se nourrir du sang des feuilles,

la vie accueillante dans nos yeux ouverts,
cette lumière froide et magique,
l’ombre et la fraîcheur du soir qui tombe,
au milieu du chemin qui serpente dans la forêt,
et je sort de la maison postée au milieu de nulle part,
celle qui abrite les morceaux de signes comme un refuge,
entassés dans un coin obscure, prés de l’âtre et des flammes,
ils font des beaux visages qui regardent, ils s’expriment,
la nuit va tout redéployer sur ses tapis d’étoiles,
cette traînée d’argents, de sel et de distances,

et je sens l’odeur de la pluie ; à minuit, il y aura de l’eau,
et sur la table du voyageur, un morceau de rêves fumants,
pour se rassasier le ventre et l’Esprit et sentir la chaleur,
monter partout depuis l’intérieur des êtres et des choses,
les fumées bleues des songes commencent juste à sortir,
et je vais quitter ces lieux-dits, ces habitations,
l’âme heurtée aux milles contacts sensibles,
je remercie tous les seigneurs de la vie ;
contacts, départ nouveau, frottement, absence à soi, touchers …

MP – 19042026

L’enfance des ruines

« Le poète, conservateur des infinis visages du vivant.»

René Char, « Feuillets d’Hypnos 1943-1944 : à Albert Camus » in « Fureur et mystère » 83, p.104, Préface d’Yves Berger, Gallimard, 1962.

François de Nomé’s Imaginary Ruins
Fantastic Ruins with Saint Augustine and the Child, date unknown

Il fait froid tout autour, tout est déjà tombé plusieurs fois,
les murs des bâtisses, les angles des cellules, les raccourcis,
les ouvertures spéciales tissées dans les flux de signes,
et cette forme destituée, agrège encore différents mondes,
le vent souffle doucement entre ces artères passantes,
et le présent contrôle les directions multiples,
aux passagers du Temps et de l’espérance,
nous parlons la langue des expériences plurielles, vécues,
nous marquons la Terre par des signes-symboles, des empreintes faciales, acoustiques, des voix multiples audio-sculptées dans les fractales du réseau et le sel de mémoire a un goût si particulier, une semence au delà des vivants et des morts, la chair violette et flamme, les ombres de l’Esprit et ses vagues délicieuses,

une possibilité de redresser l’ouvrage par les cœurs combattants,
une combinaison d’inter-actes et de feux métaphoriques,
survivre dans les ruines fantastiques, les paysages dévastés,
par l’abandon de soi, l’errance du matériel désespoir,
et rallumer les contacts sensibles, les corps à cœurs, trouvés dans chaque prison, recroquevillés au bord de l’abîme, d’une nuit impossible et infinie, les faisceaux d’âmes trempées par les eaux in tranquilles, là où virevoltent les lumières, les complexes d’objets étrangers et dans ces amas de choses muettes se terrent des anciennes batailles, des armées de signes en déroute éclatées en différents endroits, stationnent maintenant dans le passage du présent spécieux, le locus de contrôle du réel et les voyageurs inquiets ou faméliques qui arpentent ces terres désolées, rencontrent d’abord des idoles,

des bandes d’idiots utiles, des égarements et des monstres théoriques, des cauchemars pétrifiés, des refuges, des prêtresses divinatrices, des femmes nues, allongées sur de grands lits de nuages et de pluies, et ils prient à genoux de ces femmes, de ces statues, ils prient pour les renaissances, les soins et les départs vivants,
à l’intérieur du foyer mort, se tiennent des vieux gardes symboles endormis, d’un sommeil lourd, encadrant d’anciens présages,
leurs yeux sont à demi fermés comme des fentes de boites aux lettres,
et leurs lèvres pincés leur donnent des airs supérieurs,
et les voyageurs restent toujours dans les ruines, ils y résident comme ils peuvent, sans jamais atteindre aucun bords ; les frontières ont disparues, le maître des lieux n’est pas visible et les questions meurent, en tombant d’une chute brutale et douloureuse, son appel lointain a disparu sous les décombres, les fossiles,

le silence appartient aux ruines,
comme le feu appartient au foyer,
il est bleu et lent, perlé de vagues de cristaux, de transparence,
étincelant comme une larme de sel, incorporée ;
et la main qui caresse l’objet détruit, dans son arrière-plan devenu vide, a perdu ses intérieurs sociaux ; son modelage précis, ciselé, utile, les intentions détruites, il n’est rien qui s’achève ou recommence …
Il n y’ a plus de maisons pour personnes, plus de carreaux purs et transparents, qu’emploieraient des mots-signes parfaits, pour voir juste toutes choses, et l’angoisse ici réside dans l’abandon définitif de nos lieux, la fermeture du temps et de l’espace, la fin d’un vieux langage bien-aimé ; le devenir rien, l’injuste absence de toutes lectures, pensées siennes, la colère montante devant les sacrifices vains, les entrailles morbides,

toutes relations mortes-nées deviennent ici une impasse.
Il fait froid tout autour des vestiges, sans les amitiés stellaires,
et dans ces cimetières baroques s’enfuient des ombres et des chiens,
dans d’obscures passages, formés de toiles d’insectes mauves,
tissées à mêmes les cerveaux, les maisons, les autels et les églises,
et dans cette gelée grise et blanche de l’Esprit, la soif de croyances grandit, faire le voyage jusqu’ici n’est pas aisé, ni recommandable,
il faut y mettre du sien, éprouver son courage et le refus des présences à soi, familières, devenir l’autre improbable, imaginé par delà les murs du médium, le spectre idiot, les matériaux morts, non montrables, jetés à même ton désert.
Seigneur de la vie qui ne dit plus rien, qui n’entends pas ; ta froideur massive par les vents d’oublis et d’irréparables.
Nous sommes les arpenteurs mis sur les chemins de tes ruines, les enfants de l’espoir et du nouveau monde.

MP – 11042026

Mordofabricant

« Mes hanches sont un bureau.
[…]
Et ma tête
Un dossier mal organisé.
Ma tête est un standard téléphonique
Où crépitent les câbles emmêlées.
Ma tête est une corbeille à papier
D’idées usées.
Appuyez sur mes doigts
Et au fond de mes yeux surgissent
des lignes de crédit et de débit.
[…] »

Madge Piercy, « The secretary chant » in « Homo faber et ses activités » in « Poèsie de l’Art Faber : quand les poètes racontent et façonnent les mondes économiques », Jérôme Duval-Hamel, Lourdes Arizpe et le collectif de l’Art faber. Actes Sud, 2024.

[Exposition internationale des Arts et techniques de 1937. Pavillon de l’Italie. Aigle fasciste en bois blanc sur la façade de verre incassable. ] : [photographie] / [Thérèse Bonney]

Le ciel de chrome métallisé du téléviseur,
qui regarde au fond des yeux blancs, gris, aveugles,
la lumière flash de l’Esprit qui se répand,
dans les réseaux que captent les influx nerveux,
le branchement est au contact terminal, ultime,
et la décharge stock contient tous les signes-symboles,
elle brûle en arrière des contacts, des ordinateurs,
dans une odeur de larmes d’eaux amères,
les synapses branchées impulsent un flux continu,
des tressautements électriques, des noyaux d’images,
quel est le statut du projeté ; possède t-il un sens là ?

La représentation matérielle, la vision des traces,
de l’opinion physique originale, l’ultime décision,
et les formes sur l’écran sont faites de programmes,
aux fonds des couleurs traînent de savants calculs,
et leurs bouches est cousues par des filets métalliques,
leurs yeux blancs sont ouverts, fixes, purs ; ils regardent à l’extérieur ;

on entend seulement un bruit de fond continu,
venu de toutes parts, d’une machine de visions,
des saignées d’images et de sons, vont et viennent,
des vidéos-drames générées aux kilomètres,
et la peau grésille par la connexion neurale,
le cerveau est devenu un cyber-outil,
un moteur de production du seul réel, massif,
et ils ne viennent à personne, une idée neuve, une voix humaine,
il s’agit de feed-back, de contrôle de stimuli, des rythmes conformes …

Le travail est là qui se reproduit comme un esclave,
l’Éternel mécanique des machineries ; l’ordre et la guerre,
les suiveurs d’appareils dévorent les surfaces,
les bien trop nombreux qu’informent les boucles,
dresser l’humanoïde, subvenir à ses besoins,
alimenter ses organes artificiels et naturels,
faire de lui une zone de transit, d’écosystèmes informationnels …

Seule compte au final l’alimentation électrique,
l’hybride semi-vivant qui tapisse l’ombre inhumaine,
et la forme expressive a été annulée,
la survie des monstres est meilleure, plus puissante, plus adaptée,
on s’y sent bien avec toutes ses drogues de synthèse,
l’organe-Esprit sert d’impulsions et de répulsions,
seule compte la capacité de bouclage, la régulation des tris,
peu importe la nature du vivant, on exploite et réduit ses formes,
à un compact économiquement fiable, sur-demandé,

toutes ses anciennes réponses absurdes, inutiles,
toutes expériences expressives devenues sans lieux, sans corps …
C’est le Temps du contrôle ultime, l’îlot sacrificiel,
le Temps merveilleux de la résolution de toutes choses,
l’insensé frappant à la porte qui demande encore avec sa langue,
nous le pressons vers les abris muets, l’obscurité,
nous lui ôtons les mots de la bouche (rire), littéralement …
Et derrière, lui ils sont des milliards à avoir su accepter le silence,
la fuite derrière le rideau muet des terminaux …

Rien ne doit filtrer en dehors des réseaux,
se connecter c’est disposer du pouvoir infiniment diffus,
permettre à l’Intelligence centrale de se servir de son cerveau,
bénéficier du branchement Alpha dernier-cri,
enfin gagner l’oubli des échecs, des malentendus,
des anciennes langues rugueuses, sombres, dominatrices,
et nous avons détruits Dieu et son verbe divin,
nous humilions aussi la mort biologique,
chaque oubli, chaque sang vaincu,
est un rappel de la perfection du seul programme,

l’instant liquide, éternel, qui se glisse dans les surfaces,
la synthèse morte du vivant, enfin, la Vérité ..
Elle illumine la passion des mouvements digitaux,
l’absence d’expressions est la clé de tout,
tout est projeté à l’extérieur, tout est dénué de sens,
nous nous sommes enfin débarrassés des signes et du sens …
Producteurs d’ordres, de morts ; nos morsures sont fatales ..

Adieu, vacarmes, négations, contradiction, dialectique, perspectives,
l’architecte du néant a travaillé l’absence et la fuite béate,
la cathédrale rouge et bleue, l’organique asservi,
les réseaux interconnectés, les clés d’activation,
dans ce silence de sépulcre d’une blancheur inouïe,
les mots-signes stationnent en arrière du projet,
leur épellation en contexte est une vieille histoire curieuse,
que l’on ne raconte plus sans craintes, ni incompréhensions …

Toutes les unités hommes alignées pour la guerre,
seront branchées sur la propagande, le sexe-cerveau,
ils ne feront qu’appliquer les ordres définis au final pour les mortels,
les pas encore augmentés, les faiblards et les ratés,
ils obéissent, serviles, ou sont éliminés du champ,
et tu ne vois rien en dehors des flux représentés,
l’audio-visuel complexe, pris dans l’ordinateur de travail,
l’espace d’addiction immédiate, de stimulations neurales,
comme le vieux sceptre de commande, le fétiche-Smartphone,
qui servait à isoler et à emprisonner les unités ;

ta participation consiste à projeter des images et du son,
sans remuer les lèvres, sans jouer une partition,
à laisser le système nerveux et les synapses jouer tout seul,
à creuser en toi, un espace-temps propre aux machines-visions,
et par la justification ultime proviennent les guerres,
les guerres d’Ego et de bio-connaissances,
la masse organique doit « performer » et reproduire les schémas,
des violences et du retrait de toutes forces de contestation …

Je redresse – Moi – dirigeant des meutes – au cœur des mordofabriques, les désespérés, les pauvres et les sans-noms, et je les fais exister dans la droite ligne du programme fasciste, je leur donne l’espérance toute naissante des illusions,
du vivre et du mourir, de l’amour et de la renaissance.
Et les machines mortes calculent des séries d’infinis pendant que les corps finis se détruisent et s’oublient.

Ah forme inhumaine – Automate du rien et des réponses conformes,
les conditionneurs fabriquent tes structures annulées,
la psyché du pouvoir, le grain esthétique qui nous fait vomir.
Tout cette allure criarde du psycho-pouvoir ; comme une démence sourde, partagée, la prétention des mâles des Empires et des neuro-techniciens.

MP – 27032026

Cités des rêves

« Moi, coque noire flottant entre deux portes d’écluse
je repose sur ce lit d’hôtel, alors qu’autour la ville s’éveille.
Un doux vacarme et le jour gris entrent au goutte-à-goutte,
et me hissent peu à peu jusqu’au prochain niveau : le matin.

Horizon sur table d’écoute. Ils veulent nous parler, les morts,
Ils fument mais ne mangent pas, ils ne respirent pas mais ont encore leurs voix.
Je vais aller courir comme l’un d’eux par les rues.
La cathédrale noircie, lourde comme une lune, fait le flux le reflux. »

Tomas Trantrömer, « Au cœur de l’Europe » in « Pour les vivants et les morts : 1989 » in « Baltiques ; œuvres complètes 1954-2004 », p.281, Traduit du suédois et préfacé par Jacques Outin, Gallimard, le Castor Astral, 2004.

Photograph of All Saints’ Church, Dunwich, before it went into the waves, from the Nicholson Collection of postcards at Dunwich Museum, ca. 1910

Avec les guerres sombres et malignes, les yeux crevés par le désespoir, le temps présent du contrôle, du cirque et de l’alarme,
dans la demeure des mondes siens, dieu des cités et des ruines,
il reste des femmes et des hommes recueillis dans les langues,
les enfants des signes futurs, les chasseurs de constellations,
perdus parfois dans les étoiles du ciel fixe, de la télévision monochrome, il en reste encore en avant, par delà les machines de prévision, un futur ouvert, digital et saignant, blessé sous l’empire du faux et je m’incline devant le désir improvisé, l’absence de lois humaines, que fait-elle, continent de paix, de préventions et de soins ; l’Europe aux frontières des guerres et de l’hallucination globale, le rêve d’une nouvelle Amérique :

les territoires ouverts qui recueillent en eux-mêmes, les visages et les traces, les langues vivantes et mortes, les origines du précieux futur,
trésors oubliés en dehors de l’Automate de tri et de destruction,
hors des calculs imbéciles qui règnent dans son miroir,
le liquide des morts qu’avalent les tyrans et les spectres,
une glu blanche et rouge, qui adhère aux corps et aux esprits brisés,
l’absence à soi et le sang noir des signes, pris dans les machines de tri,
projetés dans les futurs annulés, prévus et programmés,
la démence du pouvoir s’est glissée dans nos veines,
il restera l’épreuve de soi-même, la justification ultime,
la modalité d’être vivant, fixée sur le seul film d’épouvante,

l’absence de visage humain, le monstre-dieu qui ne voit plus rien,
« Je » n’existe plus derrière ce monde clos et fermé des prisons,
et le froid des images grandit à la mesure des pertes et des drames,
la langue du psycho-pouvoir s’est faite dans la guerre et l’exil de l’histoire, par la menace des corps et des esprits, la roue rouge et brisée, les médiums des spectres travaillent à l’annulation forte,
des visages, des mots-signes, des gestes, des conversations,
croire encore siennes les significations du seul monde,
le Temps imprégné du désordre et de l’anarchie capitale,
est le Temps de l’apparition des tyrans, des servitudes,
qui transitent dans les TY-Coon, les brutales appellations,

les cocons numériques qui gardent et tuent en eux même la force,
et empêchent toutes résistances, toutes revendications autres,
le smartphone complexe, instrument du rien et du refus des dangers,
devenir un être capable de promesses ; un être humain,
hors des écosystèmes des preuves et des traces inhumaines,
le travail de la Terre en soi qui grandit comme une aube nouvelle,
aux langages émancipés des ordres de l’Empire,
un contre effet qui voyage dans les patiences, les espérances,
et je suis l’exemplaire du possible futur ; l’homme sans sujets,
porteur d’une voix prise à la frontière de l’autre aimant,
le projet des mondes libres et sérieux, des autodéterminations …

Et je n’ai vécu que la part rêvée et bienheureuse de l’enfance,
aux prix des morts différentes de dieu, du règne capital
et des parents disparus, laissant une feinte, une absence,
seul, orphelin des mondes, « je » représente la paix et l’espérance ;
Europe et songes d’infinis, préserve nous du mal, de la folie guerrière,
laisse advenir le monde des cités des rêves et de bienveillances,
fait de nous des possibles étrangers et créatures de désirs et d’espoirs,
étrangers à la forteresse unique des mondes, fixe et affreuse,
celle qui trône et prétend tout régler avant la règle même,
nous voyons nos désirs de liberté, emportés par le vent,
et qui résiste aux programmes des spectres oublieux du monde,

machines de tri, commandants cyborgs, alarme permanente,
la voix des maîtres, possesseur des actions siennes, des sens de la vie,
univoque, constante, continue, rigide et creuse à la fois,
elle résonne derrière les parois de la forteresse, elle imprime,
et l’Europe est ailleurs, par les Lumières et la sagesse des mondes,
elle fait l’héritage de la violence des conquêtes, des drames,
elle représente l’espoir des combattants d’Ukraine et d’Espagne,
la terre jamais brûlée, la culture des mondes autres, différents.
Que proviennent les formes nouvelles de vie,
les grands acheminements, les grandes transformations,
qui permutent les mondes l’un dans l’autre, le vivant et le futur,

le règne capital détruit à l’intérieur des traces, des programmes,
l’ouverture à un soi alerte, libre, fiable ; une maison d’honneur et de forces. Un conflit éthique surmonté et un nécessaire constat d’insensés, de terreurs, qui une fois introduit, recueille les drames, les formes d’actions et de réflexions ; il fait froid tout autour des seuls combattants, des prieurs des nouveaux mondes, et la scène est fatale et riche d’espérances, de changement de formes, elle doit recueillir la vie de nos parents, la force et la nouveauté de nos enfants, elle se fait monde à l’intérieur des forteresses digitales et premium, éprouver la grande nécessité et aimer la forme du destin, briser les chaînes des contrôles par le rien et l’Automate, effacer le Spectre-Nihil : la grande foire aux illuminés et aux absents.

MP – 20032026

Frontières

« Nous n’éliminons pas l’hérétique parce qu’il nous résiste ; tant qu’il nous résiste, nous ne l’éliminons jamais. Nous le convertissons, nous prenons dans nos filets son être intime, nous le remodelons. Nous brûlons tout le mal qui est en lui, toutes ses illusions, nous l’amenons à passer dans notre camp, non pas en apparence, mais en réalité, cœur et âme. »

George Orwell, « 1984 », Troisième partie, chapitre, 2, p.1197, Texte traduit présenté et annoté par Philippe Jaworski, Gallimard, 2020.

Roussillon_Tour_dénommée_Altalayas_à_Altaya, frontières de France et d’Espagne, Pyrénées orientales, [dessin], Jorand_Jean-Baptiste-Joseph

Il fait froid près des bords des langages, des limites habituelles,
l’extérieur nuit attend au delà des murs d’obéissances, noirs et blancs,
les signes – digits seront alignés comme des ordres d’armées,
les morts séjournent en arrière de nous, dans l’abîme,
et je ne parle pas ta langue devenue inquiète, interdite,
langue des résistances, des forces nombreuses et des appels – symboles …
Je suis le commandeur des croyants, l’appel des conformités,
et ma langue est celle de la transparence, de l’authentique rappel,
Je me tourne vers le monstre-dieu, la conduite réglée par le programme,
mon visage est codée dans l’application du pouvoir,
mes traits seront ceux, géométriques, du scanner,
l’applique biomorphique, totale et fixe,
l’identification de la nudité digitale et du corps standard,
aucun reste ne doit subsister en arrière des mondes vécus,
toutes expériences doivent être bonnes à prendre, à traduire et à jouir,
à l’intérieur des systèmes morts, des architectures de la preuve et du néant,
fait avec le je de l’assujettissement, de la fièvre de la réplique,
plus rien n’arrive dans l’expérience vécue, rien ne se dit, rien ne s’écrit qui ne soit prévu …
Tu ne pourras rien dire qui ne soit déjà écrit avant toi,
par l’Automate de régulation, les machines de triage des formes synthétiques,
entre les signes adoptés par les économies absentes, les guerres,
et les signes renvoyés au rebut, dans les décharges numériques.

Et je poursuit le temps inerte des machines, l’Automate est mon maître,
je lui fais allégeance et décide de la règle unique par la conformité,
les plus nombreux décident de la correction du sens des mots-signes
et tous les autres seront exclus du champs des responsabilités,
de la norme cognitive ; cette norme exclue les monstres visiteurs, les outsiders, les étrangers,
ceux-là qui résident en dehors de nous, hors des belles frontières …
Car nous sommes les hommes tranquilles, les indifférents,
protégés de l’extérieur, nous vivons d’info-guerres, de définitions et d’horizons déjà fixés,
et nos paroles numérisées, envahissent les terres des croyances …
Nous sommes les digits morts, les dévoués, les cendres après le feu du langage,
les hommes-preuves assignés au psycho-pouvoir, par serviles obéissances …
Et tu ne voudras rien faire de plus dans ce monde d’enfermés,
dans cette prison digitale, rien ne peut changer le monde réel,
tout est déjà prévu quelque part, déjà écrit dans la vision de nulle-part …

Le regard des masses est capté dans la forteresse, à chaque niveau d’annulation,
il reste les beaux projets de destruction, les émancipations du soi,
l’alternative du Tu, du Nous, du Il et du « Je crois », intégrés au monde,
l’alter-nativité qui poursuit les temps historiques et féconds, les recommencements …
Tu es l’être aux frontières, l’inhumain qui demeure là, dans notre présence ;
et ces frontière du langage représentent les limites à ce monde affreux,
elles sont inscrites dans nos jugements, nos préhensions, nos visions, comme des poussées d’abîmes, de férocités, des néants possédés,
les frontières de tes mots parlés, écrits ; poussières au bords du discours,
les divisions de mondes, lancées entre l’extérieur-flamme et l’intérieur-nuit …
La même progression de l’agir politique qui compense la dérivation,
il faudra que l’espace-temps devienne des lieux à soi, des temps bien compris, pour seulement devenir autre, hétérogène et grande différence,
et je ne peux plus parler, ni écrire en dehors de l’Automate, car ils font pression, ceux-là qui violentent les formes humaines de pensée ;
ceux là s’assurent de la conformité des sens,
tout mon corps et tout mon esprit sont annulés dans leur justification ultime,
le processus d’attestation des corps sains, alertes et disponibles, voués aux machines de tri, d’élections et de surveillance.

MP – 13032026