« J’aime une vie palpitante,
qui pétille et enfle et déborde.
Sans cesse l’essor et la chute,
un désir qui jamais ne s’apaise.Sans fin l’ondoiement et l’audace
sur une route instable, périlleuse.
Sur une barque frêle et légère,
enlevé par les vagues de la joieEt si la déesse un jour, incline la balance,
et déchire ce qu’elle tissa avec douceur,
je fermerai les yeux et dirai sans défense :
« j’ai aimé, j’ai vécu ! »Rainer Maria Rilke, « J’aime une vie palpitante » in « La Vie et les Chants : suivi de hommage à Rilke par Robert Musil », p.83, traduit de l’allemand et présenté par Gérard Pfister, Arfuyen « Neige », 2026.
J. M. W. Turner, Light and Colour (Goethe’s Theory) – The Morning after the Deluge – Moses Writing the Book of Genesis, 1843
Les rangées d’automates montés sur les chaînes des Empires,
par des fabriques d’airs entendus et de conformités,
il ou elle a l’air de se dire ; « identifie moi, je t’en prie … »
le corps toujours égal, avide de leurs apparats,
« identifie moi et je serais désirable, unique et pareil que toi … »
la vie s’est réfugiée ailleurs et les regrets s’amoncellent,
comme des nuages gris qu’enveloppe le ciel,
dans les têtes bêches, les exécuteurs d’ordres,
obéissent à des routines complexes, des grammaires mortes,
l’air est si froid tout autour de leurs mondes privatisés …
Je me souviens du passage vers une autre vie,
dans cette chambre vide formée d’absences et de retrait,
de toutes intentions d’objets, de toutes socialités,
il y avait ce grand rien qui remontant au milieu,
au cœur du vacarme électrique, des vagues de sons,
faisait paraître tous les objets comme blanchis ou dévidés,
le creux ainsi creusé à l’intérieur des gestes,
vous emmenait plus loin, plus près du soleil de minuit,
la perte de contact temporaire était une bénédiction,
il fallait voir le tableau d’ensemble, l’horizon nouveau,
et les hommes du pouvoir stationnent dans leurs débarras,
leurs yeux blancs effacés fixent des lignes d’infinis,
il faut voir comment ils s’y prennent,
pour former des familles, des petites sociétés,
murées dans des indifférences savamment entretenues,
et le ciel de charbon a pourrit l’intérieur du soleil,
ses rayons autrefois vifs et lumineux,
ressemblent à des filets de pêches sales et broussailleux,
il n’y a plus rien à voir, à sentir ou à goûter dehors,
car dehors est une catégorie éliminée de l’action,
il reste seulement les intérieurs factices, les mises en cellules,
Je me souviens de la décision de fuir, de dire non …
l’espèce d’exil imposé aux choses, à leurs intentions,
la distance qui devenait mon amie proche et lointaine,
le regard détourné des dedans, de toutes leurs irrésolutions,
Il fallait vivre autrement, survivre au milieu des conformités,
ramener l’espace du lien vers un autre espace lumineux,
habiter le temps des projets et des créations folles,
mener des conversations décalées ou subversives,
payer au prix fort, la décision éthique de devenir autrement,
à l’intérieur d’un monde hérité et créée de toutes pièces,
une machine de guerre, un espace-temps où dieu me parle ..
Ils fuient les temps d’exil, et veulent prendre du plaisir,
ils recherchent le plaisir pour lui même et consomment,
et leurs mondes infiniment clos, commencent à brûler,
on voit les feux multicolores depuis les êtres-frontières,
sous la pression des arts dégénérés, des puissances de joie,
on entend leurs langues ramper sous les ponts et les champs,
s’emmêler par des moutons de poussières,
elles produisent des séquences-types aux kilomètres,
des actions enfermées dans les spectres et les prisons,
et l’esprit qui anime la cité perdue est l’esprit du rien,
le spectre-Nihil ou la perpétuation des modèles ;
domination, dualité, hiérarchie, argent, classes, races ..
Je me souviens m’être dit en silence ;
vais-je pouvoir aller jusqu’aux finalités de ma vie ?
Vais-je devoir régler le prix des errances, des égaré.es ?
Chercher les âmes sœurs, les bonnes volontés,
devenir un autre monde imaginé, veillant sur les choses et les êtres vivants, quittant les murs de la cité, laissant derrière soi,
le confort et la sécurité des liens pourrissant ;
pour devenir ton messager, il a fallu du temps, père,
un temps de recherches, de doutes et de dévastations,
et « quelques fois j’ai comme une grande idée »
et cette idée est un agir social pragmatique ; il deviendra formes, solidarités et situations politiques incarnées …
MP – 15052026
