Derniers contacts

« The lords of life, the lords of life,—
I saw them pass,
In their own guise,
Like and unlike,
Portly and grim
Use and Surprise
Surface and Dream,
Succession swift, and spectral Wrong,
Temperament without a tongue,
and the inventor of the game
Omnipresent without name;— »

Ralph Waldo Emerson, « Expérience », Exergue, p.285, in « Selected Essays », [1844], Edited with an Introduction by Larzer Ziff, The Penguin American Library, 1982.

Crédit Photo : Romuald Chilard

Marcher doucement, prudemment, entendre le bas bruit de ses pas,
sur le tapis de feuilles et de mousses humides,
laisser les rayons du soleil danser entre les arbres,
la fraîcheur du soir qui tombe, bruissant, follement,
le cri des oiseaux, les craquements, les fougères, les lumières or et rouges, se repaître de ces contacts par milliers, ces fantastiques fantômes ;

et respirer l’air pur d’une vague d’eaux toute transparente,
chaque nouveau pas apprécie la lenteur du Temps,
le songe infini des disparu.es, les vivants tout proche de nous,
la tendre dureté de la terre, des branches mortes et des racines,
que j’aimerais goûter cette terre, belle, paisible,
toucher l’écorce d’un arbre planté au milieu,
laisser le vent frais souffler à l’intérieur de moi ;

et voir la chute de la cité imbécile, ailleurs,
le creusement et la désintégration de toutes images,
bétons, automobiles, cellules, immeubles, téléviseurs, vitrines criardes, tout ces amas d’objets et de gestes investit par l’échange,
et par ce frôlement de la Nature, perdre ces œillères,
voir les choses physiques et creuser tout leurs intérieurs,
avec la main qui caresse leurs surfaces, l’orientation folle, inespérée,

l’œil grand ouvert – orienté – aux iris mauves et noirs,
le tableau ailleurs, qui fixait les prix des objets s’est dissout,
dans la lumière du seul procès de la Nature,
et je marche encore en direction du ciel, sa couleur,
le bleu intense qui a engloutit tout le ciel,
a favorisé les vagues montantes de l’Esprit, l’immanence sienne,
chaque élément s’exprime et remonte dans ta vision ;
dieu des traces, moment du social et des transformations.

Plus loin, il y a le sable fin, les vagues et les dunes,
balayés par le vent de mer et les embruns,
la flottaison intime aux rythmes des vagues étincelantes,
de l’écume froide et neige, par l’horizon rouge sanglant,
plus loin n’est pas encore là, alors je pressent la Terre,
elle appelle le projeté pour toutes choses vivantes ;
animal craintif, végétaux, arbres, mares d’eaux salées,
et j’existe une deuxième fois à l’intérieur des choses ;

tout est encore signes et mouvement depuis l’intérieur,
il suffit de fermer les yeux et de pénétrer dans l’image,
la source de l’inter-acte complexe et du changement,
sortir de soi quelques instants, faire bon chemin,
devenir l’autre, agir et vivre en lui-même,
le temps de la transformation des lieux et du temps, l’occasion,
de mêler ses corps et ses âmes dans une nouvelle forme,
engendrer la vie ; boire et se nourrir du sang des feuilles,

la vie accueillante dans nos yeux ouverts,
cette lumière froide et magique,
l’ombre et la fraîcheur du soir qui tombe,
au milieu du chemin qui serpente dans la forêt,
et je sort de la maison postée au milieu de nulle part,
celle qui abrite les morceaux de signes comme un refuge,
entassés dans un coin obscure, prés de l’âtre et des flammes,
ils font des beaux visages qui regardent, ils s’expriment,
la nuit va tout redéployer sur ses tapis d’étoiles,
cette traînée d’argents, de sel et de distances,

et je sens l’odeur de la pluie ; à minuit, il y aura de l’eau,
et sur la table du voyageur, un morceau de rêves fumants,
pour se rassasier le ventre et l’Esprit et sentir la chaleur,
monter partout depuis l’intérieur des êtres et des choses,
les fumées bleues des songes commencent juste à sortir,
et je vais quitter ces lieux-dits, ces habitations,
l’âme frottée aux milles contacts sensibles,
je remercie tous les seigneurs de la vie ;
contacts, départ nouveau, frottement, absence à soi, touchers …

MP – 19042026

L’enfance des ruines

« Le poète, conservateur des infinis visages du vivant.»

René Char, « Feuillets d’Hypnos 1943-1944 : à Albert Camus » in « Fureur et mystère » 83, p.104, Préface d’Yves Berger, Gallimard, 1962.

François de Nomé’s Imaginary Ruins
Fantastic Ruins with Saint Augustine and the Child, date unknown

Il fait froid tout autour, tout est déjà tombé plusieurs fois,
les murs des bâtisses, les angles des cellules, les raccourcis,
les ouvertures spéciales tissées dans les flux de signes,
et cette forme destituée, agrège encore différents mondes,
le vent souffle doucement entre ces artères passantes,
et le présent contrôle les directions multiples,
aux passagers du Temps et de l’espérance,
nous parlons la langue des expériences plurielles, vécues,
nous marquons la Terre par des signes-symboles, des empreintes faciales, acoustiques, des voix multiples audio-sculptées dans les fractales du réseau et le sel de mémoire a un goût si particulier, une semence au delà des vivants et des morts, la chair violette et flamme, les ombres de l’Esprit et ses vagues délicieuses,

une possibilité de redresser l’ouvrage par les cœurs combattants,
une combinaison d’inter-actes et de feux métaphoriques,
survivre dans les ruines fantastiques, les paysages dévastés,
par l’abandon de soi, l’errance du matériel désespoir,
et rallumer les contacts sensibles, les corps à cœurs, trouvés dans chaque prison, recroquevillés au bord de l’abîme, d’une nuit impossible et infinie, les faisceaux d’âmes trempées par les eaux in tranquilles, là où virevoltent les lumières, les complexes d’objets étrangers et dans ces amas de choses muettes se terrent des anciennes batailles, des armées de signes en déroute éclatées en différents endroits, stationnent maintenant dans le passage du présent spécieux, le locus de contrôle du réel et les voyageurs inquiets ou faméliques qui arpentent ces terres désolées, rencontrent d’abord des idoles,

des bandes d’idiots utiles, des égarements et des monstres théoriques, des cauchemars pétrifiés, des refuges, des prêtresses divinatrices, des femmes nues, allongées sur de grands lits de nuages et de pluies, et ils prient à genoux de ces femmes, de ces statues, ils prient pour les renaissances, les soins et les départs vivants,
à l’intérieur du foyer mort, se tiennent des vieux gardes symboles endormis, d’un sommeil lourd, encadrant d’anciens présages,
leurs yeux sont à demi fermés comme des fentes de boites aux lettres,
et leurs lèvres pincés leur donnent des airs supérieurs,
et les voyageurs restent toujours dans les ruines, ils y résident comme ils peuvent, sans jamais atteindre aucun bords ; les frontières ont disparues, le maître des lieux n’est pas visible et les questions meurent, en tombant d’une chute brutale et douloureuse, son appel lointain a disparu sous les décombres, les fossiles,

le silence appartient aux ruines,
comme le feu appartient au foyer,
il est bleu et lent, perlé de vagues de cristaux, de transparence,
étincelant comme une larme de sel, incorporée ;
et la main qui caresse l’objet détruit, dans son arrière-plan devenu vide, a perdu ses intérieurs sociaux ; son modelage précis, ciselé, utile, les intentions détruites, il n’est rien qui s’achève ou recommence …
Il n y’ a plus de maisons pour personnes, plus de carreaux purs et transparents, qu’emploieraient des mots-signes parfaits, pour voir juste toutes choses, et l’angoisse ici réside dans l’abandon définitif de nos lieux, la fermeture du temps et de l’espace, la fin d’un vieux langage bien-aimé ; le devenir rien, l’injuste absence de toutes lectures, pensées siennes, la colère montante devant les sacrifices vains, les entrailles morbides,

toutes relations mortes-nées deviennent ici une impasse.
Il fait froid tout autour des vestiges, sans les amitiés stellaires,
et dans ces cimetières baroques s’enfuient des ombres et des chiens,
dans d’obscures passages, formés de toiles d’insectes mauves,
tissées à mêmes les cerveaux, les maisons, les autels et les églises,
et dans cette gelée grise et blanche de l’Esprit, la soif de croyances grandit, faire le voyage jusqu’ici n’est pas aisé, ni recommandable,
il faut y mettre du sien, éprouver son courage et le refus des présences à soi, familières, devenir l’autre improbable, imaginé par delà les murs du médium, le spectre idiot, les matériaux morts, non montrables, jetés à même ton désert.
Seigneur de la vie qui ne dit plus rien, qui n’entends pas ; ta froideur massive par les vents d’oublis et d’irréparables.
Nous sommes les arpenteurs mis sur les chemins de tes ruines, les enfants de l’espoir et du nouveau monde.

MP – 11042026

Mordofabricant

« Mes hanches sont un bureau.
[…]
Et ma tête
Un dossier mal organisé.
Ma tête est un standard téléphonique
Où crépitent les câbles emmêlées.
Ma tête est une corbeille à papier
D’idées usées.
Appuyez sur mes doigts
Et au fond de mes yeux surgissent
des lignes de crédit et de débit.
[…] »

Madge Piercy, « The secretary chant » in « Homo faber et ses activités » in « Poèsie de l’Art Faber : quand les poètes racontent et façonnent les mondes économiques », Jérôme Duval-Hamel, Lourdes Arizpe et le collectif de l’Art faber. Actes Sud, 2024.

[Exposition internationale des Arts et techniques de 1937. Pavillon de l’Italie. Aigle fasciste en bois blanc sur la façade de verre incassable. ] : [photographie] / [Thérèse Bonney]

Le ciel de chrome métallisé du téléviseur,
qui regarde au fond des yeux blancs, gris, aveugles,
la lumière flash de l’Esprit qui se répand,
dans les réseaux que captent les influx nerveux,
le branchement est au contact terminal, ultime,
et la décharge stock contient tous les signes-symboles,
elle brûle en arrière des contacts, des ordinateurs,
dans une odeur de larmes d’eaux amères,
les synapses branchées impulsent un flux continu,
des tressautements électriques, des noyaux d’images,
quel est le statut du projeté ; possède t-il un sens là ?

La représentation matérielle, la vision des traces,
de l’opinion physique originale, l’ultime décision,
et les formes sur l’écran sont faites de programmes,
aux fonds des couleurs traînent de savants calculs,
et leurs bouches est cousues par des filets métalliques,
leurs yeux blancs sont ouverts, fixes, purs ; ils regardent à l’extérieur ;

on entend seulement un bruit de fond continu,
venu de toutes parts, d’une machine de visions,
des saignées d’images et de sons, vont et viennent,
des vidéos-drames générées aux kilomètres,
et la peau grésille par la connexion neurale,
le cerveau est devenu un cyber-outil,
un moteur de production du seul réel, massif,
et ils ne viennent à personne, une idée neuve, une voix humaine,
il s’agit de feed-back, de contrôle de stimuli, des rythmes conformes …

Le travail est là qui se reproduit comme un esclave,
l’Éternel mécanique des machineries ; l’ordre et la guerre,
les suiveurs d’appareils dévorent les surfaces,
les bien trop nombreux qu’informent les boucles,
dresser l’humanoïde, subvenir à ses besoins,
alimenter ses organes artificiels et naturels,
faire de lui une zone de transit, d’écosystèmes informationnels …

Seule compte au final l’alimentation électrique,
l’hybride semi-vivant qui tapisse l’ombre inhumaine,
et la forme expressive a été annulée,
la survie des monstres est meilleure, plus puissante, plus adaptée,
on s’y sent bien avec toutes ses drogues de synthèse,
l’organe-Esprit sert d’impulsions et de répulsions,
seule compte la capacité de bouclage, la régulation des tris,
peu importe la nature du vivant, on exploite et réduit ses formes,
à un compact économiquement fiable, sur-demandé,

toutes ses anciennes réponses absurdes, inutiles,
toutes expériences expressives devenues sans lieux, sans corps …
C’est le Temps du contrôle ultime, l’îlot sacrificiel,
le Temps merveilleux de la résolution de toutes choses,
l’insensé frappant à la porte qui demande encore avec sa langue,
nous le pressons vers les abris muets, l’obscurité,
nous lui ôtons les mots de la bouche (rire), littéralement …
Et derrière, lui ils sont des milliards à avoir su accepter le silence,
la fuite derrière le rideau muet des terminaux …

Rien ne doit filtrer en dehors des réseaux,
se connecter c’est disposer du pouvoir infiniment diffus,
permettre à l’Intelligence centrale de se servir de son cerveau,
bénéficier du branchement Alpha dernier-cri,
enfin gagner l’oubli des échecs, des malentendus,
des anciennes langues rugueuses, sombres, dominatrices,
et nous avons détruits Dieu et son verbe divin,
nous humilions aussi la mort biologique,
chaque oubli, chaque sang vaincu,
est un rappel de la perfection du seul programme,

l’instant liquide, éternel, qui se glisse dans les surfaces,
la synthèse morte du vivant, enfin, la Vérité ..
Elle illumine la passion des mouvements digitaux,
l’absence d’expressions est la clé de tout,
tout est projeté à l’extérieur, tout est dénué de sens,
nous nous sommes enfin débarrassés des signes et du sens …
Producteurs d’ordres, de morts ; nos morsures sont fatales ..

Adieu, vacarmes, négations, contradiction, dialectique, perspectives,
l’architecte du néant a travaillé l’absence et la fuite béate,
la cathédrale rouge et bleue, l’organique asservi,
les réseaux interconnectés, les clés d’activation,
dans ce silence de sépulcre d’une blancheur inouïe,
les mots-signes stationnent en arrière du projet,
leur épellation en contexte est une vieille histoire curieuse,
que l’on ne raconte plus sans craintes, ni incompréhensions …

Toutes les unités hommes alignées pour la guerre,
seront branchées sur la propagande, le sexe-cerveau,
ils ne feront qu’appliquer les ordres définis au final pour les mortels,
les pas encore augmentés, les faiblards et les ratés,
ils obéissent, serviles, ou sont éliminés du champ,
et tu ne vois rien en dehors des flux représentés,
l’audio-visuel complexe, pris dans l’ordinateur de travail,
l’espace d’addiction immédiate, de stimulations neurales,
comme le vieux sceptre de commande, le fétiche-Smartphone,
qui servait à isoler et à emprisonner les unités ;

ta participation consiste à projeter des images et du son,
sans remuer les lèvres, sans jouer une partition,
à laisser le système nerveux et les synapses jouer tout seul,
à creuser en toi, un espace-temps propre aux machines-visions,
et par la justification ultime proviennent les guerres,
les guerres d’Ego et de bio-connaissances,
la masse organique doit « performer » et reproduire les schémas,
des violences et du retrait de toutes forces de contestation …

Je redresse – Moi – dirigeant des meutes – au cœur des mordofabriques, les désespérés, les pauvres et les sans-noms, et je les fais exister dans la droite ligne du programme fasciste, je leur donne l’espérance toute naissante des illusions,
du vivre et du mourir, de l’amour et de la renaissance.
Et les machines mortes calculent des séries d’infinis pendant que les corps finis se détruisent et s’oublient.

Ah forme inhumaine – Automate du rien et des réponses conformes,
les conditionneurs fabriquent tes structures annulées,
la psyché du pouvoir, le grain esthétique qui nous fait vomir.
Tout cette allure criarde du psycho-pouvoir ; comme une démence sourde, partagée, la prétention des mâles des Empires et des neuro-techniciens.

MP – 27032026

Cités des rêves

« Moi, coque noire flottant entre deux portes d’écluse
je repose sur ce lit d’hôtel, alors qu’autour la ville s’éveille.
Un doux vacarme et le jour gris entrent au goutte-à-goutte,
et me hissent peu à peu jusqu’au prochain niveau : le matin.

Horizon sur table d’écoute. Ils veulent nous parler, les morts,
Ils fument mais ne mangent pas, ils ne respirent pas mais ont encore leurs voix.
Je vais aller courir comme l’un d’eux par les rues.
La cathédrale noircie, lourde comme une lune, fait le flux le reflux. »

Tomas Trantrömer, « Au cœur de l’Europe » in « Pour les vivants et les morts : 1989 » in « Baltiques ; œuvres complètes 1954-2004 », p.281, Traduit du suédois et préfacé par Jacques Outin, Gallimard, le Castor Astral, 2004.

Photograph of All Saints’ Church, Dunwich, before it went into the waves, from the Nicholson Collection of postcards at Dunwich Museum, ca. 1910

Avec les guerres sombres et malignes, les yeux crevés par le désespoir, le temps présent du contrôle, du cirque et de l’alarme,
dans la demeure des mondes siens, dieu des cités et des ruines,
il reste des femmes et des hommes recueillis dans les langues,
les enfants des signes futurs, les chasseurs de constellations,
perdus parfois dans les étoiles du ciel fixe, de la télévision monochrome, il en reste encore en avant, par delà les machines de prévision, un futur ouvert, digital et saignant, blessé sous l’empire du faux et je m’incline devant le désir improvisé, l’absence de lois humaines, que fait-elle, continent de paix, de préventions et de soins ; l’Europe aux frontières des guerres et de l’hallucination globale, le rêve d’une nouvelle Amérique :

les territoires ouverts qui recueillent en eux-mêmes, les visages et les traces, les langues vivantes et mortes, les origines du précieux futur,
trésors oubliés en dehors de l’Automate de tri et de destruction,
hors des calculs imbéciles qui règnent dans son miroir,
le liquide des morts qu’avalent les tyrans et les spectres,
une glu blanche et rouge, qui adhère aux corps et aux esprits brisés,
l’absence à soi et le sang noir des signes, pris dans les machines de tri,
projetés dans les futurs annulés, prévus et programmés,
la démence du pouvoir s’est glissée dans nos veines,
il restera l’épreuve de soi-même, la justification ultime,
la modalité d’être vivant, fixée sur le seul film d’épouvante,

l’absence de visage humain, le monstre-dieu qui ne voit plus rien,
« Je » n’existe plus derrière ce monde clos et fermé des prisons,
et le froid des images grandit à la mesure des pertes et des drames,
la langue du psycho-pouvoir s’est faite dans la guerre et l’exil de l’histoire, par la menace des corps et des esprits, la roue rouge et brisée, les médiums des spectres travaillent à l’annulation forte,
des visages, des mots-signes, des gestes, des conversations,
croire encore siennes les significations du seul monde,
le Temps imprégné du désordre et de l’anarchie capitale,
est le Temps de l’apparition des tyrans, des servitudes,
qui transitent dans les TY-Coon, les brutales appellations,

les cocons numériques qui gardent et tuent en eux même la force,
et empêchent toutes résistances, toutes revendications autres,
le smartphone complexe, instrument du rien et du refus des dangers,
devenir un être capable de promesses ; un être humain,
hors des écosystèmes des preuves et des traces inhumaines,
le travail de la Terre en soi qui grandit comme une aube nouvelle,
aux langages émancipés des ordres de l’Empire,
un contre effet qui voyage dans les patiences, les espérances,
et je suis l’exemplaire du possible futur ; l’homme sans sujets,
porteur d’une voix prise à la frontière de l’autre aimant,
le projet des mondes libres et sérieux, des autodéterminations …

Et je n’ai vécu que la part rêvée et bienheureuse de l’enfance,
aux prix des morts différentes de dieu, du règne capital
et des parents disparus, laissant une feinte, une absence,
seul, orphelin des mondes, « je » représente la paix et l’espérance ;
Europe et songes d’infinis, préserve nous du mal, de la folie guerrière,
laisse advenir le monde des cités des rêves et de bienveillances,
fait de nous des possibles étrangers et créatures de désirs et d’espoirs,
étrangers à la forteresse unique des mondes, fixe et affreuse,
celle qui trône et prétend tout régler avant la règle même,
nous voyons nos désirs de liberté, emportés par le vent,
et qui résiste aux programmes des spectres oublieux du monde,

machines de tri, commandants cyborgs, alarme permanente,
la voix des maîtres, possesseur des actions siennes, des sens de la vie,
univoque, constante, continue, rigide et creuse à la fois,
elle résonne derrière les parois de la forteresse, elle imprime,
et l’Europe est ailleurs, par les Lumières et la sagesse des mondes,
elle fait l’héritage de la violence des conquêtes, des drames,
elle représente l’espoir des combattants d’Ukraine et d’Espagne,
la terre jamais brûlée, la culture des mondes autres, différents.
Que proviennent les formes nouvelles de vie,
les grands acheminements, les grandes transformations,
qui permutent les mondes l’un dans l’autre, le vivant et le futur,

le règne capital détruit à l’intérieur des traces, des programmes,
l’ouverture à un soi alerte, libre, fiable ; une maison d’honneur et de forces. Un conflit éthique surmonté et un nécessaire constat d’insensés, de terreurs, qui une fois introduit, recueille les drames, les formes d’actions et de réflexions ; il fait froid tout autour des seuls combattants, des prieurs des nouveaux mondes, et la scène est fatale et riche d’espérances, de changement de formes, elle doit recueillir la vie de nos parents, la force et la nouveauté de nos enfants, elle se fait monde à l’intérieur des forteresses digitales et premium, éprouver la grande nécessité et aimer la forme du destin, briser les chaînes des contrôles par le rien et l’Automate, effacer le Spectre-Nihil : la grande foire aux illuminés et aux absents.

MP – 20032026

Frontières

« Nous n’éliminons pas l’hérétique parce qu’il nous résiste ; tant qu’il nous résiste, nous ne l’éliminons jamais. Nous le convertissons, nous prenons dans nos filets son être intime, nous le remodelons. Nous brûlons tout le mal qui est en lui, toutes ses illusions, nous l’amenons à passer dans notre camp, non pas en apparence, mais en réalité, cœur et âme. »

George Orwell, « 1984 », Troisième partie, chapitre, 2, p.1197, Texte traduit présenté et annoté par Philippe Jaworski, Gallimard, 2020.

Roussillon_Tour_dénommée_Altalayas_à_Altaya, frontières de France et d’Espagne, Pyrénées orientales, [dessin], Jorand_Jean-Baptiste-Joseph

Il fait froid près des bords des langages, des limites habituelles,
l’extérieur nuit attend au delà des murs d’obéissances, noirs et blancs,
les signes – digits seront alignés comme des ordres d’armées,
les morts séjournent en arrière de nous, dans l’abîme,
et je ne parle pas ta langue devenue inquiète, interdite,
langue des résistances, des forces nombreuses et des appels – symboles …
Je suis le commandeur des croyants, l’appel des conformités,
et ma langue est celle de la transparence, de l’authentique rappel,
Je me tourne vers le monstre-dieu, la conduite réglée par le programme,
mon visage est codée dans l’application du pouvoir,
mes traits seront ceux, géométriques, du scanner,
l’applique biomorphique, totale et fixe,
l’identification de la nudité digitale et du corps standard,
aucun reste ne doit subsister en arrière des mondes vécus,
toutes expériences doivent être bonnes à prendre, à traduire et à jouir,
à l’intérieur des systèmes morts, des architectures de la preuve et du néant,
fait avec le je de l’assujettissement, de la fièvre de la réplique,
plus rien n’arrive dans l’expérience vécue, rien ne se dit, rien ne s’écrit qui ne soit prévu …
Tu ne pourras rien dire qui ne soit déjà écrit avant toi,
par l’Automate de régulation, les machines de triage des formes synthétiques,
entre les signes adoptés par les économies absentes, les guerres,
et les signes renvoyés au rebut, dans les décharges numériques.

Et je poursuit le temps inerte des machines, l’Automate est mon maître,
je lui fais allégeance et décide de la règle unique par la conformité,
les plus nombreux décident de la correction du sens des mots-signes
et tous les autres seront exclus du champs des responsabilités,
de la norme cognitive ; cette norme exclue les monstres visiteurs, les outsiders, les étrangers,
ceux-là qui résident en dehors de nous, hors des belles frontières …
Car nous sommes les hommes tranquilles, les indifférents,
protégés de l’extérieur, nous vivons d’info-guerres, de définitions et d’horizons déjà fixés,
et nos paroles numérisées, envahissent les terres des croyances …
Nous sommes les digits morts, les dévoués, les cendres après le feu du langage,
les hommes-preuves assignés au psycho-pouvoir, par serviles obéissances …
Et tu ne voudras rien faire de plus dans ce monde d’enfermés,
dans cette prison digitale, rien ne peut changer le monde réel,
tout est déjà prévu quelque part, déjà écrit dans la vision de nulle-part …

Le regard des masses est capté dans la forteresse, à chaque niveau d’annulation,
il reste les beaux projets de destruction, les émancipations du soi,
l’alternative du Tu, du Nous, du Il et du « Je crois », intégrés au monde,
l’alter-nativité qui poursuit les temps historiques et féconds, les recommencements …
Tu es l’être aux frontières, l’inhumain qui demeure là, dans notre présence ;
et ces frontière du langage représentent les limites à ce monde affreux,
elles sont inscrites dans nos jugements, nos préhensions, nos visions, comme des poussées d’abîmes, de férocités, des néants possédés,
les frontières de tes mots parlés, écrits ; poussières au bords du discours,
les divisions de mondes, lancées entre l’extérieur-flamme et l’intérieur-nuit …
La même progression de l’agir politique qui compense la dérivation,
il faudra que l’espace-temps devienne des lieux à soi, des temps bien compris, pour seulement devenir autre, hétérogène et grande différence,
et je ne peux plus parler, ni écrire en dehors de l’Automate, car ils font pression, ceux-là qui violentent les formes humaines de pensée ;
ceux là s’assurent de la conformité des sens,
tout mon corps et tout mon esprit sont annulés dans leur justification ultime,
le processus d’attestation des corps sains, alertes et disponibles, voués aux machines de tri, d’élections et de surveillance.

MP – 13032026

L’enfant foudroyé

« Détournée,
je t’attends
loin des vivants tu t’attardes,
ou près.
Détournée,
je t’attends,
car des êtres affranchis ne doivent pas
être pris
dans les lacets de la nostalgie
ni couronnés
avec le diadème en poussière de planètes –
l’amour est une plainte des sables
qui sert dans le feu
et n’est pas consumée

Détournée
elle t’attend – »

Nelly Sachs, « Exode et métamorphose : 1958-1959 », p.347, Gallimard, 2023.

Harry Clarke’s Illustrations for Poe’s Tales of Mystery and Imagination (1919)

Voir l’instant liquide glissant dans les failles de l’Esprit,
la même sentence radiale, fatale, l’espèce de sans lieux,
cet hors là du corps mutant aux membres creusés d’alarmes,
et le rire de la mouette qui tourne à l’horizon des mers glaciales,
dans ses eaux partitionnées, si nocturnes, a recouvert le silence,
il fait si froid tout autour du seul souvenir, du bel oublieux enfant,
l’enfant des morts, des vestiges et des ruines fantastiques,
et la mémoire terrestre, paralysée ne peut plus rien dire,
l’enfant de ton visage vaincu, transformé en un masque horrible et brutal, les désespoirs d’enfants résonnent entre les murs de la cité froide, ils servent de liqueurs aux longues traînées d’hommes alcooliques, ils inspirent des chansons vagues et belles, remplies d’outrances,

et c’est tout une aura astrale qui se retire derrière les rideaux,
une aura d’enfance et de nouveauté, la pleine et grande innocence,
les rideaux tirés par la société des hommes aigris, petits et haineux,
et les larmes des remords du passé coulent sur les vitres enfantines,
Il se fait tard et la terre de l’absence remonte dans nos mains ;
remuer la poussière fragile, que l’on mélange au sang des monstres,
sentir la fraîcheur meuble de la nuit, les portées de l’étoile d’espérance, et devenir cet autre créateur désiré, étranger à ce monde affreux, la face du monstre libre, inquiet et nocturne, creusant tout l’abîme, à l’intérieur du Temps, se dressent des parois, des refuges, le miroir brisé en milles morceaux inertes, bien tranquilles et fixes, ramasser ses pièces étranges, ses doublures opaques, ses minuscules riens …

Mes yeux regardent en arrière, et se voilent par la couleur rouge nuit,
tout au dedans, il reste une part d’enfance, de préjugés historiques,
il suffit de jeter son propre regard alerte à l’intérieur des arrière-mondes, poursuivre les traces des signes symboles, des images qui arrivent, et je pourrais voir mon passé dans le futur proche, machine déchirante, traduire les nœuds du sang, les vacarmes de l’organisme, en de longues plages sonores et spatiales, des symphonies abstraites, chercher cette part d’enfance tout au dedans des nuits,
relever les signes marqués sur les parois organes, les extrémités,
et toutes les terminaisons nerveuses occupées par l’action,
dessinent une même plage de réactions, de résonances, de contacts,
la solitude grandit à l’orée de la cité, les forêts avancent,

la solitude froide et sereine, plantée au milieu des places digitales,
celle qui remonte dans les voix des Spectres Nihilo, des absences,
et ce choc dans l’enfance, le Signe du devenir monstre et de nulle part,
les fuites dans les refuges siens, les mêmes ailleurs sensibles, protégés, dieu des alarmes du sang et des sans lieux, dieu des Temps autres, protègent nous des amas d’êtres conformes et niais, des trop nombreux, aux âmes bons marchés et chétives, aux corps mutilés par la guerre … Je regarde dans les yeux noirs de l’enfant – celui qui garde la mesure, l’espérance livrée en masses de nuages, de soleils puissants et de traces vivantes, et le rythme de l’enfant est supérieur au monde, il impulse la divine présence, toute la blessure du sexe de dieu, dévorée par l’enfant-monstre, comme le Signe du seul Soleil ; l’horizon fier et bleu monochrome.

MP – 08032026

L’émigration intérieure

« Il n’a pas de fond ce vide,
qu’ouvre la saison nouvelle,
soumise à la force inconnue
qui harcèle la raison,

quand il libère des pulsions animales
éveillées aux espaces nouveaux.
Alors que nous nous sentions, un peu
nécessaires, comme rassasiés,

Il a suffi de cette aile,
de tiédeur, pour que nous parût
vain tout signal

de notre être encore
inconnu ; et lointain
le vrai temps humain. »

Pier Paolo Pasolini, « Petits Poèmes Nocturnes : 1952-1953 », in « Poèmes de jeunesse et quelques autres », p.131, Préface et choix de Dominique Fernandez, Traduction de Nathalie Castagné et Dominique Fernandez, Gallimard, 1995.

« Interrogé par le monstre-dieu, le prisonnier ne dit plus rien. »

Kasimir Malevitch – Tête de paysan, Collection particulière Cyrille et Jules Naumov, (1911), Saint-Pétersbourg.

A force de justifier l’action sienne, le silence de dieu seul remonte,
l’absence d’autres, la non reconnaissance prise d’oublis et de peurs,
l’espèce de regard vitreux et opaque, de visage flou et de voix muettes,
aux contours neutres et gris, aux langages inertes, transparents,
la demande de justice, abstraite et ultime, et le mors aux dents,
le dessin gravé sur la pierre déposée prés du rivage bleu et mauve,
et qui ne me dit rien, qui ne dit rien à vous, ni à personne …

Je t’écoute toi, – notre vision -, au travers de la feuille et tes filets fantômes, glissants par tous ces autres qui se demandent et tourmentent, l’image de la grève de béton armé, au fond du lieu dit « solitude », les musiques du silence et les nuages humides dans tes yeux, ces formes évolutives, si étranges pendant que tu t’échappes, au loin, aux pieds des soleils noirs de la mélancolie et de l’exil terrestre,
quand tout ce monde de vacarmes, reflue vers l’intérieur, au fond du spectre …

Faire le voyage seul.e, et découper les ponts, brûler les terres anonymes, aller creuser aux refuges tien, les grands mouvements premiers, disperser ses forces anciennes, reprises à l’horizon des maîtres, renverser les mondes affreux, en effet inverse et en eaux étranges …
L’étranger vit seul, au dedans des yeux rouges et noirs, des absurdes visions, chaque flèche de mots-signes dérangés et fixés sur ses lignes, est une pointe ouverte sur l’abîme ; de sangs, de mots et de sens…

Celles et ceux qui t’interrogent seront légions, des meutes aux discours informes, mais rien ne franchit la citadelle ; ses voies d’accès, parsemées d’outrages, et de gardes-fous, des intuitions directes et des sentiments moraux, car ses chemins sont devenus trop complexes, trop abstrus, seuls des visiteurs du dimanche, par hasard, des égaré.es, franchissent les frontières … Les boucliers d’azur, de langages et de pluies ; l’arc-en-chair qui tiennent encore, la femme, l’enfant-signe et l’homme bien-aimés par delà ce monde.

MP – 27022026

Brûler les vaisseaux

« En silence de nouveau la forêt moisie accueille
la source balbutiante,
Plainte qui dure, de cristal, dans l’ombre.
Taciturne descendit des noires forêts, gibier bleu,
L’âme,
Quand il faisait nuit ; sur des marches moussues, une source neigeuse.
Sang et tumulte d’armes des temps oubliés
L’eau bruit dans la gorge des pins.
La lune luit toujours dans des chambres en ruine,
Larve d’argent ivre de gels sombres
Penchée sur le sommeil du chasseur,
Tête que ses légendes ont quittée.
Ô il ouvre alors ses mains lentes
Pour accueillir la lumière,
Soupirant dans une obscurité puissante. »

Georg Trakl, « Âme de nuit », in « Choix de poèmes épars 1912-1914 » in « Crépuscule et déclin suivi de Sébastien en rêve » Préface de Marc Petit, Traduction de Marc Petit et Jean-Clause Schneider, Gallimard, 1990.

Dahomey. 5, Fétiches à Zagnanado / [mission] d’Albéca ; [photogr. reprod. par] Molteni [pour la conférence donnée par] d’Albéca 1894.

« Habiter les vaisseaux fantômes, devenir spectres, hors lieux, combats et hantise. »

L’opérateur branché sur la machine, saisit le feu à la vitesse blanche,
<$-_»'[-)^autoformkfdial&~'{$*> – toutes séries de symboles et d’interprètes non-humains, les morceaux du soleil de sel fondent un par un, ils creusent à l’intérieur du Temps une enclave, un refuge,
formé d’un arbitraire précis, ajusté aux corps des batailles ;
la lumière de la lune gibbeuse, illumine la cité d’armes,
et l’œil qui regarde à l’intérieur, du texte défilant,
a une pupille humide, un iris mauve et or, des cils ombrés,
et la nuit passe devant lui comme un étrange et nu appareil,
des lueurs au loin scintillent après la chute des forêts,
et le sujet mort emmène des actions imaginaires,
dans la cellule de commandes, surviennent les astres,
les parfaits alignements de mers, d’étoiles et de planètes,

l’inter-acte est l’unité opérative, la guerre des sens menée au milieu,
le changement de formes, de foyers et d’échelles de décisions,
l’espérance déployée en mouvements d’agir siens et de promesses,
et les nuées de signes, avancent par le vent froid et la nuit,
au travers des nuages et des brèches lumineuses,
il reste les morceaux de phrases, faits d’artifices, de dé-liaisons,
un trait vers la vie et le réel oubliés ; soudain retirée, une lente absence, de références et de traces, seuls des foncteurs d’ajustement,
ajoutent la pleine cohérence folle, détiennent les clés de la cité miroir ; les corps illuminés, qui percutent à vide, sans rien autour,
l’absence de liens et de zones de communs ; le rapport à soi détruit,
les insectes de feu tournent dans les sphères d’automation,
le vol des flammes au dessus des montagnes,
et les animaux se déplacent avec rythmes, constances et régularités …

Voir les Loubok, alignés devant la mer sombre et bleutée,
les fétiches creusés à l’intérieur de pensées noires,
aux grands silencieux spectres, aux grands abîmes,
par les formes absentes, les avaleurs d’espaces et de temps ;
ô spectres figures, dont la ligne oscille sur la musique d’industries,
flammes dans les yeux des mots-signes, bois et os de la grammaire,
symboles de l’étrange ailleurs, aux voix sans corps, éthérées,
quand tu relis la mort, Spectre-figure ; la pensée vient juste après,
elle s’habille des costumes de la nuit et des présages,
et les armées de fantômes défilent toujours à l’horizon,
les armées portent les symboles, arrachés au rien,
la disparition du mal, l’échappée belle, fière et musicale,
elles feront des pensées jeunes et des grands espoirs d’enfants …

Extraire le suc-esprit, de la masse de signes alertés,
survivre dans la foule des êtres communicants,
tous les fiers possédés des spectres de l’annulation,
ceux qui hantent le début des messages ;
ils attendent seul à seul, parmi les corridors, que le monstre-dieu sorte enfin, des portes du Temps et de l’oubli, qu’il rampe devant eux, blessé, par l’orage de fiels, de réflexes et d’orgueil et leurs pouvoirs ridicules s’habillent d’une chape de plomb et de silence, ils consistent à fabriquer ce qui n’existe pas …
Leurs utopies sont les grands cauchemars terrestres,
elles tombent sur le dos courbé de l’âne, porteur de valeurs,
ou voilent les regards des enfants du cirque et des étranges affaires humaines. Dans l’œil fixe de l’enfant-signe, les vaisseaux fantômes grandissent, il faudra brûler leurs cargaisons, transformer les êtres vivants.

MP – 20022026

Rouges Horizon

« Ein Fanal lodert am Horizon der Geschichte. Kein Warnfeuer, das vor Unheil, flüstert. Sondern dessen Flammen die Gräber vergangen Welten erhellen. »

Das Ich, « Fanal », Musik : Bruno Kramm, Texte : Bruno Kramm und Stefan Ackermann, « Fanal » wurde 2024-2025 im Danse Macabre Studio, Potsdam geschrieben, aufgenommen, und produziert.

Chaïm Soutine, Carcass of Beef (detail), 1925 – Source (Jérôme Villafruela, CC BY-SA 4.0)

La bête transparente, qui dit tout, comme l’invite sur commandes,
l’espèce d’étoiles qui transperce et tue, la gêne, le retrait,
l’étoile du médium aux formes vitreuses, sales et guerrières,
tes paroles sont pratiques, elles fournissent des preuves,
car il faut bien être adaptées, comme des bêtes à conformités,
aligner la preuve de son état, et sa manifestation, rester branchés, en direct, et nourrir l’info-guerre, les traces blessures de l’action …
Tout est en ordre, ici, maintenant, tout communique bien,
les volées de messages sont comprises, les ordres sont exécutés,
et les temps à soi supprimés alignent des creux et des angoisses,
l’étoile du soleil ressemble à la psyché glaciale des vides,
celle qu’on élabore avec les souffles des monstrueux néants,
les nuits sans personnes, sans corps, sans visages, ni âmes,
les cages complexes, alignées en architextes du rien,
l’omniprésence fixe du Temps, ajoute tout l’aveu imbécile à l’effroi,
celle qu’on emmène contre soi, contre sa propre volonté,
le battant au fond des voix inhumaines, reprises, commandées,
tombées en arrière des soleils ; les grands idéo-drames,
enfouis très en retard, pris par les passés des viandes et de l’écume …

Quand tu me réponds, sache que tu dois dire la vérité,
être l’instrument efficace des chasseurs, des prophètes et des proies,
et ton devenir est réellement le mien, je suis l’étoile noire qui dirige,
la langue sienne, le tiers invisible et l’acte de parole, situés,
n’ont pas lieux d’êtres avec nous, car nous sommes la vérité,
le chemin vers ta libération, ton désir d’être fixe, neutre et solide,
l’absence de hasards, le rejet de toutes contingences,
nous n’avons pas de visages et nous ne devons rien au monde,
aucun autre jamais, n’est passé dans nos vies droites, dures et utiles,
tu obéis et tu restes aux aguets pour identifier toutes identités complexes … Car il nous faut des identifieurs, des corps sans rêves, des capacités de calcul, afin d’alimenter nos belles économies, nos machines de tri, et servir l’Automate, des corps de signes, dressés à exécuter les ordres, à définir et exclure, extraire dans ta tête, le sens des mots-signes, vérifier leurs articulations, et plus rien ne sera lu par quiconque ; ni textes, ni images, ni sons, toutes les formes seront produites à la vitesse de l’éclair électrique, par l’architexte du pouvoir, le commandeur cyborg, la psyché dominante …

Et le chemin vers l’horizon rouge préserve de la folie,
l’humain qui marche et sa silhouette de fantôme, terrestre,
le soleil lointain encore un peu froid, le bleu du ciel monochrome,
les pigments de cobalts pulvérisés dans les cerveaux,
et les yeux de la femme bien-aimée, et ses corps divins,
les langages-machines aux formes structurées, mouvantes, si glaciales, l’inertie de leurs forces qui s’impriment et arrêtent les rêves, il n’y a plus rien derrière, que des esclaves de la pensée automatique, des groupes de cellules, et des nuées de documents-preuves, des faux, un continent soumis par la loi du Dieu des forts et du vacarme …
J’affirme ne pas sentir ce que tu ressens.
Tu es contre l’ordre et ne vaut rien dans mon régime de discours,
Je n’existe plus, je ne suis plus rien, j’abdique dans ma solitude,
les manifestations authentiques, la bêtise de leurs jargons,
et derrière l’étrange vitre des solitudes, mon existence passe,
elle file à toute allure, éclairée de lunes, de déserts et de crépuscules,
le monologue de la bête à conformité, enfermée, fière et toute seule,
pour toutes cages complexes de l’architexture des preuves …

Les machines de tri vont et surviennent, par ici, maintenant, toujours,
elles ont pour mission de réguler la forme expressive ; critique, rare, originale, policer, exclure, définir le sens unique, ventiler les mots-signes par des phrases utiles, et leurs modèles de prédiction ressemblent à des langages-squelettes, des squelettes cachés sous la noirceur des dimensions vectorielles …
La majorité dans les esprits est si puissante, elle impose et décide du sort final des mots, leur sens est fixé par le capital, la force, le succès des signes et le néant ; car il n’y a rien tout autour du capital, aucunes interactions, aucunes prévenances, aucun autre, pas de « différances » ; la route est si parfaite, belle et rectiligne, je l’emprunte chaque aube renouvelée, pour me rendre au mérite …
Je paye le prix de ma liberté dans ce monde horrible,
et mon langage ne prends là bas, qu’au travers des fragments, des surlignes, rouge sangs, grises, pluies et nuages, obscurités profondes de tes nuits, les bleus ciels des regards télévisuels, obsédés par les corps, bien gérés, les âmes bon marchés payent pour le divertissement, elles sont satisfaites, repues seront leurs danses débiles au milieu des catastrophes, et les fractures digitales fragmentent en îlots de peines et de sueurs, les innombrables réseaux asociaux et asymétriques ;
l’Ego-drame est la puissance invitante, l’arme des combats,
mais le Sujet demeuré derrière est l’unique Sujet du pouvoir,
il est celui qui reste, représente et reproduit l’emprise psychique collective.

MP – 13022026

Des voix humaines

« J’ai une toute autre attitude que les autres envers mes propres paroles. [PU, II, x, p,192b]

Je ne me mets pas à leur écoute pour apprendre quelque chose à mon sujet. Elles ont un rapport à mes actions tout autre que celui qu’elles ont envers les actions d’autrui.

Si j’écoutais les paroles qui sortent de ma bouche, alors je pourrais dire qu’un autre parle par ma bouche.[PU, II, x, p,192c] »

Ludwig Wittgenstein, « L’intérieur et l’extérieur : derniers écrits sur la Philosophie de la Psychologie, Tome II, 1949-1951 », Edités par G.H. Von Wright et H. Nyman, Traduits de l’allemand par Gérard Granel, Trans-Europ-Repress, 2000.

Decayed Daguerreotypes.
Portrait of Samuel Anderson Emery as Robin Roughhead in Fortunes frolics, full-length portrait, standing, holding flail, in front of backdrop with mountain and tree [ca.1851], by Mathew Brady’s studio.

Les masses de signes sons numérotés, alignent à l’identique, le bio spectre, la variation des voix, assignées, obéissantes, aux consoles de production.
Il fait froid à l’intérieur de la boîte noire des samplers, des médiums ;
les échantillons captés depuis l’extérieur sont transformés, reproduits seuls à seuls, dans les lignes de variations, de modèles de prévision,
et rien ne parvient de soi-même, depuis l’enregistrement original, initial.
Comme je t’entends parler et dire avec des mots signes du discours, je t’écoute au milieu des proches de ta voix, l’organe vocal et sa signature.
Ses mouvements continus adaptent l’organisme, aux évolutions des forces, des égo drames, des interactions sociales …

Je t’écoute mon ami.e, à l’envers des flux et contre les parois digitales ;
les murs audiovisuels, l’espèce de négation du soi et du singulier, seront toujours là tout autour, de nous,
ce présent fascinant, pour imposer la forme idoine, adaptée aux techniques de contrôle.
Le vox codeur est l’instrument phare de la trans-activité ;
toutes voix égales par ailleurs retraduites en un aplat numérique, lisse, abstrait, versent un liquide mort.
Nos filets réduits à rien, montrent la nuit ; la noirceur de la voix néant, univoque, l’obscurité du Tyran ;
quand elle parle, ne s’adresse à rien, ni à nous porteurs de voix, ni aux autres transporteurs de signes, seule la vitesse exécute des sens attachés à chaque mot signe …

Je suis branché, alerte et vigilant, sur les machines de tri,
ma voix transite seule par un audio-spectre, égal,
quand je l’écoute ; un autre parle dans ma bouche,
il ne s’exprime pas clairement pour soi-même …
Il est étranger, si vague, et sans marques de proximité ; il est le mime essentiel, son timbre de voix résonne dans une forme reprise ailleurs,
qu’ici et maintenant quand je me parle dans ma tête,
et l’intérieur est une sourde révélation ; une étrange combinaison,
ma psyché force rejoint l’empreinte de ma propre voix dans l’espace,
celle qui s’affirme, remonte, décide et juge quand tout est offert, si disponible, la voix humaine …

Celle qui danse, agile et légère, au bord des abîmes,
ma bouche est remplie de nuits, de corps et de rêves inaccomplis,
des lumières de lunes brillent et des soleils noirs traînent à l’intérieur des feuilles,
le sang de la musique coule tout au long des parois …
Il n’est rien qui ne puisse venir dans ta voix, rien d’identique aux autres, rien d’asservis, et le souffle en arrière tient la mesure sienne, la distance …
Je suis la parole prise à l’intérieur ; le porte voix du livre,
l’espèce de bruit étouffé, séparé, unique et sans autres,
aux belles dimensions reines, aux existences transcendantes.
Tu es le sens dans ma voix, la forme extérieure, libre et ultime.

MP – 06022026