« Mauve pâle, rose pâle, bleu pâle.
bizarrerie de l’atmosphère :
Pâques blanchies.
Nous, les dieux, présidons notre propre autel.
Vieil homme au visage de faucon,
vieille bique aux bajoues de tyran.
Beaucoup de bijoux.
En marge, pêcheur solitaire, dans un bateau en métal,
jetant des morceaux de requins :
une rafale de becs et d’ailes.
Heure du déjeuner. Péristaltisme du cœur.
Sang, afflux compressé.
Le gravier d’un vieux glacier s’insinue dans nos gosiers –
sable rose de granit moulu –
également du calcaire blanc : petites dents, épines fines et minuscules coquilles.
Ils nous endurcissent. On ouvre des bouteilles.Faisons-nous preuve de bonne volonté ?
Envers toute l’humanité ?
Plus maintenant.
En avons-nous jamais fait preuve ?
Quand les dieux froncent les sourcils, le temps est mauvais.
Quand ils sourient, le soleil brille.
Nous sourions tout le temps maintenant,
sourire de lobotomisés,
et le monde en train de frire.
Désolés pour tout cela.
Nous sommes devenus stupides.
Nous buvons des martinis et faisons des croisières.
Tout ce que nous touchons devient rouge. »Margaret Atwood, « Le crépuscule des dieux » » in « Poèmes tardifs », p.241-242, traduit de l’anglais (Canada) par Christine Evain et Bruno Doucey, Robert Laffont, 2024.
Edith Wharton’s Italian Villas and their Gardens (1904)
Fissurer le bloc étrange, le monolithe noir et blanc,
par des brèches d’argent et de feu, au milieu des étoiles,
regarder la pierre ancestrale, fixée sur le crâne des rêves,
et jamais revoir la face du monstre, la bête sans traits,
l’aplat lisse du marbre ; la tombe qui regarde au fond du vide,
avec la nuit qui remonte dans les veines, qui arrache au silence,
les voix différentes, encore fragiles, les combattantes des futurs,
naissance et mort, feu et poussière, ce langage des vies,
tout ce tumulte aux grands échos, pulsant dans l’esprit,
les battements du cœur vivant et de l’orage, la déclinaison vitale,
c’est l’enfant-signe qui vient battre, tout seul, contre les ciels,
qui demande à boire l’eau vive, là tout autour de nous,
la pluie bienfaisante, l’eau qui ressource la terre,
répare les fissures et les lézardes de sables et de pierres ; les flétrissures ..
Ô toi grand désert des mondes, toi, silence des sépulcres,
toi le muet paysage dont les formes étranges se blessent,
aux contacts de l’eau vive et de la nuit immense, sereine et froide,
enfant des flammes et du silence, enfant exilé hors du Temps,
nous te disons bienvenu, toi l’enfant des cités des hommes vaincus,
tu es l’espérance des futurs ; la bonne nouvelle et le sang nouveau,
dont les voyages glissent à tromper les gardiens des prisons,
gardes et chiens attachés aux murailles dressées, obscures,
dont l’intensité des cris remonte par l’esprit des dieux …
Ah quelle est cette force d’imprégnation du rien, du néant, et du vide,
de l’absence d’empathie et de désir pour autrui,
l’imagination froidement niée, au centre des captures,
par les chaînes de déraisons, par les voies sombres et iniques,
les voix écrasées, seules, les paroles sur les vitres muettes,
les langues des peuples, mutilées par les machines de tri,
tout est pareil, semblable, prés des parois du Temps,
il n y’a que les serpents du contrôle, les arcs du corps de décisions,
la bête à conformité, les cellules des bio-organes, infiniment multiples, les règles tout en arrière inconnues, exécutables, immatérialisées, vecteurs de preuves, prévisions statistiques et forces d’appoint ; et la chaleur qui augmente partout, là où survivent les vivants, dans les cités, hors des campagnes, les villes, sans les mers et les déserts, océan d’amertume, aux forces abyssales, sans restes vivants, terres silencieuses, dévastées, sans aucune venue d’espoirs.
La vie bleue et blanche, la pluie et la neige, le froid comme un luxe ultime, les vapeurs grises qui remontent et s’évaporent dans les nuages et l’Automate enfermé au cœur des complexes d’industries et d’oubli, calcule des configurations inertes, des appâts vides et étranges …
Nous regardons à la fenêtre à l’extérieur, et il n y’ a plus rien dehors ;
que la terre rouge à perte d’horizon, les cris muets des flammes,
l’ocre désert et l’air brûlant, et nous sommes bien protégés,
au milieu des circuits d’air conditionnés, des gaines de ventilations magiques, nos murs d’aciers sont épais et solides, ils tracent une limite … Nos robots-commandants sont des instruments bien utiles,
mais l’eau vive va manquer ; les nappes si rare ne suffisent pas,
nous allons partir ou périr, quitter ce monde ou mourir,
le soleil brûle la terre, si proche, si intense ; cette étoile morte,
et nous rêvons des neiges des montagnes, des froides dimensions,
des corps ressourcés à l’eau vive des rivières et des glaces,
nous nous souvenons des respirations bienheureuses, des efforts vitaux, avant le règne de l’adaptation, du psycho-pouvoir et de la destruction, l’âme de l’humain, arrachée au présent, est devenue ce rien inexpressif, ce monstre du feu ; paniques mortelles et Ego-cratie.
MP – 31012026
