Matières blanche

« A l’heure où l’on scrute les âmes et les yeux,
Heure des sommets dénudés,
Ce sont les écluses béantes du sang –
Écluses béantes de la nuit !
Gicle le sang, comme le fait la nuit,
Gicle le sang comme le ferait du sang,
Gicle la nuit. (C’est l’heure des sommets d’ouïe, l’heure où le monde pénètre oreilles et yeux !)
Rideau arraché du visible !
Accalmie évidente du temps,
Heure où l’oreille bée comme une paupière,
Nous ne pesons, ni respirons, nous écoutons :
Heure où le monde entier est devenu,
Le pavillon d’une oreille buvant les sons,
Par son pavillon. On entre dans les âmes –
Comme happé, à pleines mains !

12 mai 1923. »

Marina Tsvetaeva, « La nuit » » in « Poèmes de maturité II, (1921-1941) », p.189, traduit du russe, préfacé et annoté par Véronique Lossky, Éditions des Syrtes, 2025.

Kasimir S. Malevitch, « Tête de paysan », vers 1930, Musée Russe, St Pétersbourg.

Dépression du milieu vivant – Angoisse du vide et conquête de l’abstrait

Le temps vivant s’est arrêté, rien ne se passe plus, il fait si froid,
le vide immense a grandit dans la chambre, tout est devenu inerte,
la blancheur progresse peu à peu ; le coton, l’oubli et le néant,
qui recouvrent tous les objets, perdus, morts, si lointains,
les gestes devenus insensés, absurdes sans vecteurs, sans traces,
les contacts au réel ont été perdus, retirés, comme déprogrammés,
il reste l’aplat fixe d’une dimension exsangue, spectrale, fantomatique qui ralentit nos gestes, refuse les visages, vide de sens nos intentions et rend toutes choses physiques sans promesses, sans retours et sans appels …

Les mots et les phrases n’agissent plus, ne servent plus à rien,
dans la chambre vide, demeure Rien et le spectre Nihil,
la force de l’organe cerveau qui percute en lui-même,
mais n’atteint Rien à l’extérieur ; ni sens, ni vitalité, ni référence,
et le fou dans la chambre vide dit n’importe quoi,
il ne fait pas sens ; il délire, souffre et supplie ;
son panorama cognitif, affectif est blanc et vide, il n’exprime rien ; rien de sensé pour nous, il exerce sa compétence innée de langage, ses modules d’exécution, d’encodage, et se replie hors du monde des conventions, de la société et de l’usage …

Dans la chambre vide est montrée toujours la dimension blanche,
quand essayer de toucher un objet, une fonction, une intention par des mots devient difficile, l’espèce d’espace cotonneux, étouffé ; une autre voix étrange et singulière,
qui parle par devers soi, dans un calcul de signes, inerte et mort, avec l’aide des opérations de signes mots, des phrase muettes, enterrées, à l’intérieur de la boîte noire et des restes débiles, sans usages, que faire mon dieu, contre les promoteurs de la compétence innée, des encodages symboliques, de la force interne, bio dramatique,
que faire contre les mathématiques du néant ; la politique des traces et de la preuve …

Et quand je veux sortir de la mémoire silence et de la vie blanche,
avec le monarque et le fou isolés et leur langage enfermé par la chambre vide, je vois leurs corps et leurs âmes, sans gestes ; ces paroles inutiles, sans interactions, et ces mots de l’âme demeurent en arrière comme des déchets, des cellules figées ; ils ne font référence à rien, ne donnent rien, ne transmettent rien …
Aucun usage, aucun paradigme, aucune force de transformation du monde …
Et si la vie a finalement le pouvoir de nier la négation ;
cette négation vitale, sociale, historique ; le refus de l’existence des vivants ; tout langage vivant est déjà le résultat d’un programme artificiel …

C’est seulement là, un programme de preuves, de permissions, et de traces, et la vie sociale niée, les langages en souffrances n’agissent plus, ils reflètent l’image du miroir conformant et stupide des automates, l’espèce de traductions des actes, autorisées par ce monde affreux, vain, inutile … Ah combien de refus nous devrons émettre, sentir et décider contre les neurales-machines, afin de préserver les usages historiques pourvus de sens des mots et des phrases, en sortant de l’exploitation d’une compétence innée, d’une force organique, faisant place et droits, enfin à la créativité de l’agir et des contextes sociaux. Vivre hors des chambres vides, des machines de tri, des blancheurs spectrales ; redevenir humain.

MP – 09012026

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