Voir « Disclosure Day » de Steven Spielberg (2026 – avec une musique de John Williams) et le voir comme un événement cinématographique à portée impressionnante et multiple : un film d’une importance majeure non pas seulement dans la carrière du réalisateur mais pour re-déterminer le genre Science-Fiction & Anthropologie sociale et pour une esthétique de l’espérance au XXI° siècle ; l’expérience du spectateur de ce film doit pouvoir se traduire dans différents domaines ; esthétiques, éthiques, philosophiques et politiques. Le scénario du film est simple et puissant ; une espèce extraterrestre a été rencontrée par des êtres humains il y a déjà plus de 70 ans (Roswell, Juillet 1947), cette espèce est doté d’une technologie, de capacités de communication psychique et d’une intelligence largement supérieures aux nôtres ; et le secret de cette rencontre extraordinaire est gardé férocement par une corporation « mutique » ; Wardex. Wardex s’occupe d’ingénierie biotechnologique de défense, de cybersécurité gouvernementale comme de cryptographie. Deux élu.es ont été choisis par les extraterrestres à la fin des années 1990 ; Margaret Fairchild, une présentatrice météo de Kansas City et une femme télépathe qui s’ignore (Emily Blunt ; une actrice ici exceptionnelle dans toute l’habileté expressive de son visage, de ses yeux, de ses mouvements gestuels) et un jeune homme de chez Wardex, Daniel Kellner, (Josh O’ Connor) expert en cyber-protection des patrimoines numériques et en mathématiques appliquées à la cryptographie de défense. Les deux élus ont fait l’expérience du contact magique et décisif avec les étrangers dans leur enfance. En parallèle et à l’intérieur même de l’activité de défense de Wardex, un groupe de rebelles s’est constitué au fil des ans dont l’ambition est de révéler au monde entier la présence des extra-terrestres, le jeune expert en langages mathématiques a été recruté par ce groupe, il y a longtemps, il dispose de multiples clés de stockage contenant tout les dossiers numériques classifiés « secret défense » attestant de la rencontre inhumaine, extraordinaire. Son ami.e Jane (incarnée par une jeune actrice si juste et si proche d’une passion religieuse et amoureuse – Eve Hewson) – embarquée dans l’aventure est une ancienne novice et sa foi intacte va se confronter à ce mystère d’une nouvelle révélation.
Ce scenario simple et puissant fait s’affronter en direct deux lignes de pensées – (1) le cryptage de données et d’informations ou le fétiche cryptographique qui protège l’humanité d’une révélation insupportable à elle-même – que devient Dieu et la révélation de la Genèse si une autre espèce existe dans l’univers ? Ou vont se situer nos repères religieux et métaphysiques ? Comment survivre dans un monde où le dieu humain a perdu sa position face à des altérités radicales ? – et (2) la diffusion massive d’une vérité transcendante par la puissance du Network américain qui dépasse et anéantit les seuils de référence au monde habituels et les rapports de force infra-humains. Ici il s’agit de s’interroger sur l’impact social et anthropologique d’une vérité ultime que l’on pressent redoutable mais unifiant en termes de réactions humaines ; mais l’intérêt éthique et philosophique premier de ce film réalisé par Spielberg (il faut aussi replacer ce film dans son contexte de réalisation et en échos à d’autres films du réalisateur ; « Rencontres du troisième Type », (1977) « E.T l’extra-terrestre », (1982), « La liste de Schindler » (1993), et « la Guerre des Mondes », (2005)) – provient d’une réflexion sur la capacité empathique de l’être vivant au travers d’une bluffante invention filmique de la mobilité de la couleur des yeux et du regard dans un visage humain ; ainsi un artefact extra-terrestre permet de se projeter dans le corps d’un.e autre et le film montre alors la possession comme contrôle de l’acte à distance – et le déplacement gestuel de l’étranger et de l’hôte – par le changement de la couleur de l’iris et le mimétisme à distance ; de même Emily Blunt est une médium, elle parle la langue extra-terrestre ou n’importe quels langages humains, elle peut pressentir le vécu d’un.e autre rien que par son contact proximal et visuel, elle porte la foi en une nouvelle humanité …
Ici la capacité empathique dans un groupe humain devient la clé filmique – un outrigger scénaristique – d’une réflexion plus originale en psychologie sociale et en philosophie de la forme symbolique attentives aux formes d’intercommunication maîtrisées par les pouvoirs médiatiques, psychosociologiques, économiques ou militaires. Ce qui a été transmis aux élu.es humains est la capacité de se mettre à la place des autres et de ressentir pleinement leurs vies dans tout leurs aspects ; la souffrance, le deuil, la joie, l’amitié, la violence, l’amour – et cette capacité de contact sensible peut s’exprimer dans une langue ou dans une image ou dans une musique, dans un livre ou dans une vidéo .. La puissance émotionnelle du film tient donc aux rôles des deux télépathes qui perçoivent différemment le monde et servent de médium à une force ou une intelligence supérieure à eux. Cette forme de vie supérieure à la notre s’incarne aussi dans les animaux les plus ordinaires (les cerfs, les renards ou les oiseaux …) ; toute la bio-sphère du vivant dont la diversité complexe et la délicatesse semble protégés par les extra-terrestres parce qu’ils sont eux – ces animaux si vulnérables – déjà des corps de médiation du sens de la rencontre.
Pour quelles raisons d’abord esthétiques et éthiques ce film est-il important en cette année 2026, à la veille du 4 juillet 2026 ? Pour la bonne et simple raison que l’empathie humaine – la capacité à se mettre à la place des autres et à se comprendre soi même du point de vue des autres [un apport majeur dans ses développements réflexifs, complexes et étendues de la Philosophie Sociale de G.H. Mead] – est une émotion sociale de plus en plus rare dans nos sociétés et qui semblent étouffer sous les pressions d’une organisation computationnelle et algorithmique des performances psychologiques, économiques, militaires, précisément asociales de l’être humain. Le rétrécissement de nos gestes vers un cœur étriqué et un esprit calculateur et froid – des passions tristes mobilisées par des systèmes capitalistes autoritaires – l’égoïsme, la vanité et le chacun pour soi de l’homme stratégique est bien montré en filigrane par les développements thématiques de ce film assez remarquables et importants pour souligner l’actuelle détresse éthique du monde humain – les extra-terrestres ont été enfermés pour subir des analyses médicales poussées, ils ont été soumis à la torture et à la violence de l’agression humaine, leurs avancées technologiques doivent constituer un atout majeur pour l’industrie de la défense. Certaines vidéos lors du jour de la révélation nous feront part d’une expérience collatérale avec la barbarie nazie et la découverte des camps de concentration ; comme pour souligner cette limite éthique au delà de laquelle, nous ne serions plus humains dans nos réactions, nos pensées, nos désirs ou nos passions. Et l’empathie d’un groupe de sociétés humaines par la puissance de diffusion issue d’un complexe médiatique perfectionné et très large géographiquement est ici souligné avec profondeur et justesse lors du jour de la révélation ; on remarque toute la puissance du réseau Internet et des câblages de télévisions comme canaux de diffusion massive utilisés pour le « Disclosure Day ».
La compassion humaine, la pitié naturelle et les capacités d’empathie socialement promues à leurs justes valeurs et la puissance d’influence de médias libérés du joug autoritaire, économique ou oligarchique peuvent briser les murs d’indifférences bâtit par Wardex et le gouvernement – c’est finalement ce que nous montre ce film si important à ce moment là – les 250 ans des États-Unis et de la démocratie constitutionnelle américaine massacrés par un président « show-man » et une équipe totalement « hors sol » et dangereuse pour le monde et pour l’Amérique. Non la politique du secret comme zone stratégique, levier de pression et d’enrichissement personnel et l’idéologie de la fausse transparence ne provoqueront que chaos, haine et indifférence. Non, aussi bien l’économie mortifère et la défense du secret comme régression sur soi-même, et accaparement des droits de se reconnaitre ne peuvent aboutir à à une conclusion heureuse pour sa propre vie et la vie de ses autres vivants. C’est le message humaniste et très éclairant, porté par ce film important – et ceci par un contraste saisissant entre l’inhumanité des extraterrestres ou des êtres vivants eux-mêmes et l’humanité comme forme de l’altérité et héritage culturel, religieux, naturel – la culture de l’empathie, comme capacité de transformation sociale-symbolique des sociétés, comme la construction et la préservation jamais finies du lien social sont les deux pivots du respect de la forme humaine de pensée et de vie.
Fragments d’un monde détruit – 212
