Zones délirantes

« Sous la mécanique des anges
Le réel s’agrandit
Repousse
Les murs
Parle d’une voix inaudible
Chante les mots
Qui n’existent pas encore
Retourne avant la parole
Quand la langue était de sel
Quand elle était de terre et d’eau
Quand elle était de vent
Et qu’elle courrait entre les arbres
La langue de silence
Qui remonte vers le ciel
Et pleure sur nos têtes amnésiques
D’humains réduits
A n’entendre que la colère
Sous la mécanique des anges
Parle encore aux étoiles
A ce qui nous dépasse
A l’immensité infinie
Amoureuse
La plénitude et la fatigue »

Clara Ysé, « Sous la mécanique des anges » in « Vivante »,  Éditions Seghers, Paris, 2024.

Adeline Harris Sears’ Autographs Quilt (1856–ca.1863)

J’attends que les murmures renaissent,
que tes yeux cyclopes nous regardent, Alpha Matrice,
Echo-systèmes, vacarmes et traces numériques,
j’espère ne plus pouvoir attendre la libération
des formes et des machines à voir et à signer …
Je suis les esclaves qui remontent,
les chemins principaux, vers la zone électronique,
ces colonies humaines, neutres, des masses informes, sans visages,

Tu traînes en arrière de leurs outres mondes,
ceux là qui, percutés par les réseaux, sont aliénés,
aux mots d’ordres, à la mise en scène,
guerrier du silence, feu natif, sans rien autour,
et tu espères libérer les œuvres, les maisons et les humains,
mener la guerre au milieu de leurs mondes,
pour installer les lignes d’espoir et de création.
Fais la guerre à leurs survies, redresse toi …

Il faut se lever à l’aube, ne pas confondre les traces,
la mémoire hantée par la nuit, l’Esprit,
voir au loin les marchands de signes,
marcher aux rythmes des désespoirs,
se rendre prés des ateliers de ventes et d’achats,
acheter des signes à succès, ou vendre des signes morts,
aux grands marchands, humanoïdes,
à la peau sombre, pleine d’étoiles …

Transiger ne sert à rien, le prix est fixe, insurmontable,
les mots signes portent des étiquettes,
et dans le monde « nu-métrique », il y a des étiqueteurs,
des professions démentes qui fixent et assignent,
au milieu d’une langue opaque, réactive et malade,
les mérites respectifs des signes payés aux marchés,
les monstres signaleurs fabriquent des trous noirs,

qui avalent la pensée et réduisent le signe sensible,
du symbole mort occulté dans un réduit nauséeux,
cela laisse le délire l’emporter partout,
chaque mot signe portant l’autorité du puissant …
Humpty-Dumpty savoure sa grande victoire ..
Ses propriétés sont très fortes et très grandes,
chaque brique de mur est une autorité qui impose,
ses vues partielles, réductrices et violentes.

Ah, je voudrais redescendre de cette zone infâme,
des traîneurs d’outres mondes, des invasions de mouches,
des flatteurs et opportuns, des êtres plats et si conformes,
qu’il ne reste rien à goûter, imaginer ou boire,
ni suave liqueur de mots, ni métaphores,
ni envolées lyriques, ni musiques sauvages …
Je veux détruire un par un, les marchés des signes,
pour lui, la force est la règle et l’Empire,

des signes à succès, des allégeances et obéissances,
est l’Empire des zones délirantes …
Si chacun impose par la force le sens des signes,
si les usages sont renvoyés dans les poubelles de l’Histoire,
si la vie des mots est détruite par la puissance des ordres,
il suffira que le maître dise que le mot signifie ceci,
et les masses d’esclaves vont s’aligner,
comme des bêtes à conformités, des créatures aveugles et sourdes.

MP – 04072025

L’homme nu

« Passe ton chemin, on les a enterrés…
Un nuage glisse sur le disque solaire.

La famine est un grand édifice
qui se déplace la nuit durant.

Dans la chambre, la barre obscure d’une
cage d’ascenseur s’ouvre sur les entrailles.

Des fleurs dans le fossé. Fanfares et silence.
Passe ton chemin, on les a enterrés.

L’argenterie survit en immenses essaims
dans les bas-fonds où l’Atlantique est d’ombre. »

Tomas Tranströmer, « Silence », in « Pour les vivants et les morts : 1989 », « Baltiques : œuvres complètes : 1954-2004 », p. 326, traduit du suédois et préfacé par Jacques Outin, Le Castor Astral, 1996 et 2004.

Jacques de Gheyn II, Vanitas Still Life, 1603

Il me semblait que l’étoile chutait une dernière fois dans tes yeux,
deux fentes noires au fond desquelles, brûlait le dernier feu,
des lames de soleils rouges, or et blanches, …
Et le soir honni, tant redouté, tombe à nouveau,
regarde l’enfant qui arrive en courant, nous visitant, sans haines autour, les arts qui transforment les Golem ; la bête muette que tu deviens, avec ce visage de glaise, le regard effacé de toutes intentions, et tu me disait à l’oreille, silencieux ; « je t’ai demandé », « tu as obéis » ; « tu es l’enfant du futur, le monstre des musiques non conformes, » « chaque signe de ta présence est marqué dans ma mémoire, comme une ombre infinie que projette ma seule lumière ».

J’ai livré le monde aux autres tel que je l’ai connu,
dans les masses de digits noirs écumes, les rivières du désastre,
d’abord par le plaisir frénétique, l’appel saccadé où succombent les corps ; la frontière vivante du « je » toujours reculant dans l’espace mort et sombre, derrière la langue qu’exécutent les donneurs d’ordres et de sons, les trouées de vides absurdes qui avalent et éliminent.
Je suis l’enfant nu, le voyageur sans buts ; le coup d’arrêt,
et j’ai le poignard des textes pour mener la guerre au milieu ..
Si le froid des yeux des autres me glace et me terrifie,
il ne m’est rien d’impossible tant que tu demeures, là bas, mon amour. J’attends que la fille des tempêtes nous informe du Destin…

Et la mémoire neuve située derrière les doublures écrans,
ressemble à une zone de travail infini, de meurtre symbolique et d’édification, je suis le montreur de foires, de clowns tueurs, d’ahurissement et le maquillage rouge et brun qui me sert de face sociale, ne ressemble à rien de plaisant, d’agréable ou d’utile …
Tu vas descendre tout au fond des cavernes d’illusions, nous montrer l’horizon et je verrais dans ton regard éternel ce que tu vois, les lignes de fuites, les polices à même détruites, les brisures de verres, « à l’intérieur de cet espace rigide, se tiennent les murs néants, les corps y sont enfermés juste pour toi-même et ton langage est nié, tout ce que tu écris ne signifie rien, délire verbal, masses de signes informes, laideur lexicale et pourriture … »

Et quelque fois, me vient une grande idée ; une idée formes,
une harmonie en si majeure qui tiendra tête aux nombreux puissants,
des lignes d’accords que vont jouer aux hasards, les lecteurs et lectrices … Tu me donneras la santé du corps pour survivre encore un peu, marquer les signes dans la terre, d’empreintes de femmes sirènes, respirer l’air toxique de leur milieu, voir le ciel pesant et toucher la pluie acide, et je serais le fier enfant du démon, de la grande dépossession, la surface morte, entière, creusée de tous les signes des jeux qui se produisent sur les scènes des joueurs d’ombres et de lumières …
Ah déterminer soi-même nos futurs, se rappeler de l’existence commune. Formes et lieux, Vies et Morts, Temps et mouvements.

Quand je sort de ton lourd sommeil, courant par les rues froides,
revêtu de la cape du dément, les yeux fixes sans accroches,
j’emporte toujours avec moi le cahier d’espérance, l’axiome des fous,
répondant à l’appel de l’Esprit sauvage ; ce danger qui te frôle passé minuit, aux grandes ailes de papier nacres et vertes, identifiant nos attentes ;
je te demande pardon pour le poing levé, une seule fois,
les rencontres impossibles, le « Nous » retiré, tandis que rien encore n’existe … Maintenant, regarde, écoute et vois ; le travail accompli sous les fers, les grandes bâtisses de lumières, l’arc en ciel musical, les rêves des vivants, tous les mots signes qui se tiennent alignés comme des promesses de vies … J’attends que le passé revienne, m’emporte, pour percer l’armure du Temps, redevenir tien, que notre Temps soit le Temps de tous.

MP – 06062025

Totalité et Dissidences

« Alors il dit qu’il savait que le camarade était très cultivé, mais que le camarade ne savait pas que dans la vie, il en allait autrement que dans les livres, que dans la vie, la praxis, c’était hélas très différent. Alors la grenouille haussa les épaules. Alors le directeur regarda la grenouille l’air résolu. Alors il dit que chaque opinion qu’on adoptait devenait une opinion personnelle. Alors le directeur dit qu’il importait d’adopter la bonne opinion pour avoir une opinion personnelle. Alors le directeur dit que toute opinion personnelle était défendable si on la gardait pour soi. […] La grenouille devenue grenouille météorologique restait à longueur de journée assise dans les nuages qui passaient au dessus de la ville. Alors la grenouille dans les nuages écouta le bulletin météorologique de la radio. Alors la grenouille mouillée jusqu’au os par la pluie, entendit à la radio qu’aujourd’hui il faisait grand beau temps et que le lendemain le temps serait tout aussi correct. Alors la grenouille dit que le bulletin météorologique était un mensonge […] Alors le directeur de la station météorologique envoya la grenouille sur un nuage tout blanc qui flottait aux confins de la ville. Alors la grenouille se retrouva toute seule sur le nuage blanc. Alors une brume blanche se leva et avala les souliers de la grenouille. Alors la grenouille regarda la ville en bas. Alors tout le nuage blanc s’éleva, et engloutit la grenouille tout entière. »

Herta Müller, « L’opinion  » in « Dépressions » p.211-214, Traduit de l’allemand par Nicole Bary, Gallimard, 2015.

Gustave Doré, Dante et Virgile dans le neuvième cercle de l’Enfer (Dante and Virgil in the ninth circle of Hell), 1861. Inferno, Canto XXXII: the heads of souls in the frozen lake of Cocytus

Ah les voir défiler comme des colonies de monstres, fashion, multicolores, l’œil vissé sur l’écran uniforme qui projette leurs scissions. Regarder en meutes alertes, l’unique programme du pouvoir ; ici viennent se ressembler l’effroi, le contrôle et le silence, les déclinaisons vitales et l’excitation des corps-animaux. Leurs exacts mouvements orientés par ces trajectoires cibles qui transitent d’un espace-temps à l’autre, sans être jamais là, jamais sûrs ; les « géotaggings » opèrent avec leurs cartes idiotes et sans mémoires.

Reliés par les fils de la pensée, aux milliards de cabines de projection,
leurs sangs traînent dans les circuits électriques,
empaquetée en produits adaptés, la vie des âmes se mutile,
elle a fuit au delà des nuées de craintes et l’amour s’est éteint,
il ressemble à ce tas de poussières devant la porte,
qu’un coup de pied balaiera sans aucun remords,
et le cuir dans la cervelle du dirigeant,
est froid et sec, sans rien autour.

Le quadrillage cellulaire par ponction des forces vivantes,
dans le serpent à cellules froides, impose des anneaux de silence,
par les sifflements des roues sur les rails d’infini …
Seront pris dans des feuilles d’acier blanches, vides,
les guerriers schizoïdes, aux manteaux de nuits et d’étoiles,
tout ceux là qui traînent dans la queue de la comète,
et les filles de l’amertume sans qui rien n’arrive …
Ah les entendre jouer l’air déjà su, des orchestres noirs,
dresser l’harmonie du monde derrière l’idéal neutre, atomisé,

creuser les parois mentales, de ces forteresses invisibles,
voir tourner l’œil cyclope, dans sa propre direction,
boules à facettes vitreuses, pleines de remuants-cadavres,
taxer de folles, les dissidentes, les femmes arrogantes,
l’immense applique sur le monde, la prothèse numérique,
qui recouvre et masque, tout en excitant un maximum.
Chacun.e se croit l’élu.e du dieu miroir, l’absolue contingence,
et plus rien n’a de conséquences, rien ne compte pour soi-même.

L’intérieur digital est fait de pluies consolantes, de rêves insensés,
et il est bien tard pour rêver encore ce rêve dissident,
car il faut vivre l’emprise parfaite du macro système,
la perfection des réseaux entrecroisés et la volonté de pouvoir,
qui se dresse comme un mur entre nous et la réalité extérieure,
chaque brique magique, fige un temps sombre et éternel ;
c’est moi l’Ego, dieu, le guide, le pouvoir infini, le parti unique des puissants, dont l’intérieur digital fabrique tous les territoires négatifs, en périphéries, les no man’s land, des guerres mortes, des peuples oubliés.

Et laver mille fois ; les yeux pâles des vivants par les téléviseurs mondes, les locaux supervisés, sous pressions, et l’eau rouge et noire, vibrante, les différentes manières d’abandonner sa liberté, craindre ses voisins, l’enfant qui dénonce et vous tue,
pour demeurer fièrement l’enfant du père et du pouvoir central,
voir les mécanismes d’huiles et de feux, logés dans leurs raisonnements, les standard cognitifs sortis par l’ordinateur, bien polis, et bassement protecteurs ; une larve de décision …

Il nous faut ravaler l’image du poème étrange, le libre cadran,
l’heure complexe qui déroule ses séries d’événements,
tout contre les traces artificielles laissées par le pouvoir,
faire contre-preuve, contre phrase, apposer l’unique différence,
comme l’Information rare prise par un écosystème,
comme un flash de lumières bleues qui contacte et sépare …
Ah voir les feux glissants tout autour du seul monde enfermé,
qui brûle par dessus les murs de hantises et de projections,
casser l’image du même, ce présage d’une folie collective.

MP – 26042025

Le roi des abîmes

« Si j’interprète correctement l’état d’esprit de notre peuple, nous nous rendons compte à présent, comme jamais auparavant, de l’interdépendance qui nous lie les uns aux autres ; que nous ne pouvons pas simplement prendre, mais que nous devons également donner ; et que si nous voulons aller de l’avant, nous devons avancer comme une armée loyale et entraînée prête à se sacrifier pour le bien d’une discipline commune, car sans une telle discipline aucune avancée n’est possible, aucun commandement ne peut se révéler efficace. »

Franklin D. Roosevelt, « Nous surmonterons nos difficultés » in « Discours d’investiture à la présidence des Etats-Unis à Washington ; 4 mars 1933 », p.45, Points, 2009.

Rainbow-coloured Beasts from 15th-Century Book of Hours

Il y a ces lourds pitres en costumes, ces néants phagocintrés,
qui plastronnent multitâches et forts visibles, au centre de l’œil fixe et facettes, les milliards de surfaces multicolores, explosées, réfléchissantes, les vidéo-drames stagnantes au fond des sexes-cerveaux. L’espèce de faux lieux pris comme pure forme d’identification, identités nu métriques globales, traces capitales à exploiter. Et les géotaggers du psycho-pouvoir fixent tes éléments sur les aplats purs de leurs programmes asociaux et incompréhensibles ..

Les individus insectes sont écrasés sous la pression d’un Joystick,
manipulé au fond d’une cage de stimulations complexe,
la psychologie du dernier homme est réduite en une épaisse bouillie comestible ; un sous-produit des techniques du développement personnel. Et rien n’est jamais arrivé à l’oreille du dernier soldat artificiel. Les chaines de commandement s’en sortent toujours ; l’art de la décision se pratique en système complexe.

Et cette feuille d’écran plasma, ce médium interface et électronique,
qui s’intercale entre la vision directe du monde et leurs imaginaires monstre est comme un envoutement qui tient haut, l’espoir des oligarques, en un songe idéologique et misérable, l’Esprit commandé par le Tyran, qui surjoue la pose dans des situations de compétitions … Téléviseurs projetant la fiction d’un monde fantasmatique, délirant ; Net culture réduite aux services minimums des corporations.

La caméra glaciale fige des états du flux d’infoguerres avancé,
et dans les mosaïques déchets du Net, surgissent des abris et des failles. Il faut voir la haine de l’éducation, de la liberté et de l’émancipation, la même terreur imposée pour économiser des lignes de budget, le rejet de la vie ordinaire des femmes, des hommes, des enfants, et des homos et des transformations. L’impressionnante posture du mâle alpha coupé du seul monde réel et ses sous-fifres au gouvernement qui font la danse des courtisans.

Car il faut toujours nourrir la froide déférence, le contrôle des initiatives, pour alimenter le monstre Ego ; le pétromonarque, survivant sans rien autour, ni personnes, attends la mort en détruisant tout ; il avale les sons et les images de ses acolytes ; leurs ventres sont malades, leurs esprits nettoyés, leurs instincts sont affreux, Il n’y a là, aucune dimension morale et naturelle, sociale et belle issue de la vie. Et l’Art dans cette absence est une hérésie, comme la forme démocratie. Le dogme est fait de plomb, d’injures superstitieuses, racistes et de bêtises …

Passée l’exploitation effrénée de l’Ego, dans les commerces d’illusions, ayant fenêtres digitales ouvertes à l’interactivité du Net maximale, les tentatives de faire chanter les sols et les minerais, pour engranger plus de richesses, rester l’ahuri et idiot leader, au milieu d’une destruction terrestre globale …
Les masses vont jeter tous ces tueurs sociaux dans les limbes. Ceux là qui manipulent le jugement et nient les sciences des climats, ceux-ci qui détruisent l’accord des sociétés sur notre monde, affaiblissent le sens moral et s’essaient à changer les récits des faits et de l’Histoire.

MP – 21022025

Anonymal

« L’intelligence insuffisante
La sale petite boîte en carton
Qui ne rend pas du tout ce qu’on voudrais
L’esprit loin devant
Au bout d’une ligne droite ou d’un
Bas lancé sur une jambe
Je mettrais ce pays à feu et à sang
Je brûlerai cette cervelle avec sa lèpre
Je trouverai la cache de l’enfant »

Jacques Bertin, « Les anonymes : pour une exposition du peintre Jacques Oudot » in « Plain-chant, Pleine page : Poèmes et chansons, 1968 -1992 » p.150, Arléa-Velen, 1992.

The human alphabet
Attributed to Lampridio Giovanardi, 1811–1878, Anthropomorphic or Posture Master Alphabet, ca. 1860

Sur la feuille de béton papier, administrée, par les grands oiseaux tristes, les marteaux de pluies en toutes saisons, les métalliques froidures qui mordent, et inscrivent la sanction sur les corps-esprits, par le temps des abîmes. Tu peux sentir monter l’affreuse identité, les réflexes de nos conditions, la noire morsure, le dressage et l’appel par ton nom de touts temps, en tous lieux.
Viens là que je te regarde ! Viens comme l’animal qui répond à son nom … Et le mal est d’avoir fait tien la sentence, la direction, le pli obscure.

La ville immense déroule ses spectacles d’infortune dans l’Hiver ;
le froid a cueilli leur halo de respiration et les souffles vagabonds tressautent et quoi ?!? Vont-ils demeurer dehors par ce froid cruel, hors de la cité ? Leurs rêves sans empires, leurs mouvements creusés par l’absence, ont fixés les habitudes de rejet ; les amas de gestes qui s’évaporent. Il faut encore remonter leurs traces vivantes dans nos machines, toutes les foules de symboles qui s’accrochent à eux et les fixent,

et le mal n’est pas hors d’elle-même ; la langue froide, opioïde, administrée ; la langue faite peuple aveugle de mots signes, schématiques, assignés à résidence, dont les aplats neutralisés ont recouverts tout essai de sortir ou de fuir, chaque timbre de leurs voix rentré bien droit, dans cet organe univoque,
régler au mieux leurs conduites, leurs pensées, par la sémio technologie ; la sémiologie complexe, technicisée ; l’arme des futurs cultivateurs qui travaillent dans les champs des signes, pour dresser des esprits animaux.

Ah ce rêve de descendre lentement, plus bas et pressentir le contact,
la peau contre peau touchée, le mélange de forces sensibles,
des espaces-temps réouverts sur l’ailleurs ; revoir la liaison des corps primitive, les yeux fermés qui rêvent intensément à l’étrange pays d’ailleurs, dans lequel, personne ne répond à son nom, rien n’est clos, joué, ni décidé, aucun temps n’est prévu pour faire quoi que ce soit, ni prévoir, ni regretter, ni refuser. Seul ce mal qui nous fait du bien est venu des forces de nuits et de fêtes.

Voir les fantômes et l’invisible, sortir des fabriques de la langue-monstrueuse, jouer seuls à seuls à l’intérieur de la danse fatale, nocturne, hypnotique, bien suivre tout contre eux, les dressages des masses idiotes par réflexes, par les conditions logiques mortes, précises et machinalement applicables, sentir dans ces chairs, la condition paradoxale de l’être parlant, écrivant, montrant sa négation infinie par les morceaux de signes. Ah ressent tu l’âme du monde qui se diffuse, s’ajoute et se complète.

Derrière les médiums qui ont fait ces doubles prisons majeures,
les intérieurs placés en trompe l’œil, les espèces de constant reflux,
leurs foules de corps emprisonnés par les âmes mécaniques,
leurs dictions alpha-terribles, très sévères et cette pulsion du ressenti, violente ; quoi pauvre dément, richard, intellect, bourgeois ; tu parles ! Monstre d’arrogance, tu parles encore et toujours à ma place ; « par une froide dissymétrie » ; et en fait « j’ai pas les mots, j’ai pas les mots !!!! » Tu parles comme si la langue m’était refusé, en définitive. Réduits au silence, les pauvres portent dans la nuit, des masques d’enfermés, leurs voix muettes résonnent dans les lumières des chants et du poème ..

MP – 13122024

Les sans visages

« Le « Tu ne tueras point » est la première parole du visage. Or c’est un ordre. Il y a dans l’apparition du visage un commandement, comme si un maître me parlait. Pourtant, en même temps, le visage d’autrui est dénué ; c’est le pauvre pour lequel je peux tout et à qui je dois tout. Et moi, qui que je sois, mais en tant que « première personne », je suis celui qui se trouve des ressources pour répondre à l’appel (…). Quelle que soit la motivation qui explique cette inversion, (dans le cas de la violence), l’analyse du visage telle que je viens de la faire, avec la maîtrise d’autrui et sa pauvreté, avec ma soumission et ma richesse, est première. »

Emmanuel Levinas, « Ethique et infini : dialogues avec Philippe Némo », p.93-94, Paris, Fayard, 1982.

Kazimir Malevich, « Two Male Figures », Early 1930s, The Virtual Russian Museum.

L’étrange frontière par-delà le mur de signaux,
dessine des archipels sans lieux, ni temps,
territoires négatifs et silhouettes à peine visibles,
l’alarme crie des rêves mutilés, dans le réduit du seul silence,
et le bruit que fait ce silence est immense,
la perte des voix et l’effacement des visages,
il a creusé tout l’intérieur de l’Esprit …

Et plus rien ne parvient là au dehors,
de l’autre vie, là-bas, nous ne savons plus rien,
nous ne pouvons plus savoir, nous ne le devons à personne,
ce qui arrive, le fait et ses paradoxes,
est brutalisé dans la langue qui désincarne et supprime,
les objets extérieurs ont été choisis,
dans les miroirs déformants des meutes digitales,

et capter l’information est un exercice rare et délicat,
entendre les voix des étrangers, des dissidentes,
être attentif à la différence naissante,
écrire dans cette blancheur du sépulcre,
cette possibilité d’exister par des mots-signes,
prier pour que la nuit s’ouvre à la lumière,
lumière directrice, juge de rédemption et faculté de sentir.

Ici règne la novlangue rutilante, blindée et sans vie,
faite d’un cercle froid et seul comme la nuit d’hiver,
elle s’enroule dans les milles cervelles,
retient la tentative critique ; serpent qui resserre et étouffe,
et dans la bouche des tyrans du Tycoon,
par la médiacratie de l’Empire, se projettent les vidéo-drames,
toutes les séquences maîtresses qui contrôlent,

la mini secousse de l’Ego, figé toujours sur les écrans ..
L’assurance d’être bien vu, bien noté au juste prix,
ah cette stimulation neurale, que les moi chérissent,
le prix des âmes mécaniques, des âmes neutres et sans sels,
qu’établissent les marchés du vide et de la satisfaction,
dans les cellules des Ego, rien n’arrive, ni ne survient,
c’est l’économie de toutes preuves qui veut cela …

Je rêve d’un maître archiviste, d’une grande force non humaine,
qui aurait la vision omnisciente, la vue de toutes traces,
et dont les rêves d’amour détruiraient ces frontières,
regarde les ; ils ou elles ont perdus leurs visages,
on ne sait plus qui ils sont, et d’ailleurs que sont-elles ..
Leurs voix ont été effacées des enregistrements,
leurs silhouettes au loin alimentent les machines à fermer,
ces créatures tressautent dans les lignes de la caméra obscure,
et dans l’œil opaque, divisé du télé-viseur, tout cela ne compte pour rien …

MP – 18102024

Digital intérieur

« Nous voudrions tout projeter dans son intériorité. Que ce soit d’elle qu’il s’agisse. »

Ludwig Wittgenstein, « L’intérieur et l’extérieur : Derniers écrits sur la Philosophie de la Psychologie II », p.105, Traduit de l’allemand par Gérard Granel, Trans-Europ-Repress, Mauzevin, 2000.

Crédit Photo : Mathieu Pomart

Un halo luminescent, au fond d’une chambre éteinte,
un visage éclairé, la seule lumière provient de l’écran,
l’électricité bleue et froide, passe dans les poumons,
et les doigts agiles virevoltent sur l’appareil,
Tout autour a disparu, dans un oubli dressé, sans issue,
et tes cheveux d’or, mon ange, par le réseau liquide,
se sont formés en des filets, des appâts, des lignes de rêves tendues,
et ont fixés la pupille et l’attention de la bête,
car il leur faut rameuter toutes les âmes humaines,
dans la nasse immense, pour la nuit de l’esprit …

Les frontières sont devenues légions, forces et rejets,
et le silence dans l’immensité froide, pétrifie,
ajoute des cellules aux corps mécanisés,
fait voir des couleurs dans un nuancier infini,
l’addiction est totale, elle comprend les gestes et la pensée,
referme chaque secret muet, dans un vaste réseau,
et la voix pour les dire est empêchée ou refusée,
elle ressemble à ce mince filet de cristal brisé,
dans les nuages de cendres, les amas de rêves détruits,
et c’est par nostalgie, du vent frais, de la brise marine,

que certain.es parviennent à rompre avec l’illusion,
le vertige qui me prend lorsque je plonge le regard en toi,
l’impossible déprise, la radicale plongée solitaire,
le passage du temps qui n’arrête jamais de passer,
ce présent immobile qui a figé toutes les espérances,
et conserve l’image vitrée d’un monde jamais atteint,
ce vertige touchant à cette impression de mort,
de fuite et de repos dernier enfin découvert,
le corps diminué, collecté et souffrant, et les yeux pleins de cécité,
ont fabriqués le regard oblique, jamais capable de distance,

la mesure est ici toujours la sienne, jamais l’autre,
et se déprendre de soi est quasi-impossible,
les applications pullulent et grouillent comme des insectes,
et l’expérience du monde réel en est rendue si pauvre ..
Si lâche, oublieuse de tout et de rien, du lointain et du proche,
l’expérience utilisateur, la morne idiotie et indifférence,
tous les agents asociaux du contrôle permanent, sans vie,
les zombies du lien absent, de l’Idole, qui téléchargent et consomment sans fins, et leur peur-panique est omniprésente, la peur de la différence et de l’inconfort, elle est l’émotion principale, la grande pourvoyeuse de néants,

l’extrémité des forces que tu mobilises, répond à cette peur,
car la vie ne donne pas ses derniers mots, sans lutter,
le cœur sanglant comme une pompe-machine pour respirer et combattre,
l’âme sertie de diamants, de noires étoiles, brûlantes après minuit,
ce qui travaille ici en arrière-plan est le complexe des cages,
la division parfaite et ultime, les corps aimants, refusés par les frontières,
l’absence de lien à la Nature, au divin esprit de la Nature,
la connexion directe, immédiate, au maelstrom, à l’artifice,
la plongée digitale dans la mer d’une indifférence totale,
qui relie les ordres, les systèmes, la fuite en avant,
et permet à chacun-e une existence par procuration …

Si la vie commande et juge, ici, la vie est niée, oubliée,
réfugiée dans les contacts-stimulés, du corridor pour moi,
elle se pare de mutisme, de repli vers un intérieur factice,
et avale une langue étroite, pleine d’idiomes fermés et carcérale,
de verbes mentaux substantiels, de grands savoirs-êtres,
Ah ne retient que cela, la possibilité infinie de l’extérieur,
l’infinie possible de la vie hors de soi et avec soi,
la frontière du moi brisée, les lignes de partages muées en cercles,
cercles qui rassemblent et étendent le soi par la pulsation vivante,
l’œil transparent, les formes aiguisées de ta réponse …
Et tout ce mouvement vital qui permet le regard et le toucher,
qui emmène le soi dans la vie sauvage et la merveilleuse Nature.

MP – 08092024

La clôture informationnelle

« Lorsque j’ai décidé d’écrire « L’inquisitoire » raconte Pinget, je n’avais rien à dire, je ne ressentais qu’un besoin de m’expliquer très longuement. Je me suis mis au travail et j’ai écrit la phrase « Oui ou non, répondez », qui s’adressait à moi seul et signifiait « Accouchez ». Et c’est la réponse à cette question abrupte qui a déclenché le ton et toute la suite ».

Robert Pinget, « Pseudo-principes d’esthétique », in « Nouveau Roman, Hier aujourd’hui », 10-18, 1972.

4/4 – Carré noir

Ce qui est là devant soi, cette projection de soi sans arrêts,
les signes plongés dans la matière noire et blanche,
ce fonds sonore qui sature l’horizon, l’espèce de bruit de fonds,
qui se fait vêtement atone pour le bruit des mots, dans la pensée,
ah cette forme-pensée toute proche du silence, à la pointe d’une vague,
le silence des organes, la santé, et les flash lumineux,
la percussion à l’écran qui rajoute l’inflexion d’un monde à chaque mot,
le trait digital, l’œil des machines vivantes qui clignote,
et hors de cet espace, de ce temps précieux, il y a des milliards d’unités,
carbones et eaux, sangs, peaux et pompes brûlantes,
jouir à en crever, fixer l’astre des univers électriques,
par la sensation chiffrée, encodée à l’intérieur du seul complexe,
ce complexe des cages qui traîne dans ta vision, Dieu,
la prison-simulacre pleine de cellules et de gardes chiourmes,
qu’ont fabriqués les médiums, les arrangeurs de pistes,
ah les toxiques apparats des images mentales, des rêves fétiches,
la sanglante dérision des pourquoi faire et des comment suis-je …
Qui poursuivent et chassent les formes étrangères …

Les automates de tri, par la guerre des signaux, des alertes,
ils ou elles sont des milliers à stimuler ces machines à rêves,
dans une économie glaciale et sinistre ; un vieux calcul d’hypothécaires,
les âmes mortes ont des prix fixés sur le marché aux esprits,
elles montent ou descendent et font l’objet d’âpres négociations,
pour les grand.es psychonautes, les fabricant.es d’espoirs,
et leurs états d’esprit sont celles des affairées, des pressées,
elles font des boucles à n’en plus finir à la surface des mondes,
et le voyageur-lecteur d’une ombre étrange qui passe parmi elles,
ne reste pas par crainte de casser leurs pensées-cellules, leurs projets ..
La technique du Moi fébrile encagée, qui redoute l’inconnue liberté,
du moment qu’elles sont bien demandées, requises et conformes …

Leurs Moi sont des créatures chétives, elles encadrent et se replient,
les formes de l’action, ces formes empêchées, terribles et seules,
ont perdues toutes consistances, toutes libertés, toutes fermetés,
et l’obsession de ce qui est propre, identifié, à soi et univoque,
sa propre voix mélangée à celles de l’écho-système et des alarmes,
sa propre pensée, reprise par la pensée du groupe affiliant,
les affinités singulières et l’intérêt de prendre du plaisir et d’avoir satisfaction, l’ego travaillé par ces tristes scènes d’un drame privé,
et dont les langages se meuvent seulement, et parfaitement,
dans la survie du Moi supervisée, administrée, contrôlée, inique,
à l’intérieur des limites de la psyché digitale, la fixation de la lettre,
sur l’écran aux spectacles continus, prodigieux, adaptés,
la grammaire du mental, le ressenti qui fait se recroqueviller dans la cage,
la projection des images et du son, la représentation qui fait loi,
et tout leurs délires de projection, leurs appétits d’être ensemble,
leurs vouloirs débiles, toute cette énergie dépensée pour faire mal.

Garde des âmes mortes, des âmes mécaniques, des fébriles animaux,
des milliards d’encagé.es par la nu-métrique passion, l’ordination,
des petits prêtres commandants aux sceptres-phones branchés,
ces outils du futur qui ressemblent à des jouets d’enfants,
le temps et l’espace désintégrés ailleurs ne ressemblent à rien,
et le vide qui remonte depuis les réseaux, sidère, accable,
Il est comme le signe d’une atomisation pratique du lien social …
Chacun, chacune se regarde, se mire, s’estime dans son propre réseau ..
Et la violence du même est partout, elle contrôle, identifie et rejette,
car ceux et celles qui ne suivent pas sont envahit de solitudes, de pertes,
et le réflexe de la justification ultime est toujours là, présent,
car le moi doit se justifier ; économe, il rend des comptes au groupe ou disparaît ; la personæ représente le sens interne de sa connexion …
Et devenir hors de leur monde est une gageure, une tension, un travail ..
Il faudra revivre par cœur avec les livres, la musique et les ami.es,
il faudra creuser son chemin, parmi les étoiles, par la nuit des esprits,
dans le ventre froid, suivre les empreintes inouïes de ton regard.

MP – 16082024

La fabrique des leurres

« Frères en désespoirs, aurions nous oubliés la force de nos solitudes, aurions nous oubliés que les plus seuls sont les plus forts ? Car le temps est venu où nos solitudes vont surpasser le troupeau, vaincre les résistances et tout conquérir. La solitude cessera d’être stérile, quand, à travers elle, le monde nous appartiendra, quand nous l’engloutirons, sous nos élans désespérés. »

E.M. Cioran, « Aux plus seuls » in « Le livre des leurres », p.35, Traduit du roumain par Grazyna Klewek et Thomas Bazin, Gallimard,1992.

Still from the ending of Alexander Korda’s Things to Come (1936), the leader of the “samurai” shown fading into the stars after his final speech.

Dans les astres rutilants des réseaux, branchés sur toutes les surfaces,
à tout moment, dans tout les espaces, la corde enroulée dans l’œil,
les acropoles-ordinateurs faits de siliciums, de verres et de plastiques,
ont rentrés dans leurs ventres liquides, des vastes programmes,
de larges percées électromagnétiques, des nuées de visions,
et qui résonnent au fond des cellules, de la masse de signes infinie, muette,
la folie draine tous les corps débiles, stimulés, aux instincts forts et malades,
et leurs esprits ont abdiqués au profit d’une pulsion de sexe et de mort, horrible ..
Regarde au loin, tout le bruit qu’ils font avec leurs bouches,
des ricanements sordides, des montées de biles fumantes,
et leurs regards ressemblent à des boîtes vides et sans âmes,
et se nourrir ici est devenu la foire aux empoignes,
chacun se bat violemment pour sa liberté illusoire, son morceau de viandes,
son plaisir bien mérité, pour des travaux nombreux et épuisants,

Car rien n’est plus faux et méchants que les empires du « Ty Coon »,
les médias guerriers qui produisent une armée de leurres,
pour permettre aux dirigeants d’imposer la noire terreur,
l’emprise du psyché se construit dans les phrases enveloppes,
les grands corps de signes ébahis, suivant les lettres de feux,
les ombres de la réalité niée, exclue hors du seul monde vivant,
qui recouvrent tout l’horizon limitée des télé-acteurs,
la sex-propagande, la mémoire morte, l’enfer des dissidences …
Ah les meutes se sont éparpillées, il ne reste que la cellule ultime,
là l’individu prêche dans un désert de matières ; l’âme nettoyée,
de toutes expressions riches, complexes, avale de l’info-carbone …
Elle ressemble un peu aux faces blanchies des morts,
car son visage ici n’a plus rien à dire, à sentir, ni à voir,
l’expression bute sur des refus idiots, systématiques …

Là, faire signe se réduit aux grands signaux d’alertes,
qui signalent et préviennent les autres d’un danger fantasmé,
qui commandent d’obéir au pire de soi-même,
et si l’ordre présuppose toujours l’obéissance,
l’ordre dans ces nuages de données, est un rite asocial,
un faux-semblant, une cellule cognitive fermée par des barreaux de langage,
par des formules toutes faites, des médiums-amalgames,
des traces d’intentions belliqueuses, des ciels enragés,
des phrases dressées comme des pièges habiles pour la pensée,
et ce puits ultime, affreux, dans lequel chute l’Esprit,
maintient l’alarme artificielle, le Signe d’une vie inquiète,
pour ces autres qui ne sont rien, dont l’existence est jugée futile …
Il sera toujours temps de penser à soi,
dans ce monde archaïque de la guerre et de l’outrage ..

Car le pouvoir venu de l’arrière-monde, pense bien à nous, mon ami.e,
lui qui se tasse dans la conscience, se nourrit des préjugés anciens,
en sort brillant, renforcé, apte à travailler encore et combattre,
lui dont les formes communicantes multiples, assurent l’arrière-plan crédible,
le narratif complexe qui vient se saisir de ta représentation vivante,
pour la transformer de l’intérieur, la calibrer par la honte et la violence,
l’égo-drame, la haine, le repli vers ce pseudo-soi ultime et fameux,
celui qui fait l’objet des échanges monnayables, au prix de nos souffrances …
Regarde leurs mondes faits d’un amas de leurres, de faux-fuyants,
leurs innombrables cellules offertes pour les âmes, prisons des corps,
leurs mondes d’exploitations et de traces, de drames et d’abandons,
et ne te dit pas « c’est fini » ! Ne reste pas à leurs mains illusoires ; leur langue est une pseudo-langue, elle ne dit rien du monde que nous vivons ..

MP – 10052024

Les messagers du néant

« La troisième rupture concerne justement le rapport de force entre communication humaine et communication technique. D’ailleurs, il faut mieux dire interactivité pour la technique et intercompréhension pour les hommes. Légitimer l’incommunication, c’est retrouver enfin la communication humaine. Si la technique triomphe avec l’information-service qui représente plus de 80% des applications, les résultats sont beaucoup plus modestes pour la politique, l’éducation et la connaissance … Revaloriser la communication humaine suppose finalement avoir confiance dans l’individu, car ce sont les imperfections de cette communication qui ont renforcé la séduction créée par la technique. »

Dominique Wolton, « Le retour de la pensée critique » in « Penser l’incommunication  », p.67, Le Bord de l’Eau, 2024.

Broken Ground: The Fall of the House of Usher (1928)

Dans le fatras immense qui luit dans l’obscure réseau,
passent des créatures noires qui rongent les corps et les cervelles,
par l’effet du fort, de l’icône, de l’idiote et vaste influence,
sur des corps fragiles, collés aux barreaux des prisons mentales,
les mots-blessures qui enferment toujours la seule raison,
et rendent toutes les choses désirables, privées, aberrantes,

et ces humain.es là vivotent seuls à seuls, par milliers,
dans leurs passions motrices, aveugles, certaines et propices,
à toutes les corruptions lentes, les mêmes cités qui haïssent,
et font naître la crainte de masse et l’opprobre,
par l’effet des télé-viseurs et des filets des réseaux magnétiques,
ceux-là aux grands désirs de sécurité et de conforts,

sont ceux là qui se dopent aux performances de l’instant,
à la dérive autoritaire de la force brutale et stupide,
à l’intérieur des nasses séduisantes, toutes creusées à l’envers,
survivent ces images mentales, ces croyances, attitudes,
prises dans des volontés rentrées vers elles-mêmes,

et ce chemin vers nulle part est ce chemin affreux,
qui conduit toutes décisions vers un irrationnel pur,
l’oubli fatal des contextes, la mort des soi aux kilomètres,
font grandir le monstre-message ; la haine, la violence et l’oubli,
celui là qui grandit toujours, et soumet chaque Esprit…

Ah vous serez des ennemis innombrables et seuls, tout à la fois,
survivants sur des îlots d’artifices, de mal-conscience et de guerres,
devenus après l’orage, l’absence de refuges, la perdition,
vous qui niez l’importance de ce qu’est comprendre,
les flashs-lumières de l’ornière ridiculement petite et sombre,

et produire en masse, ce vaste programme de contrôle,
l’obsession sexuelle, automatique, multiple et navrante,
qui efface, détruit, rend facile, la négation des autres et du vivant,
la psychologie devenue l’instrument d’une farce macabre,
les mangeurs d’idée-drames, de remords psychiques, la fuite en série,

et tous ces individus-zéros alignés comme des soldats de l’Empire,
qui font le job et la condition demandés, ont le réflexe assuré, la fin de l’action administrée,
sont là comme des petits princes, contrôlant l’ultime, le début et l’espoir,
le capital qui s’insinue à l’intérieur, dans les veines et le sang,
pour les animateurs du rien et d’une forme isolée et isolante.

Ah quel est ce regret qui remonte depuis la Terre ? L’immense regret,
qui colore la pensée et fait du monde, un tableau futur, exquis et divin,
le manque d’éducation de soi, la figure mythique du père enfin libérée,
de son obligation, de sa servitude débile, de sa forme sociale imposante,
la pensée libre enfin exprimée comme communication, information et création.

MP – 16022024