« Frères en désespoirs, aurions nous oubliés la force de nos solitudes, aurions nous oubliés que les plus seuls sont les plus forts ? Car le temps est venu où nos solitudes vont surpasser le troupeau, vaincre les résistances et tout conquérir. La solitude cessera d’être stérile, quand, à travers elle, le monde nous appartiendra, quand nous l’engloutirons, sous nos élans désespérés. »
E.M. Cioran, « Aux plus seuls » in « Le livre des leurres », p.35, Traduit du roumain par Grazyna Klewek et Thomas Bazin, Gallimard,1992.
Still from the ending of Alexander Korda’s Things to Come (1936), the leader of the “samurai” shown fading into the stars after his final speech.
Dans les astres rutilants des réseaux, branchés sur toutes les surfaces,
à tout moment, dans tout les espaces, la corde enroulée dans l’œil,
les acropoles-ordinateurs faits de siliciums, de verres et de plastiques,
ont rentrés dans leurs ventres liquides, des vastes programmes,
de larges percées électromagnétiques, des nuées de visions,
et qui résonnent au fond des cellules, de la masse de signes infinie, muette,
la folie draine tous les corps débiles, stimulés, aux instincts forts et malades,
et leurs esprits ont abdiqués au profit d’une pulsion de sexe et de mort, horrible ..
Regarde au loin, tout le bruit qu’ils font avec leurs bouches,
des ricanements sordides, des montées de biles fumantes,
et leurs regards ressemblent à des boîtes vides et sans âmes,
et se nourrir ici est devenu la foire aux empoignes,
chacun se bat violemment pour sa liberté illusoire, son morceau de viandes,
son plaisir bien mérité, pour des travaux nombreux et épuisants,
Car rien n’est plus faux et méchants que les empires du « Ty Coon »,
les médias guerriers qui produisent une armée de leurres,
pour permettre aux dirigeants d’imposer la noire terreur,
l’emprise du psyché se construit dans les phrases enveloppes,
les grands corps de signes ébahis, suivant les lettres de feux,
les ombres de la réalité niée, exclue hors du seul monde vivant,
qui recouvrent tout l’horizon limitée des télé-acteurs,
la sex-propagande, la mémoire morte, l’enfer des dissidences …
Ah les meutes se sont éparpillées, il ne reste que la cellule ultime,
là l’individu prêche dans un désert de matières ; l’âme nettoyée,
de toutes expressions riches, complexes, avale de l’info-carbone …
Elle ressemble un peu aux faces blanchies des morts,
car son visage ici n’a plus rien à dire, à sentir, ni à voir,
l’expression bute sur des refus idiots, systématiques …
Là, faire signe se réduit aux grands signaux d’alertes,
qui signalent et préviennent les autres d’un danger fantasmé,
qui commandent d’obéir au pire de soi-même,
et si l’ordre présuppose toujours l’obéissance,
l’ordre dans ces nuages de données, est un rite asocial,
un faux-semblant, une cellule cognitive fermée par des barreaux de langage,
par des formules toutes faites, des médiums-amalgames,
des traces d’intentions belliqueuses, des ciels enragés,
des phrases dressées comme des pièges habiles pour la pensée,
et ce puits ultime, affreux, dans lequel chute l’Esprit,
maintient l’alarme artificielle, le Signe d’une vie inquiète,
pour ces autres qui ne sont rien, dont l’existence est jugée futile …
Il sera toujours temps de penser à soi,
dans ce monde archaïque de la guerre et de l’outrage ..
Car le pouvoir venu de l’arrière-monde, pense bien à nous, mon ami.e,
lui qui se tasse dans la conscience, se nourrit des préjugés anciens,
en sort brillant, renforcé, apte à travailler encore et combattre,
lui dont les formes communicantes multiples, assurent l’arrière-plan crédible,
le narratif complexe qui vient se saisir de ta représentation vivante,
pour la transformer de l’intérieur, la calibrer par la honte et la violence,
l’égo-drame, la haine, le repli vers ce pseudo-soi ultime et fameux,
celui qui fait l’objet des échanges monnayables, au prix de nos souffrances …
Regarde leurs mondes faits d’un amas de leurres, de faux-fuyants,
leurs innombrables cellules offertes pour les âmes, prisons des corps,
leurs mondes d’exploitations et de traces, de drames et d’abandons,
et ne te dit pas « c’est fini » ! Ne reste pas à leurs mains illusoires ; leur langue est une pseudo-langue, elle ne dit rien du monde que nous vivons ..
MP – 10052024
