Zoon erotikon

L’approche sensible des corps vivants consiste bien souvent à sortir d’une logique instrumentaliste pure de lecture d’une anatomie et d’un physique exposés à la façon d’objets manipulables et disponibles, comme recueillis dans une collection finie et exposée de gestes. L’amour des beaux corps et des beaux visages s’accomplit ainsi dans la grâce du mouvement et de l’activité spirituelle qui entre choque la vision et la chair. Par cette plongée dans la chair sensible du monde, le corps vivant se fait sentant et visible, il est en proie au devenir que la grâce oriente comme la musique d’une nature calme, apaisée oriente les âmes et permet la corporéité sur la Terre. La douceur d’un regard à demi-fermé, les blessures divines, la chevelure émeraude, la caresse d’une main, forment un monde fascinant d’expressions libres et imprévisibles, jamais tout à fait contrôlées et qui défigent le temps mécanique et éternel des machines à voir, à lire, à reproduire artificiellement nos représentations.

Le « zoon erotikon » est l’animal survivant submergé par l’émotion d’un sexe-blessure, qui casse le rapport réflexif ou l’intellect rigide d’une certaine technique abstractive du corps qui capitalise l’expérience expressive pour une activité économique. Le K de son anonymat est une non présence à soi, un refus de toute métaphysique de la présence, et une reprise dans le monde orgiaque et violent de Dionysos, du corps qui se créé lui même dans une matière sensible, organique et vivante qui est comme l’essence qui unifie les êtres vivants dans leur généricité. L’être essentiel de l’Eros est toujours en guerre avec l’exploitation des nécropoles capitales, les cités de l’emprise psychique qui fabriquent la tristesse, la frustration et la solitude de masse. L’auto-dévoration des corps vivants de la société auto-phage va consister à détruire les intérêts et les forces les plus spontanés de l’être corporel, croire possible le contrôle maximal de l’expression et dans ce refoulement sensitif extrême, nier même les parts créatives, originales ou non conformes au nom d’une prétendue authenticité du comportement mesurable par une psychologie de bas étages …

La distribution administrative et économique des identités personnelles sur des corps assignés à des rôles et des fonctions visant l’accumulation de richesses et prise dans les dispositifs tactiques du psycho-pouvoir (repli sur soi, introspection mythique, intériorité agissante, frontières fermées et solitude de la conscience de soi …) maintient la force de prédation et d’exploitation des attitudes grammaticales, des gestes significatifs, des jugements moraux au cœur d’une machine de guerre psychologique et politique. Là où l’expression vivante apparaît de manière brutale, éclairante, là où dans les esprits innombrables des torches s’allument et qu’un feu fait se coalisés des corps-soi d’interactions sociales et vivantes, renaît en même temps l’espérance du « zoon erotikon ». Ré-appartenir à un être générique, commun, essentiel, qui est l’Humanité, va alors redevenir possible par ce mouvement de retour vers ses impressions primitives dans une relation profonde et intime avec un milieu vivant ; la terre, la mer, le vent, le soleil, la montagne accueillent le corps vivant unifié dans l’amour du beau et du bien.

Éduquer ce regard aimant par cette expérience des contacts sensibles qui se fait dans les caresses, les bontés d’attachement et le style d’involution des corps animaux qui s’entremêlent i.e. la capacité de faire advenir l’autre en soi – toute cette sémiose de l’amour et de l’attachement qui rendent possible le repérage des signes de bien être, de douleurs, d’attentes – cette éducation à la vie doit faire de l’attention non pas une sordide économie de l’accaparement et de la capture mais un ensemble de gestes et de traits expressifs et signifiants … Plutôt que manœuvrer des corps mis au travail aux capacités expressives intéressantes ou exploitables, faire d’une expression de contacts primitifs, un « logidrame de l’existence », pour mettre hors d’état de nuire les techniques d’effacement de l’expression, improbable, imprévisible, sauvage … Éduquer par exemple, non par des corps marketisés, porno-gérés, humiliés, réifiés et monnayables dans une triste industrie d’une pornographie sordide, vulgaire et violente, mais penser à un art érotique supérieur, beau et respectueux – une pornographie douce et vivante ; penser à une représentation des corps, doux, féminisés, éthicisés et aimants.

La naïveté du « zoon erotikon » maintient la liberté d’aimer, de prendre soin, de s’attacher ensemble hors des écosystèmes marchands, pour lesquels les corps ont des destinations programmées, sont des réservoirs de forces de travail et de compétences, de communications et d’interactions à activer, forcer ou déclencher … Le rêve de ce monde enfant qui revient sans cesser nourrir le rapport aux autres est fait d’une liberté maximale et d’une sécurité absolue. C’est un monde où l’enfance des signes – leurs libres jeux de possibilités – a été si importante, dans lequel étaient exclus toutes contraintes, toutes obligations, toutes servitudes et conformismes, tout préjugés communs – une sorte d’espace-temps protégé de la violence, du ressentiment et de la misère matérielle, sexuelle et spirituelle. Garder intact ce présent pur du devenir enfant – cette foi en l’avenir – quand la musique, la poésie, la philosophie, en rendent encore possible sa mémoire par l’instrument des signes, c’est renoncer à l’obscurité de ce monde affreux, l’image des autres atrophiés, creusées, avec leurs âmes détruites ou mécanisées qui hantent les rêves du Temps et caricaturent la vie.

Fragments d’un monde détruit – 116

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