« Le navire dans lequel j’étais venu était le premier qu’on eût jamais vu s’aventurer dans ces parages et le Roi avait donné des ordres stricts pour que tout autre bâtiment qui viendrait à se présenter fût saisi et transporté en tombereaux à Lorbbrulgrud. Il était bien décidé à me donner une femme de ma taille qui me permettrait de perpétuer mon espèce. Mais je crois que j’aurais préféré la mort à la honte d’avoir des descendants destinés à être élevés en cage comme des canaris apprivoisés et peut-être même vendus comme curiosités à des personnes de qualité dans tout le Royaume. »
Jonathan Swift, « Voyages à Brobdingnag » in « Voyages de Gulliver », p.180, Traduit et annoté par Jacques Pons, d’après l’édition de Emile Pons, préface de Maurice Pons, Gallimard, 1976.
Christopher Pearse Cranch, illustration to Emerson’s Nature captioned “Standing on the bare ground, – my head bathed by the blithe air, & uplifted into infinite space, – all mean egotism vanished. I become a Transparent Eyeball”, ca. 1837–39.
Elle est bien connue cette danse, cette danse de la joie,
exécutée en amont des larmes et des peines,
par les voyageurs partis loin au delà des limbes,
pour recueillir les grains de folie, la nuit lointaine et propice,
parsemée d’étoiles et de lumières de lune,
ceux-là dont les armes de l’Esprit se frottent à l’insensé,
le marché-roi et la grande morale en surplomb …
Rigide et fière les armadas du rien, bien mises et alertes,
qui travaillent à n’en plus finir pour fourguer seulement la mort,
dans les bouches petites et étroites des enfants,
fabriquent des rêves artificiels, des images de synthèse,
et dans cet infini désastre, je suis né, il y a longtemps,
au milieu des aspirations fortes, des décisions fermes,
et j’ai vu le néant grandir et le désordre des désirs,
la montée suppliciée des riens à faire, rien à dire,
l’absence criante de politique, la même couardise …
La peur panique toujours là derrière chaque phrase, chaque attitude,
et bâtir toujours, plus grand, dans n’importe quel sens,
du moment que le construit soit en béton armé,
fuir toujours, à tout bout de champs, ces idiots-furieux,
devant les enfants-signes, les monstres-femmes,
envoyer la vie, corps et âme dans l’infinie résistance,
comme une étincelle d’existences jamais futiles,
et leur langue schématique s’agite par une frontière,
elle se réduit à des angles coupants, des lames de sel,
des creusées qui dégagent des mots frappeurs, en arrières,
et dont la profondeur doit assurer le lien avec toi …
Tout ce verbe est une forte substance, un renvoi inerte vers ailleurs ;
l’arrière-monde qui dresse une couverture et des images-objets,
manipulables comme des armes, des sons et des vitres,
cette fascinante percée du rien dans les mots-signes,
ce grand Spectre-Nihil aux alarmes fières et aux visages effacés,
sur la tombe des percepteurs, ces grands financiers aux bouches noires,
qui transitent, bien sinistres, en meutes dérivées du pouvoir,
en apposant leurs sceaux dans chaque phrase,
par le tampon noir-éclair, et la noirceur imprimée dans l’œil,
des machines célestes dont les routines forment le présent …
Qui fonctionnent sans arrêts et fabriquent des feuilles amandes,
mais ce n’est rien à côté des rois fiers des marchés,
les imbéciles rutilants qui défient la raison et l’humeur,
amassent des unités abstraites, de la monnaie qui compte, improbable,
une sorte de rêve arithmétique, ancien, débile et kilométrique,
ces additions folles sans mesures gérées par de grands responsables,
Ah ! Voir leurs âmes mortes rachetées par des imbéciles,
comme on cueille des fruits amers dans un champ sauvage,
pour les dévorer tout cru ; seul ; accumuler est une jouissance,
faire ensemble tout ce fric qui augmente et prospère ..
Engager ces prêtres de l’argent qui bâtissent sur leur propre mort,
de grandes demeures vides où les âmes se perdent et disparaissent …
Aux cellules des fétiches, petites et innombrables, prêtes à t’accueillir,
déclencher les espoirs, exciter les nerfs et faire voir la vision,
celle qui s’encage dans un grand vide, seule, austère et peu amène,
celle dont on revient fatigué, épuisé, fou et aimant,
que reste t-il à l’extérieur de la frontière ? Hors de ce monde abstrait …
Hors des vêtements de peaux, tissés en signes-mots,
en deçà des coups, des excitations, des traces,
dans une langue nouvelle, sauvage, qui remue notre sang,
à nous les fiers voyageurs de l’écume, de l’océan de signes, infini,
qui avons jugés insensé le monde des sains d’esprit,
tout leurs bavardages ininterrompus qui forment des bruits affreux,
à l’oreille percée du son de la mer et du ciel merveilleux,
tout leurs gestes bien conformes aux règles qu’ils choisissent …
MP – 17052024
