L’une des questions philosophiques centrales sinon la question formelle importante en philosophie politique est celle du manque, du défaut ou de l’absence d’ajustement d’un corps-soi à son ou ses milieux de vie ; cela n’est pas seulement la question de la socialité de base d’un corps vivant mais également les manières dont ses expressions vont s’articuler dans un commun ou un nous de la raison, de l’émotion et de l’expérience expressive d’un sujet porteur d’une voix, figurant et agissant, exposé dans de multiples scènes sociales, elles-mêmes intriquées dans une forme de vie du langage. La possibilité d’être soi-même, responsable d’une pensée qui fait monde, exprimé par une voix, est cette possibilité de l’agir politique déterminant d’une texture sensible de nos interactions sociales. Ici, se retrouver en défaut, c’est à dire, nulle part, exprimer un monde qui a perdu ses liens de référence à une vie commune ou bien faire l’expérience de l’incertitude constitutive du rapport à soi-même et aux autres, permet de poser les liaisons historiques si vulnérables du sujet à ce que les autres ont fait de lui et ce que lui-même a fait de ses autres. Creuser cet écart possible dans le doute qui s’insinue dans sa voix, – qui parle par cette bouche ? – creuser cet écart dans le geste vidé de toute gestalt – structure spatio-temporelle ; figure sur fond – c’est faire la vertigineuse expérience d’un corps inapproprié, désajusté, impropre aux paroles et aux écritures d’un soi-même comme un autre.
L’autre versant de la question du défaut d’ajustement de l’acte est la question difficile d’un ordre à priori du langage-monde qui réglerait les cas d’application d’une règle des règles – c’est la question que pose Wittgenstein dans le suivi possible des règles : le rapport de l’expression à nos signes (mots, gestes, attitudes, intentions, grammaires d’activité …) Est-il réglé de l’extérieur à nos pratiques linguistiques vivantes, dans une conception mécaniste ou platonicienne de la règle qui impliquera un corps de règles et de significations et une essence idéale du sens d’où dériveraient les applications nécessaires de la règle d’un rapport à un monde donné par les signes ? Cette absence curieuse de tourments et de difficultés dans la conception des relations d’un corps à un milieu vivant ou fait de machines, sur le modèle d’un arrière-plan qui va agir comme une causalité dans l’action adaptative réglée a priori du corps et de l’esprit, signale une insuffisante prise en charge de la question de la subjectivité humaine. La plasticité du corps et de la voix, leurs incroyables capacités de transformation et de métamorphose dans la matière vivante et la texture d’un être pour informer un sujet du discours politique est une notion-cadre, importante pour qui veut penser les relations d’une « polis » (la cité – ce autour de quoi tournent toutes les signatures des êtres et les significations collectives) à un sujet de droits et un patient de faits, possibles ; l’agentivité ou la capacité à prescrire l’ordre politique par la règle est en même temps travaillée par les caractères de passivité d’une action collective héritée qui les dépassent.
Si le défaut d’ajustement concerne une action qui échoue dans le monde-langage, si cette action en échec va refléter la vulnérabilité infinie d’un sujet humain pris dans une grammaire d’activité particulière, le pouvoir de la voix commune, du Nous de la raison et de la « Polis » va replacer la figuration de la face sociale et des rôles sociaux dans une série d’interactions primordiales, grammaticales et sémiotiques, pouvant exemplifiées la règle dans une pratique ; l’incarner véritablement. De quoi suis-je assuré quand j’agis conformément à une règle ? Par quels moyens peut-on vérifier que j’agis selon une règle ? Ici la zone critique d’illustration de la problématique du défaut d’ajustement est l’expérience de l’exclusion référentielle i.e. de l’importance à faire sens avec des mots-signes par les relations de dénomination et de référence. L’expérience du vide qui creuse cet écart que l’on dira malade ou sceptique entre ce que je dis ou j’écris, et ce que le monde comprend de mes discours et des signes que renvoient mon corps-soi est l’expérience décisive de l’importance de la question du suivi ou de l’écart aux règles. Description grammaticale de pratiques linguistiques réglées chez Wittgenstein (1889-1951), étude des échecs dans l’acte de discours chez J.L. Austin (1911-1960), Anthropologie de la communication des expériences vécues chez le dernier Wittgenstein, Psychologie Sociale d’un fondateur de cette discipline comme le pragmatiste américain G.H. Mead (1863-1931), sémiotique et pragmaticisme de cet autre américain ; Charles Sanders Peirce (1839-1914), – l’étude des sémioses complexes d’émotions primitives (crainte, colère, joie, pitié …), sont des axes tournés ensemble, des fils serrés dans un câble solide, qui tiennent un programme de recherche, allant chercher comment les corps humains vivants sont traversés d’expériences expressives, soulignent des capacités expressives particulières et manifestent des signes publiques – comment ils font sens dans une communauté de langages, de formes et de contenus et comment il n’est pas possible de connaître l’Esprit d’autrui sauf à sortir – avec l’aide du dernier Wittgenstein – d’une toute puissance cognitive, réductrice et intellectuelle ; un voir au travers des corps qui arraisonne cet Esprit dans une forme commode, adaptée de connaissances sans permettre ses possibles reconnaissances.
Ainsi, il est toujours possible de voler le corps d’un être vivant de son vivant, en faire la capture dans plusieurs dispositifs d’expressions et de pouvoir fait d’une triste psychologie du développement et d’une économie sémiotique qui oriente l’âme vers son propre effacement dans des formules linguistiques et des modes d’expressions magiques. Repérer les motifs d’une expérience expressive standardisée, conformiste, profondément inutile aux formes des vivants revient souvent à éliminer tous les mots-signes et les expressions qui s’identifient eux-mêmes à des causalités extérieures et agissantes, de manière purement interne et autonome dans un discours ; il est par exemple fréquent de retrouver dans une série d’actes de discours, un groupe d’invariants qui signale la présence d’un pouvoir ou d’une emprise dans la langue d’un individu. C’est donc là aussi une question politique par excellence, les manières multiples dont nous nous rapportons à nos propres expériences, et si celles-ci peuvent être dites réglées de l’intérieur par une certaine forme de régularités grammaticales – une habitude d’expressions – ou bien par des stéréotypes, des figures métaphoriques, métonymiques, emphatiques .. Quel est le sujet de la Langue ? est une question si difficile par ce qu’elle entraîne l’exposition et l’enjeu politique de la maîtrise de sa voix et de son corps dont le soi-même est toujours en suspens dramatique – l’autre va t-il me reconnaître cette compétence à l’intérieur de la langue, à parler au nom des autres ? Moi même aurais-je la force et la capacité de prendre la parole, de revendiquer la singularité d’une voix particulière ? Atteindre dans la question politique et philosophique du défaut d’ajustement des corps, des âmes et des milieux vivants et artificiels, l’écart entre le « Je » et le « Nous », c’est atteindre une interrogation philosophique centrale qui va faire l’arche-texture du sens d’un projet de réflexion portée sur la politique des vivants.
Les manières dont sont organisées les formes de communication des expériences vécues, la logique de la représentation confondue avec la logique de l’expression, le drame de l’absence d’ajustement prolongée qui peut toucher un sujet à force d’ignorances politiques, tous ces défauts de voix, indique combien les sociétés de contrôle contemporaines imposent leurs systèmes de mots d’ordre et leurs « shapes », textures ou visions formelles du seul monde humain …Cette emprise là faite d’une conformité hallucinante aux règles d’organisation de la vie biologique et sociale – « les règles du parc humain » (P. Sloterdijk) – par une supposée transparence illusoire de chaque être vivant, démontre tout le sens d’un programme philosophique qui s’attache à décrire toutes les manières différentes de vivre, les styles d’existence, et les particularités de chaque monde-langage, de chaque situation de jeux dramatiques, de chaque travail de figuration des rôles sur les différentes scènes du monde, de chaque motif d’agir observé dans les tapisseries de la vie ; il y a là comme un programme de recherche en philosophie politique qui fait se rencontrer l’impératif écologique, éthique et social, la possibilité d’une vie qui fait se rejoindre le « nous » et le « je » – une vie rendue digne par la prise en compte de sa force réelle, de ses spécificités, de ses orientations expressives dramatiques … C’est donc par cette problématique centrale et première du défaut d’ajustement d’un corps ou des corps en son ou leurs milieux vivants, que se poseront ensuite les questions de la conformité de nos actions, des expressions diverses de la voix humaine, de la plasticité de l’Esprit, des incarnations formelles et symboliques des règles, de la rudesse et de la sensibilité des contacts sensibles ; la question de la communication psychologique et politique des expériences vécues, de la manière dont le « Nous » va tester au final, la résistance et l’adaptation possible du jeu de se dire soi dans un tissu de signes, de gestes et d’attitudes pris en charge par le « je ».
Fragments d’un monde détruit – 117
