l’Œil camera

« Reste ici bas mon cœur fidèle,
Si tu t’en vas la vie est ma peine éternelle
Si tu meurs, les oiseaux se tairont pour toujours.
Si tu es froide, aucun soleil ne brûlera.
Au matin la joie de l’aurore
Ne lavera plus mes yeux.
Tout autour de la tombe
Les rosiers épanouis
Laisseront pendre et flétrir leurs fleurs.
La beauté mourra avec toi
Mon seul amour.
Si je meurs, les oiseaux ne se tairont qu’un jour,
Si je meurs, pour une autre un jour tu m’oublieras.
De nouveau la joie de vivre
Alors lavera tes yeux
Au matin tu verras
La montagne illuminée
Sur ma tombe t’offrir mille fleurs.
La beauté revivra sans moi
Mon seul amour ! »

Jacques Bertin, « La chanson de Tessa » in « Changement de propriétaire », grand prix du disque de l’Académie Charles Cros, 1983, Le Chant du Monde, 1982-2008.

« Narcissus » in J. J. Grandville’s Illustrations from The Flowers Personified (1847).

Il faudra fuir, ensemble, prendre les chemins d’exil,
interroger le lieu monochrome des pouvoirs, l’Œil camera,
l’oblongue d’une pure visée de transparence,
le verre liquide des corps et des esprits, glissant,
dans la tempête vide, grésillant, pour cibler des alarmes, des identités, les monstres voient au travers du projeté même, les stocks archives, au fond des Administrations ; la variation froide des percepteurs, le biomarqueur à chaque saisie d’angoisses nouvelles, pénétrantes, et la collecte des données est le modèle de leur savoir,

la carte des réseaux, l’Œil clignote, qui quadrille, enferme et délimite,
met en séries les lignes rouges de surveillance,
tenue à bout de câbles par les grandes machines de tri,
l’insaisissable puissance « nu métrique », incarnée par le Tyran pacotille, fuir, dans les refuges, par les chemins de vie et de mort,
sortir du monde de la forme univoque, pressante, altérée …
Les tensions des mondes autres, pénétrés, détruits, transformés,
les engins extracteurs broient des morceaux de ciel,
le soleil disparaît sous leurs fumées, les noires vapeurs de la coke …

Chaque unité standard – individus – répond à la voix et l’œil,
de l’emprise des langages interactifs qu’organisent les officiels,
et la peur est distillée dans les veines, dans les chairs par la Télévision, la psyché digitale est faite de commandes et d’obéissances, et la masse de signaux transitent dans les réseaux informatiques, en formant des cercles de contrôle et d’inclusion,
faut-il se débarrasser de soi-même, devenir cet autre rêvé ?
faire acte de séparation, enfin, d’abandon et de sédition ?
Le magma informe ; les meutes de sans visages retiennent ta dissidence.

Les devenirs monstres du sans-contact, l’absence de touchers,
le dressage des zones sensibles, l’inhibition normale et sélective,
qui fait se replier la force des résistances,
le sexe honni et l’amour devenu zone de transfiguration,
tout cela qui nous lie aux fers de la totalité affreuse, n’est pas moins un « Trigger » psychique, social ; une motivation interne ; l’imaginaire social, symbolique reproducteur d’ouvertures, les percées dans la couche d’une sémantique aliénée,
au mental fantôme des sombres dirigeants,

chaque phrase comme une pièce constitue un risque capital, versée
à leur version unique des mondes, et encodée par les machines,
l’idéologue Tyran trône au milieu des mots agrafés, des costumes oniriques, sa bouche ne s’ouvre que pour hurler la préscience du pouvoir, dans les têtes de pioche, pliées sur les chaînes de montages, il fait froid plus loin, ailleurs, qu’ici et jamais,
viens avec nous mon ami.e, empruntons les chemins de lumières,
dans les cités mobiles, les forêts des différences, les eaux noires des océans, nous formons les armées de signes rares, affrontant l’Automate.

MP – 06092025

Garder le Temps

« Devant la Loi, il y a un gardien. Un homme de la campagne vient trouver ce gardien et demande à entrer dans la Loi. Mais le gardien lui dit qu’il ne peut pas le laisser entrer maintenant. L’homme réfléchit et demande alors s’il pourra être autorisé à rentrer plus tard. « C’est possible dit le gardien mais pas maintenant » […] Le gardien lui donne un tabouret et le fait asseoir sur le côté de la porte. Il reste assis là des jours, des années. Il fait de nombreuses tentatives pour qu’on le laisse entrer, et lasse le gardien par ses demandes. […] – « Tout le monde n’est ce pas, aspire à accéder à la Loi dit l’homme, comment se fait-il que pendant toutes ces années personne à part moi n’est demandé à rentrer ? » Le gardien se rend compte que c’est déjà la fin pour l’homme et, pour atteindre encore son ouïe déliquescente, il lui hurle « Personne d’autre ne pouvait obtenir le droit d’entrer ici, puisque cette porte n’était destinée qu’à toi. Maintenant, je m’en vais et je la ferme. »

Franz Kafka, « Devant la loi » in « Nouvelles et récits : Œuvres complètes, I », p.169-170. Gallimard, 2018.

Porte de ville : [élévation géométrale] : [projet n° 27] : [planche n° 29] : [dessin] / [Étienne-Louis Boullée] 1781-1793.

La frontière de peaux là bas, s’étend à n’en plus finir,
sur le sable brûlant du désert, s’entraînent toutes ombres,
La gorge muette, crie l’étouffement des choses, la finitude,
Il est passé le noir midi et tout est fournaise …
L’horloge en or liquide dégouline au centre du ciel,
et de rares oiseaux vont frôler des arbres humides.

Devant chaque lieux de la cité, un garde demeure,
chaque appel lancé aux hasards des maisons de passage,
résonne dans un épuisant jeu d’échos …
Et nous attendrons la seule nuit froide pour sortir,
somnambules, morts-vivants et traceur des silences rouges,
non demeurant, déjà fou et sans attaches.

Les portes sont toutes fermées, rien à faire,
seuls les gardes prêtres officient dans ces contrées étranges,
leurs écriture fixent les signaux dans nos chairs,
d’une lame à double tranchant, inerte et sans erreurs,
nos signatures thermiques signalent dans leurs yeux,
les présences autorisées loin, hors du silence,
des présages éternels parlent avec la nuit …

S’agenouiller seul, au pas des milles rainures,
Entre apercevoir les rayons de lumières,
dans les yeux bleus cobalts d’une femme aimée,
et croire encore au sens des prières empêchées,
fouiller dans les habits sombres du garde insecte,
qui tient toutes choses figées, toutes flèches de direction,
que des usages exclus ont neutralisés …

Quand les bouquets de minutes figés dans la pierre,
dressent des surveillances opaques, des abîmes,
des morceaux de traces organiques, des aplats numériques,
il reste la grande cité immobile à minuit,
l’œuvre des nuées de démons frappeurs
qui brillent au loin, dé fixent et bougent les sens,

ils tiennent les projecteurs de rêves à prix courant,
installés au creux des champs sémantiques,
projettent les milles couloirs dans l’Esprit forteresse ;
l’offre des démons lancée aux doubles faces,
les montres à découpes, silencieuses et bavardes,
le Temps et sa vitesse pulse au dedans de chaque veine …

Et la porte du Temps reste hermétique,
close sur ses gonds enfouis dans l’obscurité,
prier devant le garde insecte, infléchir à genoux,
l’astre mort au milieu du crâne,
son habit de laines, de fleurs et de câbles,
branchés sur nos appels primitifs ; une sourde méfiance …

MP – 18072025

L’appel aux ombres

« Quelque chose d’ex-
citant dans le cata-
clysme & l’ef
-fondrement d’empires.

Irrévocables, ir-
rémédiable,
Apocalypso
& ce vibrant
chaos bigarré

nous avions espéré
pouvoir
naviguer
plus bravement,
raisonnablement &
avec plus d’effi-
cacité, l’effort
d’être humain,
& « moral »
& « bon »
aboutissant,
finalement,
terriblement
& simplement
à
la Fin. »

Joyce Carol Oates, « Apocalypso », in « Mélancolie américaine » p.50, traduit de l’anglais par Claude Seban, Éditions Philippe Rey 2023.

Crédit Photo : Romuald Chilard

Derrière le soleil rouge flammes, au crépuscule, la ville,
de ses oraisons d’ombres fuyantes derrière leurs visions,
demeurent les froids silences embarqués, les beaux restes,
les alignements de tôles brûlantes, personne ne survit là,
claquemurés dans les zones à clim, l’air froid circule,
dans les gaines des bâtiments, dernier cri, pour le luxe,
la lumière blanche des néons, le flash et le sexe-mortel en direct,
les individus numérotés marquent leur exacte présence,
par eux-mêmes, chacun prouvant à l’autre son acceptabilité,
à la surface des zones valides, des esprits frappeurs et des corps-mutants, catalogués, nettoyés, par la science d’une gestion du « rare », de l’inattendu, de l’imprévisible ; ils traînent, miséreux et vagabondent, les invalides groupés en meutes de faim et de rêves …

L’infoguerre transite dans les veines des écho systèmes,
câblées sur l’horreur primitive, la mathématique bleue, digitale,
les masses de corps agencés dans les quartiers de surveillances,
reçoivent des codes vitaux à durée temporaire, qu’ils avalent sans bruits, on peut rentrer et se nourrir à l’intérieur des grands supermarchés, en se munissant des codes aux cartes cryptées ; l’inscription secrète, avec nos mémoires mortes, figées dans sa lumière ; nos langages sont des ruines projetées ; des déchets, des absences, rien de nous mêmes ne peut filtrer ici, maintenant, et leurs procédures d’alertes, aux détails ésotériques et très seuls, trônent dans l’œil cyclope, la supervision de toutes traces.
Notre bien aimée télévision est la seule vision programmée des futurs … Et les ombres remontent comme des proies de lumières ..

Les ombres ont criblées les voiles de grammaires, par les songes,
un éventail ouvert de possibles, de directions froides, d’espérances,
la transparence prônée par les maîtres est ici le mot d’ordre, le nœud gordien, d’un réseau de traits fixes, d’attitudes, de récits, de déplacements, mais cette prétendue ouverture à soi, est un faux passage en trompe l’œil, tout est percuté aux seules marques du contrôle ; signes, sons, souvenirs, promesses … Les linéaments, les vagues illusoires, les déclinaisons des forces, sont là pour creuser des angles pratiques, des coins de faiblesses, du faciès facile, mais rien ne sort de la prison mentale ; que la lumière flash qui pulse, et le bruit omniscient et omnivore, l’espèce d’écrasement par le bruit. Le fétiche est le code alpha de la ville, qui crypte et exclut de soi-même, le fétiche du mental inerte, un processus à sens unique, terminal, et les automates de tri continuent leurs fabrications morbides ..

Il faut voir les nombreux spectres figures, l’absence de matières,
venir empêcher les ombres de se mouvoir, d’étancher les soifs de l’existant, sur chaque site d’expériences disparu, placées sous les graphes des terreurs, les prescriptions du rien, l’absence de vies déjà partout présente, ils veulent supprimer les mémoires des mondes, l’Histoire, et se rendre univoque en contrôlant l’air, l’eau et la nourriture, la voix de son maître dégouline à la surface mienne ; téléviseurs, et les spectateurs mutiques payent le prix de son silence,
ah dieu du vacarme, des mondes terrifiés, qu’arrive t-il …
N’abandonne pas les enfants des signes, de l’eau et du soleil ;
voir les défilés d’objets monochromes métalliques, les phares et les moteurs, aux capots brûlants, voir le soleil se coucher à l’horizon.
Que reste t-il des traces digits, des ordres du mental froid et bleu,
sous le règne infini des fétiches monnaies ..
Des cryptes du silence intime ; des signes fantômes du vide qui les hante …

MP – 23052025

Le pardon

« Dans le jardin du fugitif
Il se mit à genoux et chanta
Je suis avec toi

Dans sa soutane blanche il cria
je prie pour mon frère
qui m’a tué

Un crucifix noir apparut
comme il expirait
pardonne moi

Je suis un

Du crêpe tomba à flots des trois fenêtres
un drapeau de deuil se déroula
ses mots pénétrèrent le cœur

Tu es venu
la porte est ouverte
tu ne me trouveras pas
tu trouveras mon amour »

Patti Smith, « Trois fenêtres » in « Présages d’innocence », p.123, Traduit de l’anglais par Jacques Darras, Christian Bourgois, 2024.

Crédit Photo : Mathieu Pomart

Le souffle du vent a traversé toutes chairs,
le sang qui bouillonne ici est le sang bleu du ciel,
dont les parcours informent des réseaux de veines battantes,
et au bord de cette falaise, se brisent le soleil et l’écume.
Des morceaux de visages qui bruissent dans ta pure vision,
ont noués des liens par delà l’effrayant silence.

Et pour chaque nouvelle vague, tu dresses l’obscurité …
Sur la pierre monolithe plantée là, sans autres raisons,
l’ombre des jours perdus s’est glissée tout autour,
entourant de ses bras de spectre noueux, la pierre grise et verte,
et dans l’œil de la Nature transparaît tout ce jour,
la magnificence des jours aimés, chéris, adorés.
Ah dieu, dresseur de vents, de lumières et d’orages,

avec tes éléments filles jetés bien au-delà,
la terre, l’eau, l’air et le feu ; le foyer de tous les mouvements,
tu attrapes les rêves vivants de celles et ceux d’en bas,
leurs regards figés par le vent froid et le vacarme.
Et tes créatures chutent dans des pluies sans traces ni mémoires,
en poussant un seul long cri, par l’écoulement du Temps.

Leurs barreaux liquides ont fait saigner les vitres,
en bâtissant de précieux trésors, cachés dans l’azur.
Revenu d’entre les bruits de la ville, les milles rumeurs,
l’exilé de toutes forces marche en rêve au bord de ce monde,
avec des pieds sales, un cœur asséché, une voix rendue muette,
des gestes infiniment doux et fragiles,
et son âme est recluse dans une fausse prison.

MP – 14022025

Les enfants et l’Idole

« Oh enfants, allez-vous grandir dans un monde sans oiseaux ?
Y aura t-il des grillons là où vous êtes ?
Y aura t-il des asters ?
Des palourdes au minimum
Peut être pas des palourdes.
Nous savons qu’il y aura des vagues.
Pas besoin de beaucoup de vies pour celles-là.
Une brise, une tempête, un cyclone.
Des ondulations, aussi. Des pierres.
Les pierres sont une consolation.
Il y aura des couchers de soleil, tant qu’il y aura de la poussière.
Il y aura de la poussière.
Oh enfants, allez-vous grandir dans un monde sans chansons ?
Sans pins, sans mousses ?
Passerez vous votre vie dans une grotte,
une grotte scellée avec un conduit d’oxygène,
jusqu’à ce qu’il y ait une panne de courant ?
Vos yeux s’éteindront-ils comme les yeux blancs
des poissons sans soleil ?
Et là dedans, quel vœu ferez vous ?
Oh enfants, allez-vous grandir dans un monde sans
glace ?
Sans souris, sans lichens ?

Oh enfant allez-vous grandir ? »

Margaret Atwood, « Oh enfants » in « Poèmes tardifs », p.237, Traduit de l’anglais (Canada) par Christine Evain et Bruno Doucey, Robert Laffont, 2020.

Image : A page from Michael of Rhodes’ biographical manuscript, documenting his four decades of sea voyages, ca. 1445. The image relates to bloodletting, which was practiced according to the night sky’s ruling sign.

Les ciels des ordinateurs, trônent dans l’azur,
enfermés par les plastiques et les puces siliciums
ils tombent doucement en fuitant,
touchent les grèves abstraites ou infinies,
les cognitions grises et noires, les enfants signes,
apprêtées pour les vêtements du pire,
les cellules bleues flash électriques,
exposées, formelles et synthétiques,
diffusent des halos luminescents, des spectres figures,

dont les extensions accaparent les gestes,
des plus simples aux plus complexes,
il n y’a rien autour de l’écran toujours fixe ; les claviers de l’Idole,
seulement cette lente dégradation des objets,
une insidieuse maladie du désordre et de l’absence,
une profondeur sans témoins, ni paix, ni repos,
la surface dure et la nuit imaginaire,
et cette frontière invisible est sidérante ; elle surgit,

partout entre le temps machine et le temps réel,
l’espace cognitif et l’espace physique,
il y a l’erreur de se dire « rien d’autres que cela »,
la vitre bleutée de l’ordinateur, le numérique,
le son des musiques mondes, des planètes,
alors que tout s’échappe, s’enfuit,
derrière le ciel bien vivant, les marques carbones,

cette maladie du faux, de la projection ; le feu du désordre,
qui a consumé toutes les choses physiques,
rendue faibles toutes nos intentions,
pour que ne renaisse toujours que l’omnivision,
les machines nu-métriques, l’ogre de surveillance,
le réglage standard, instantané, de tes rapports vivants ou morts,
le visage lisse et neutre du fétiche, du simulacre,
qui traîne, posé en arrière de ce nouveau monde idolâtré …

Et le sang des objets coule par toutes les interfaces,
il est sans couleurs, sans lumières et sans reliefs,
dénué d’autres, de larmes, sans nulles aspérités,
il est rien que la plaie sombre, d’abord ouverte à minuit,
le rien matériel d’une matière noire, sidérante,
et les automates trient, séparent et excluent la douleur.
Ils sont des compagnons de jeux, de forces et d’oublis ;
ce sang que tu goûte est celui du futur …

Ah voir l’œil cyclope de l’Idole, fantasque et sans restes,
depuis ses bords araignées, tout beau et lumineux,
dans le cercle organique tracé dans ta pupille,
le ciel chute comme un bien temporel et seul réel,
sortir du téléviseur, de la machine à voir, à viser et à prédire,
les spectateurs muets qui te hantent,
appellent depuis les étoiles,
les amas de souvenirs déjà retirés de tout contact,

il faut fuir les anciennes ombres que déclinent tous ces ciels,
les bleus nuits, les mauves des aurores et leurs rouges saignants,
les ombres comme des attaches jamais détruites,
sont des créatures étranges qui s’amourachent sans savoir,
regarde là bas au fond de l’écran digital,
tout cet intérieur logique, pur et structuré,
la forme du seul monde qui nous parvient,

et la capacité neurale stimulée, reste toujours en alerte,
la veille est partout proactive, « je » surveille tout ce qui arrive,
avec l’attention capturée et la célérité presque inquiète,
« tu » dois rentrer dans notre jeu au présent,
et les contacts sensibles se feront rares et précieux,
il s’agit de modifier le monde, le rendre sûr et habitable,
en faire des montages en série, des auxiliaires de survies,
les habits symboles deviendront des aides, adaptées ou insupportables.

MP – 10012025

La vie artificielle

« Un vent glacial dans les yeux, et des soleils qui dansent
dans le kaléidoscope des larmes lorsque je croise
la rue qui m’a si longtemps suivi, cette rue
où l’été du Groenland brille sur les flaques.

Autour de moi voltige toute la force de la rue
qui ne se rappelle rien et ne veut rien non plus.
Et au fond du sol, sous la circulation, la forêt,
à naître attendra calmement pendant mille ans encore.
Soudain, j’ai l’impression que la rue m’observe.
Son regard est si terne que même le soleil
rappelle une pelote grise dans un espace obscur.
Mais je luis en cet instant ! La rue m’observe. »

Tomas Tranströmer, « Passage clouté », « La barrière de vérité : Sanningbarriären », in « Baltiques : Œuvres complètes, 1954-2004 », [1978], p.211, Traduit du suédois et préfacé par Jacques Outin, Gallimard, Le Castor Astral, 1996, 2004.

Signs and Wonders: Celestial Phenomena in 16th-Century Germany

Il suffira de glisser une pièce d’argent dans sa bouche,
une bien lumineuse, brillante au fond de sa glotte rouge et gelée,
puis il disparaîtra du paysage subitement ; dehors il commence à faire froid, absorbés dans un décor neutre, ses habits s’effilochent, s’évanouissent. Il est l’un des êtres devenus sombres, inaperçus, le ventre ouvert aux bords du monde, la face poussière, le corps arqué, ses griffes, agrippées au bord de la fenêtre, qui roulent dans le vent des morceaux de nuits filantes …

Et le vide de tout échos, grandit dans les circuits froids et rutilants,
les serpents à roues mécaniques ont des allures idiotes et affreuses,
leurs lampes aux alarmes grésillent dans une lumière d’hôpital,
et il faut voir ces enfants du voyage, qui absorbent les rythmes du sang, les heurts, leurs grands yeux penchés sur les morceaux cassés de règles, les écosystèmes de traces mobiles, mouvants, les arcs en chairs et la foule est percée de milles ensembles, bâtards, brûlants et fermés,

des grands vidéos-drames sortant par milliers des petits sceptres,
agitant l’air, ridicules, tout autour des fragiles silhouettes humaines,
ont produit la seule lumière, divisée, jaillissante depuis les écrans,
et leurs cervelles rattachées, tressautent sur les rails, toutes très fatiguées, les crans de sécurité des bouches par milliards, ont mutilés les formes, la langue noire de l’Entreprise-Etat est figée dans ces musiques d’Industrie. Et tout avance, ici, absurdement, au milieu des courants bleus glacés, ce fluide numérique venue d’une neurale électricité ….

Ah les boutiques dans tes yeux d’étrangers, brillent de milles feux,
et sous ta peau creusée, milles fois invisibles, les nerfs sont parvenus à point-nommés, les rectangles noirs des digits froids bleus liquides, promenés partout, ont captés peu à peu toutes les formes d’attention civile ; il semble ne rester rien ici, maintenant pour la rencontre physique, notre libre angoisse ou alors il faudra payer cher la peur de ta propre liberté, il faudra régler la somme des lâchetés et des calculs d’apothicaires …

Et la tentation du repli sur soi est si grande, elle monte, très excitée,
par les rideaux peints sur les corps vus en trompe l’œil tragique,
l’orbite changeante, de l’insecte multi-facettes, multi-formes, multi-mondes, elle monte, monte, pour te fermer tout l’extérieur ; toutes les expressions vivantes, elle monte, large, aiguë, et puis éteint ta cervelle dans un fracas silencieux, sérialise toutes les traces, tout symbole, alimente une zoonomie du rien, et quels sont-ils, que font-ils, touts ces êtres communicants, a situés et hors de nous ?
Les gardiens des jeux qui encerclent tout l’espace-temps,  
de la rencontre, des récits et de l’inquiétude …

Il suffira d’obéir aux ordres, tombés depuis là haut, cet ailleurs-mystérieux, de suivre les règles de ton jeu, avec tout le zèle que demandent les déférences des machines ..
Et rien ne viendra troubler la tranquillité égale des résidences de luxe,
dans la nuit du parcours libre et originel, l’intensité veille aux grains de sel-mémoires et la vision des choses et des actions libres peut être présente dans un nouveau contrôle,
puisque la mémoire neuve est une mémoire sans traces, sans failles, ni blessures, mais ce nouvel Art de l’Étrange lien comment le fabriquer, l’initier, le faire renaître ?

Dans leur nuit sans Esprits, l’obscurité a rampé à l’intérieur de nos rêves, recouvrant toutes les images spirituelles, érotiques, stimulantes, bienfaisantes, la sinistre censure marche à pas cadencés avec ses morales violentes, mais le surréel visé par ces armadas d’imbéciles dérange, ordonne et libère ..
Ensauvager les quadrillages, les séries de corps-esprits adaptées à leurs normes. Hors des mécaniques écartées du sensible, de l’automate du rien très inhumain. Il fait très froid et mon ami.e séjourne dehors par cette nuit sans étoiles et l’insensé.e poète, poétesse, avance ici, au présent, pour le/te refaire être sensible, vu, regardé, touché.

MP – 30112024

Le Double Secret

« L’âme doit toujours être entrebâillée
De façon que si le Ciel enquête
Il ne soit pas obligé d’attendre
Ou craignant de La troubler

Parte avant que l’Hôte ait glissé
La Clef dans la Porte –
A force de chercher l’invité parfait
Plus de visiteur – »

Emily Dickinson, « Lieu-Dit l’Éternité  », Poèmes choisis, p. 205, Traduit de l’anglais et présenté par Patrick Remaux, Points, 2007.

« Le Double Secret », René Magritte, 1927 – Musée national d’Art moderne, Centre Georges Pompidou. Paris.

Devant ton corps-soi, vague, nu, bouleversant,
il y a les lignes de fuites, le trompe-l’œil mythique,
la musique du silence et ton visage creusé d’infini,
dont les traits bougent, vivants, glissés dans cet horizon du maintenant,
au delà du mutisme des pierres, dans l’eau noire des océans,
ah vois tu l’absence de fonds, le paradoxe de notre rencontre,
le piège commode de la transcendance …
Et le corps de l’autre humain.e devant qui se tient le regard,
l’attention sensible, l’expérience du contact pour soi,
est ce corps évident, caché derrière le rideau peint des coulisses,
quand les mots fragiles cherchent à t’exprimer ou te décrire,
mon ange de lumière qui joue ici des partitions étranges …
Quand ils s’essaient à voir ton âme par les gestes, les signes, les attitudes,

Et qu’ils se heurtent toujours à l’image fourvoyante,
l’image du faux intérieur qui nous tient captifs …
L’intérieur caché derrière l’extérieur et l’expression évidente, manifeste
et par l’angle mort de l’action d’un je fébrile,
se voient comme par doublure, les machineries du sujet,
l’attente à n’en plus vouloir, le repli vers sa propre division,
la recherche du contact désespéré, comme une magie sociale éteinte,
le trancefer qui alerte sur l’opération dialogique qui échoue, rate,
comme la surface d’un tri-logue muette, qu’il faut restaurer, faire renaître,
sur laquelle plus rien ne s’inscrit de nous-mêmes …
Un sans-couleurs, sans reliefs, sans aspérités,
sinon la partie d’un soupçon universel, ou la grâce d’une invention …
Revivre avec cet autre différent, âgé, au visage terrible,
inquiet, aimant et souffrant ..

Et le silence est comme un envoûtement, un manteau d’obscurités,
qui tient la mort en haleine, fait tenir la surprise et le suspens,
dans tes yeux se consument les flammes qui ont dévorées toutes les ombres … Rien, semble t-il, est ici, maintenant, que je ne puisse voir, par l’imprévisible mouvement de ton corps fuyant les ordres, les systèmes … L’appel derrière ton visage provient du sable-mémoire, de la mer et du tourment, avec les larmes de sel et de sons, qu’importe la musique du soi-même. Par les vagues blanches translucides, les eaux baignées de lumières,
glissent les surfaces froides contre lesquelles, tous les secrets meurent,
un par un, alignés comme des subtiles porteurs de poison …
Et la surface est le mur quand le poison secrète la solitude et les traces,
le mur de ta présence, la ligne du temps qu’incarne ton corps,
l’assemblage de sons, de formes, d’attitudes et de gestes que les jours font naître … Et parmi les nuits seules, dans les noirceurs assassines, je pense à te fuir ..

Fuir au delà de nos rencontres, caressant la peau métallique du monstre,
se repaissant du goût de ses blessures ouvertes ..
Et s’échapper des doublures de gestes, d’impulsions,
dans lesquelles se glissent les kreatura, les images-fétiches,
celles qui traînent leurs robes symboliques dans toutes conversations
est une gageure, une épreuve qui colore nos espérances …
L’attente extrême, immense, ce désert de mots-signes,
de creusements, sans les meutes de chimères folles et sans buts,
est figée dans la solitude du je pris par cette dualité,
la prison d’un drame dual pour l’ego ..
Sujet et Objet fixés, empêchés par cette désignation insensée ..

Violence, doute et silence avancent ensemble, côte à côte,
l’expérience vécue est devenue mon soi, au présent,
la nuit de l’esprit, le doute qui glisse dans la voix passée du fantôme,
la robe de diamants, et l’ange de la consolation,
mes certitudes fortes, reprises ; il n’y a plus rien à dire,
seulement le dire de ton regard éveillé qui transperce toutes choses ..
Il n’y a plus rien à voir derrière la nuit et les étoiles brillantes …
Toutes les formes humaines, vivantes, sujettes du pour soi,
seront venues dans l’expérience du contact sensible ..
Les signes-mutants posés en armées sur les drôles de feuilles,
que les yeux des âmes pauvres regardent sans ciller …

MP – 09082024

L’enfance est un rêve

« Lac noir, barque noire, deux silhouettes de papier découpé, noires.
Jusqu’où s’étendent les arbres noirs qui s’abreuvent ici ?
Leurs ombres doivent couvrir le Canada.
Une petite lumière filtre des fleurs aquatiques.
Leurs feuilles ne souhaitent pas que nous nous dépêchions :
Elles sont rondes et plates et pleines d’obscurs conseils.
Des mondes glacés tremblent sous la rame.
L’esprit de noirceur est en nous, il est dans les poissons.
Une souche lève en signe d’adieu une main blême ;
Des étoiles s’ouvrent parmi le lys.
N’es-tu pas aveuglés par ces sirènes sans regard ?
C’est le silence des âmes interdites. »

Sylvia Plath, « La traversée » in « Poèmes 1959-1963 » in « Poèmes, roman, nouvelles, contes, essais, journaux », p.332-333, Gallimard, 2011.

Photographie. Cave Pommery. Expérience#16. Rêveries. Reims.

Il est toujours là le maigre souvenir,
le bloc de glace translucide, la lumière diffuse,
l’absence de marques dans les rêves de cristaux,
la possibilité du tout autre à chaque moment,
la vision rameutée devant soi, à tout instant,
la bouleversante vision qui déclenche tous les rêves,
et l’espace que chaque essai reconfigure,
est l’espace chéri, les existences fastes et sublimes,
dans les neiges folles qui tombent,
le bleu du ciel immense miroite ici-bas,
dans les rivières très légères, les eaux musicales,
et ton reflet, mon âme chérie, jouant cette musique folle,
est l’image du corps du fils et des filles du vent frais et des remords,
quand je te regarde au loin par delà le sommeil,
je ne vois que cet.te autre à moi, l’inspiration de l’enfance,
et dans les chaînes du futur, cette brèche là est immense,
le chemin d’enfance qui poursuit seul, plus au loin dans nos chairs,
la destinée des espoirs sans lieux fixes, ni temps arrêté,

et quand se dévoile la fille des tempêtes,
la marée de signes froids et bleus, les blessures du temps,
et quand la mer a tenue le ciel à distance,
dans les nuages amoncelés, l’orage gris et étincelant,
et que rien sur le sable ne peut s’imprimer, se garder, y rester,
à cause des marées profondes, des mémoires blessées,
dont le travail d’esclaves efface les possibles futurs …
Il reste ton visage, mon ami.e, les traits mobiles, fugaces, vivaces,
qui nous portent au delà des mers et des prévisions,
ton visage qui reste et ramène la sensation d’être ailleurs, avec les autres,
et ces yeux vivants qui regardent pour te voir …
L’instant fragile, éternel du contact sensible ;
le visage est une divine présence, un ressouvenir de la vie,
il tient en lui le sourire, la musique et les yeux, prés du mouvement vital,
il est convocation et appel à la responsabilité ..

Ces chemins de lumières et d’eaux vives,
rafraîchissantes, ultimes, font ta force vivante,
de ce retour en arrière toujours rendu possible,
l’amour des commencements et des fins, les terres de l’enfance,
qui accueillantes, abritent le songe des corps aimants,
et l’empereur des signes alpha-métriques surveille,
planté au cœur des galaxies du sur-contrôle et de la peine,
par tous les temps, dans toutes les cités du monde,
il surveille les montreurs et montreuses de rapports,
ces effrayantes déclinaisons du tout à l’écrit,
l’écriteau débile qui fixe la commande et l’obéissance,
alors que nous crions à l’extérieur de la vitre et du code,
nous crions pour devenir soi ailleurs, autrement,
devant les réponses qui se tordent et se figent, les muettes stupeurs,
coucher les signe sur la feuille, fixer par le cristal, l’entrelacement,
de la forme et du contenu, tenus ensemble,
et contempler le morceau de neiges, sculpté, le devenir-monstre,

Et par cette évocation permise par le signe défié,
de cette période enchantée, rude et bienheureuse,
par laquelle remonte la sensation vive, le souvenir éternel,
qui prends forme et irrigue la passion du poème,
je sais le monde arriver, devenir autre et finir ensemble,
je crois à la force des esprits et à l’immensité des corps,
ceux-là qui toujours parviennent à faire remonter le souvenir du reste,
de ta vie et de ton temps qui défilent sans arrêts,
devant l’imagination sublime, le moteur des vivant.es,
et parmi les étoiles du ciel, les diagonales lumineuses,
qui vont percer les couches du rêves et des symboles,
pour finir par effacer la pesanteur, les traces…
Ah la focale du rêve de l’enfance, permet tout,
car nos géniteurs ont permis les voyages multiples,
ils ont ouvert la conscience vague, et travailler le corps sensible,
et qu’ont-ils voulus, ils ne le savaient pas eux-mêmes …

MP – 12072024

Le drame et le silence

«  Je suis parvenue au terme de mon cœur.
Aucun rayon ne mène plus loin.
Derrière moi, je laisse le monde,
Les étoiles s’envolent : oiseaux d’or.

La tour de la lune hisse l’obscurité –
…Ô quelle tendre mélodie sonne doucement à mon oreille …
Mais mes épaules se haussent, orgueilleuses coupoles. »

Else Lasker-Schüler, « Arrivée » in « Mes Merveilles », p.6, [1911], Traduction Guillaume Deswarte, Éditions Héros-Limite, 2023.

Joseph Perry’s Medical Illustrations of Miscarriage (1834)

Au bout de la jetée, noircie d’étoiles et de nuit, il y a un phare rouge-sang, sa lumière clignote par intermittence comme un battement de cœur, et ton corps doux et infini s’est avancé au bord du précipice, toujours seul à cet instant liquide, où je te convoque, par mes yeux clos, tu seras visible, vivant, ô grand dieu Pan,
toute cette nature que tu emmènes avec toi, tout autour,
les cris des oiseaux à l’orée de minuit, la douceur du vent,
le glissement muet des poissons bleus sous les vagues,
et les plages qui se tiennent au bords des marées …

J’attends la lune d’argent immense, cette matière vive dans l’Esprit,
qui jette ses rayons dorés, parmi les feuilles, les regards,
et fabrique les contrastes à minuit, comme à midi …
Ah que le bleu du ciel vienne aussi vivre en moi ; la mer et la terre,
les nuages et la pluie qui touchent ton visage,
et ce nœud du drame noué dans ta gorge,
ce filet de voix fragile qui s’éteint derrière la peau,
est venu souvent bercé l’enfant de mes rêves,
l’enfant-signe revenu du choc, du malheur et de la survivance,

et on annonce la venue des grandes armées fantômes,
les combattants d’ailleurs, venus battre le Temps,
sur son propre jeu d’angoisses, d’espérances et de morts,
qui sortent si lointaines depuis les bords fatigués du monde,
les frontières électriques, les mondes noirs et magnétiques,
cette tempête qui courre dans nos veines, qui s’agite,
et ses éclairs ou fragments de mondes sont dispersés à tout vents …
Piégés dans la cage aux insectes et aux sombres reptiles …
Je te vois, tout proche, dieu des vacarmes et de la guerre …

Je t’accueille volontiers dans les gestes et le silence du drame,
qui se noue dans le visage et les corps adorés,
cette faiblesse ultime qui s’est faite, centrale, au fil du temps,
et tout notre espace sensible, percé de ces longues droites-figures,
a montré l’éthique du silence, du rien, de la fin,
de cette faiblesse organique ultime,
qui, située, seule, aux moments craintifs des derniers contacts,
viendra témoigner de ta vie, pour tous les autres, mon ami.e …
Toi qui reste en arrière des signes-mots, des intentions …

Qui tient en éveil, l’Esprit, en sa demeure d’origine,
dans ce refuge inouï où viendront rêver les femmes étranges,
les créatures de vie adorées, aux beautés si rares et divines,
avec leur songes d’infinis, et leurs natures autres, enfin, autres.
Je te laisserais le monde des cyclopes, mon dieu-colère,
pour regagner en fuyant, l’au-delà de cette présence,
les lieux d’espérances, la vision-lumières, la fin des obstacles,
et tu pourras lire et voir les signes, sentir et penser les corps dans mes noms …Revivre plus tard, dans le silence de toujours, après nos drames …

MP – 26042024

L’homme-oiseau

« Tout fût-il dépensé pour rien, tu protestes,
L’escalier geint, ce soir personne ne t’attends,
Dans le noir, tu parcours ta galerie de gestes,
le fardier d’insomnies s’ébranle pour cent ans.


Ne t’en fais pas, toutes choses à la fin fait cendres,
Même l’oiseau dont les braises brûlent encore,
et dans la nuit sans oubli où tu vas descendre,
Son aile implorante frémit dans le décor. »

Jacques Bertin, « Aller vers la paix » in « Aux oiseaux de passage », Enregistrement public, Récital guitare – voix, 01.12.2000, Disques Velen, 2011.

L’enfant à l’oiseau : [estampe] / Boucher, 1768, Demarteau, L.né Sculp.

Il est venu le temps fragile et gracieux des oiseaux,
ceux là qui cachés paisiblement dans les arbres et volant sur les vagues,
loin des murs de la cité se découvrent à nous peu à peu,
les corps aimants par milliers dans les orages et les mers,

et le vent froid souffle dans leurs ailes bruissantes et mobiles,
le bec aiguisé rempli de pailles d’or, de sang et de flammes,
et va voir, mon amour, tout ce bruit, cette cathédrale,
aux arcs immenses qui envahissent toute mémoire,
et ne s’arrêtent jamais plus,
par ce nuage de cris compact, électriques et obsédants.

Les yeux à peine fermés, ceux et celles qui avalent la nuée sonore,
cette musique d’obsession qui résonne encore dans ta tête ..
Et qui rend étrangère à soi toutes choses, tout êtres vivants ou morts,
C’est dés l’aube que se déploient la vitesse de minuit et la nuée d’oiseaux-miens,

les sons multiples qui s’entrechoquent, circulent et deviennent,
cette eau vive de la conscience souterraine, lumineuse et sombre,
ces nappes sonores d’une couleur bleue écume et océan,
qu’as-tu fait pour devenir toi même oiseau, monstre à plumes, et à sons,
aux ailes diaphanes, vibrantes, multicolores,
caressant l’absence humide dans tes yeux ?

Tous ces oiseaux qui pleurent en chantant à l’aube dans ton âme,
vont et viennent en heurtant tous ces cadres d’horloges bien droits,
de ce temps immobile, brisé dans ta conscience,
ce morceau de verre planté sur l’arbre immense qui monte jusqu’au ciel,

Quand tu escalades ce mur sonore par la sensation,
brûlée, mouvante, et vivante de ce cri,
qui longtemps résonne encore dans ta mémoire,
Et cette liberté folle qui se meut en enveloppant les corps-oiseaux,
l’âme exposée, vulnérable, est comme cette épée aux reflets diamants,
cette lame aiguisée qui pénètre la terre, fait jaillir l’eau et rends toutes choses à nouveau vivantes ….

A vous écouter amis du ciel et de l’enfer, j’ai le cœur qui bât,
la minute dramatique et folle, le battement sourd des chronomètres,
toute cette musique du silence dont les notes en cristal,
font briller les esprits dans la nuit comme des étoiles,

Et vous êtes ce refuge lointain et proche, cet « Heimat »,
ce pays toujours là, cette angoisse de la page d’eaux bleues et blanches,
par l’oubli tant désiré de ces présences en toi infinies …
Vous êtes la présence en arrière, le décor,
l’arrière-plan qui tient tous les gestes et le sens,

Quand je me glisse à l’aurore à l’extérieur …
En ouvrant la porte de la chambre du sous-sol …
En gagnant le bruit vaste que font les oiseaux par centaines,
l’horizon s’agrandit, soudain, dans tes pupilles dilatées,
et dans ce regard double et fixe,
luit l’obsession du temps présent et arrêté.

Sur les parois du souvenir, picorent des foultitudes d’oiseaux,
des moineaux, geais, merles, corbeaux, choucas,
et leur appel est sans arrêts, sans résistances,
quand je fuis là dans la nuit ouverte, blessée et saignante,
des cris d’obscurités passants par les galaxies brillantes,
ce labyrinthe de musiques contient toutes les portes d’entrée et de sortie ..

Je vis et je meurt, en homme du rythme des oiseaux,
par ce nuage de sons, de couleurs et de mouvements …
Happé par des signes divins et demeurant au delà,
je figure le temps, plus loin encore que toi, et ce nuage
qui glisse comme une ombre dans ton regard.

MP – 10062023