Infra-terrestre

« TRAVERSER LA MORT comme l’oiseau traverse l’air
jusqu’en l’âme des forêts
qui s’étrécit dans la violette,
jusque dans les ouïes en sang du poisson,
finale douloureux de la mer –


Jusque dans le pays advenu
derrière le masque de la démence
où la fontaine à l’issue souterraine
mène peut-être derrière le lit de douleur
des larmes. »

Nelly Sachs, « Et personne n’en sait d’avantage » in « Exode et métamorphose », [1952-1956], p.37, Traduit de l’allemand et postface de Mireille Gansel, Verdier, Coll. « Der Doppelgänger », 2001.

Photographie. Cave Pommery. Expérience#16. Rêveries. Reims.

L’image dupliquée sur le visage du clown,
maquillé de neiges blanches et grises,
frappe contre la porte des enfers,
cette duplicité marquée par la blessure,
qui saigne à l’intérieur, toute noire et rouge,

et ses lèvres osseuses devant le fracas des eaux,
souterraines, profondes, sans limites,
ont remuées pour produire quelques mots,
à l’intérieur du vacarme que fait le monde,
cette électricité bleue-nuit qui chauffe les âmes,

et allume en un souffle vivant les cerveaux.
Je l’avale par le son et l’image folle,
qui parcoure la totalité de l’audio-spectre,
ses figures lentes oscillante dans un vide,
plus immense, sidérant et lourd que le ciel.

Sur le clavier de l’âme, ma partition est muette,
pas un bruit ne sort des bouches effacées,
et leurs yeux vides sont remplis de marbre.
Que l’on se cogne contre ces orbites creuses,
et plus rien ne passe, ni message ou sens.

Cette frontière organique capturée à l’intersection des vitres,
toute cette eau morte et ce paysage intérieur,
dont l’écoulement ne couvre pas le bruit des organes.
Comment franchir son étendue, ses ombres vastes,
pieuses et folles qui pourchassent les étoiles ?

Dans un seul cri immense, qui bât comme cette Nature,
je saisit l’image-mouvement, le cercle des abîmes,
cette fixité du Temps qui ronge ma chair,
a plantée sa lame plus loin encore,
la lame du destin, à la finesse aiguisée et mordante.

Et le visage du monstre n’a plus rien d’humain,
Personne ne le reconnaît dans la lumière.
Cette créature double s’enfuit en arrière dans les coulisses,
marchant par cette longue nuit des signes rageurs,
mais sa course folle est celle aussi des mémoires.

La mémoire des traces et des symboles bien vivants,
dont la légèreté du pas du danseur qui danse avec la vie future,
ramène l’inquiétude en son « heimat », sa terre natale.
Car nous sommes, êtres vivants, tous et toutes des enfants-signes,
ces monstres d’arrogance à vouloir dire et en même temps se taire.

Alors que la vie s’enfuit comme des filets de sable
filant en un poing serré, fort, le mince filet de lumières,
clignote un peu, demeure faible longtemps et puis s’éteint,
le sablier du temps est presque fini,
sa structure double ; vide et plein, s’agite dans nos mains.

Qui le renverse avant est un horrible dément,
celui qui lit la folie des hommes, leurs mondes parfaitement clos,
cette prison des âmes refroidies sur les feuilles,
des larges pages à l’encre tachée d’histoires et de sang,
qui s’envolent loin dans l’obscurité du monde.

Dans l’hades, nagent les légions de corps finis,
organismes s’échappant, luttant contre les remous du monde,
ce ventre saignant des amas de fers et d’argents,
qui avale la matière vive et la forme terrestre.
La fin des grands espoirs vaniteux et fragiles,
ce combat d’infra-rouge, ce rythme maintenant perdu.

Qui a fuit longtemps la maison vivante des astres,
la chaleur et le feu qui maintiennent la vie,
ne peut plus jamais revenir sur ses pas.
Et reste immobile entre ces deux rives,
à compter les minutes avant sa fin.

Le regard noir et vague perdu en lui-même,
qui retient la lumière opale dans tes yeux,
est le désespoir agile et profond,
le paradoxe terrible du fini et de l’infini.
La chair et l’esprit mués en un visage flou.

Et toutes ces matières vides et mortes,
tombées dans l’orage fracassant des signes,
ont creusées le seul sillon qui échappe aux ténèbres.
Dans la terre fraîche, par les signes, redevenue souple et vivante,
parmi les oiseaux, les mers et les soleils brûlants du futur.

MP – 26012023

L’effondrement

« Ce qui est nommé reste en vie. 

Toute mort déchire la chaîne patiemment ourdie du réseau-monde. »

Elias Canetti, « Le livre contre la mort », traduit de l’allemand par Bernard Kreiss, p.196 et 240, Albin Michel, 2018.

Quand vient battre comme une secousse le visage,
celui dont la forme rappelle l’ancien silence,
menu et si faible, l’ailleurs de la mer et du sang,
le désir montant comme une vague bleue et noire,
qui traverse l’eau qui coule, disparaît seul au loin.

Il reste la parole délicate, sensible et le sens,
transmis par delà les rares écueils, les sables-minutes,
la mémoire ouverte est une mer lente et profonde,
rien ne peut remplacer ses yeux-vagues limpides,
le corps rouge des démons, le serpent filant,

Ces guerriers de la nuit aux silhouettes frêles,
s’avancent si mauves sur des feuilles kilométriques,
rampant sur des grèves de sel et de feu,
dévorant toute la peau et la sueur et les larmes.
Vivre dés lors n’est qu’une application triste,

des programmes, des pulsions, des ordres de systèmes.
Consomme et tue, baise et détruit, avale le bruit du monde,
le cycle de destruction est rapide, avide ; il remplit l’attendu,
le rythme scandé est partout pareil, la Nature veut son dû.
Il ne reste rien sinon la chute des hommes dans l’oubli.

Spasmolytique, alcool, drogues, plaisirs et veines brûlées,
dans l’absence de sens sinon consommé, tué et oublié.
Que veux tu de nous toujours sinon la guerre ?
Que cherches tu jamais au loin sinon la terre ?
Nouvelle et forte, paradis des enfants et de la différence.

Le temps passe en nous, comme une vague silhouette,
Cassée en milles morceaux muets ; blocs d’indifférence,
des minutes blanches, creuses et l’ennui qui libère,
rejoint les corps brûlés sur les plages immenses ;
les corps plongés dans l’eau écrite, limpide ; la paix.

MP – 10062022

Dies Irae

« Quand le souffle
a érigé la hutte de la nuit
et sort
chercher son lieu céleste déployé dans le vent

et que le corps
vignoble sanglant
a rempli les tonneaux du silence
et que les larmes débordent
dans la lumière de voyance

quand tout un chacun s’est réfugié
dans son secret
et que tout est fait en double –
que la naissance gravit de son chant
toutes les échelles de Jacob des orgues de la mort


alors
un bel éclair de chaleur embrase
le temps »

Nelly Sachs, « Exode et métamorphose », Verdier, 2002.

Le grondement noir des nuées et la démarche hésitante,
quand plus rien ne bât tout près du cerveau,
la lente hésitation du toucher et la peau nue.
Quand diaphane et fragile se casse le fil du silence,
marcher au loin par les ruelles si brûlantes.

Le soleil de minuit et ses rayons nous accompagnent,
cette transparence partout dans un même cri glaçant,
tout le suc froid qui remonte depuis le sang,
la guerre du mouvement, la respiration qui bât,
et tout le sens des choses qui s’enfuit.

Je vois mon visage blessé et la trace autour qu’il défait,
dans le courant de ta conscience ; ses larmes avant départ,
dans tes yeux noirs opaques où l’étincelle,
a surgit dans le contact électrique de nos mains.
Ne viens plus me demander ton salut, ma douleur,

La colère est blanche et sauvage ; elle fait plier et rompre,
le monde à ses bottes et sa volonté devenue mienne.
Nous sommes emportés, plus loin que de raison,
Dans le fracas des vagues et l’océan de larmes,
Tout près des seuils du passé jamais franchis,

et le trou noir de l’absent a vidé nos têtes,
avec des morceaux de machines et de lassitude,
l’argent froid, la même colère ; les flammes et repli,
l’alphabétique terreur qui remonte tout autour,
comme des horloges noires et des engins bleus sur ressort.

Peux-tu dire ou écrire l’absent, celui qui ne veut plus,
ses mots, son corps, et la place qu’il laisse vide.
De lui reste le battement du pouls, maintenant ; l’intersection,
depuis l’enfance du monde, vers la limite vivante.
Apprends à désapprendre, à oublier, mon amour,

Car le dieu du vacarme et de la colère,
a brûlé toutes les terres de l’enfance,
la perte est son royaume,
la vie des autres son absence.
Veux tu de moi, ciel d’obscurité, fier et immense,
Veux tu de nous, pour cette aube nouvelle qui arrive.

Je t’aime pour la promesse que tu nous tiens,
l’objet du futur que tu portes serrés contre toi,
le ventre ouvert, saignant, cette vague de confiance,
et ses intérieurs dans l’attente, si vastes et si beaux,
toute cette foultitude d’actes, d’étoiles, de pensées et de vies.

MP – 20052022

Les Larmes de Véga

La flèche du temps repose légère dans l’arc solaire.
Lorsque l’agave pointe et sort du rocher,
dans le vent au dessus d’elle ton corps est pesé
et suit avec chaque but la cadence de l’heure.

Une ombre déjà survole les Açores
et ta poitrine le grenat tremblant.
Même si l’instant se conjure avec la mort,
tu es le disque qui l’approche aveuglant.

Même si la mer versée en éclats est gâtée,
elle élève le miroir pour la poignée de sang,
et l’agave fleurit après bien des années
à l’abri des rochers, les flots ivres devant.

Ingeborg Bachmann, « Après bien des années » in « Invocation de la Grande Ourse » (1956), Gallimard, 2015.

Les ombres jetées dans l’eau noire et bleue,
Adroites et plus rapides au lever du sang du ciel,
L’émeraude, au seuil du rivage, lentement se désagrège,
et derrière se tiennent, mutants, les bras tendus,
des grands squelettes blancs couverts de visages,
dont la marche a remonté le jour depuis le continent.

Les vols des papillons blêmes au demeurant si tendres,
battent les secousses des myriades d’automne.
Les grappes gaies des oiseaux, sans doute ne vivent
un jour à peine, pour regarder l’œil à la surface.
Respiration des racines mouillées d’une pluie fine,
que le fruit tient dans sa sève, plus près du désert.

Et le jour n’a plus de passage sous le voile vert.
Il n’y a que le temps qui glisse à la rivière, le flot,
s’écoulant sinueux, rompant la glace des hivers.
Je redoutais de m’y rendre à nouveau, de faire le mort,
quand à peine on distinguait le mot écrit sur la porte,
qu’il eut fallu franchir trois lieux de la sorte.

Ah que batte encore le souffle de l’aimée,
au long des veines plus bleues que vagues.
Cette marée montante des mousses grises.
Qu’était ce bruit sorti de sous les dunes de pierre
qui faisait vibrer le cœur et moudre la tête ?
le bruit de l’étoile sans lieu, ni personne.

MP – 15022022

L’orage sur la mer

« Souvent, dans nos stations au sommet des falaises de marbre, frère Othon disait que là même était le sens de la vie : recommencer la création dans le périssable, comme l’enfant répète en son jeu le travail paternel. Ce qui donnait leur sens aux semailles et à l’engendrement, à la construction, à l’ordre qu’on impose aux choses, à l’image et au poème, c’était qu’en eux la grande œuvre se révélait, comme autant de miroirs faits d’un cristal aux milles couleurs, qui bientôt se brise. »

Ernst Jünger, « Sur les falaises de marbre », [1939], Traduit de l’allemand par Henri Thomas, p.87, Gallimard, 1942.

Les dresseurs de tort tout de noirs vêtus,
aux longs complets de chiffres digitaux,
Ont calculé l’entier azur plus loin dans la mer,
et l’écume blanchie des vagues nuages,
S’approchant des couvertures bleu-plastique,
remplies de tâches de ton sang,
Ternies par une même affreuse attente,
devant laquelle se tiennent toi et moi,

Tout le sens dégouline l’objet sévère du Moi
dressé dans l’immobile et la sévère patience,
Les fils et filles du sel et du vent font la course aux nuages,
accordant les cordes du visage, seul instrument
une musique d’oubli où résonne la lente signification,
Devant qui se tient la lumière blanche,
qui pénètre profondément cette nuit, remplie d’étoiles,

Tu m’as demandé la nuit de l’esprit,
qu’il n’y ait plus rien, ni objets, ni formes, nulle part…
Je m’extrais progressivement peu à peu,
de nos corps amoureux de signes,
et parvient jusqu’à ta compagnie d’hier,
souvenirs qui meurent sans toi, librement et souffre,

As-tu demandés aux autres, les choses,
sinon le sang revenu dans mes veines ?
Toi qui souffles et respires dans mes cotés,
allongés sur le lit de ma future mort,
Tu dois regarder ton intérieur de masques,
le nœud d’orage et de pluie dans laquelle je suis,
Car je t’aime encore plus fort et loin,
dans la destruction que tu nous promets plus en avant,

Devant nous frêle, quand tu regardes,
bien ferme dans tes profonds yeux noirs,
La fixité des blancheurs et la confiance,
pour l’élimination des grands idiots,
Qui ont la culpabilité, et l’ennui ; leur commerce d’imbéciles,
la dureté sans fin et la violence,
D’un langage rachitique, si rabougri et flétri,
qui n’agis sur rien et ne provoque aucun désir sain,

La régénération que tu promets par ton corps de sang,
au delà du monde des morts,
La reconstruction du seul réel que nous aimons,
vivons et partageons ensemble …
Il est donc arrivé que la même minute imbécile,
du rigide accord, suspende l’acte, le fil du rasoir,

Tout le mortel dessein des lents esprits-animaux,
venus à peine jeté l’opprobre et l’alarme,
Tout le sang qui reflue dans ton visage,
un visage codifié par le grand système d’alerte,
Qui distribue les actes et les armes,
alignées devant les continents d’actions,

Une institution du sens défie, défigée,
la libre circulation des idées, et du sang,
A fait blanchir cette bête, par le signe et la guerre,
du vrai contrôle par l’inquisitoire symbole,
Le verbe qui signale et déporte l’incarnation,
La réalisation des actions noires dans un mirage,
L’écrit fixe, mort, pour que se rigidifie les membres,
Dans le crépuscule du seul mouvement,

Les membres sur les dalles de béton armé,
dont les noires vaisseaux s’accouplent,
Les morts du cheval de bascule et des dissections,
pour le dressage des noires nuées,
Que la même horreur planifiée depuis tout ce temps venue,
derrière la grande table se réunissent les ami(e)s qui mangent,
et dévorent toute la capitalistique démence,

Il reste à diriger l’ordre humain de cet ancien monde,
sortie gisant, de ton sacrificiel souci,
Et fuir le trou noir au milieu de nos ventres,
jamais rassasiés, sans fin, toujours en famine,
Il existe encore les passés qui ne se terminent jamais,
enfin par la seule combinaison des naufrages,

Là se détruisent les grands bâtiments de signes,
construit partout, ici, là, depuis nulle-part.
Ce spectre de l’écrit fixe l’absence,
et aligne à contre-temps leurs directions
Ces directions affreuses, dans le sens,
et la mort lente désirée par les astres,

Nous rejetons les faces du monstre,
par la musique céleste et le contre-ordre.
Nous l’effaçons lui, par la lumière du savoir,
l’éducation des enfants-signes au futur.
Veux-tu encore de nous si frêle, « Vie », vivants,
devant l’immensité de cette vie et la joie commune ?
Veux-tu encore de nous, et toute la lumière,
du nouveau monde, les futurs naissants en toi ?

MP – 12012021

Radiance

« Je discernais – sous – cette Clarté lointaine
Un voyageur sur une Colline –
Qui vers de magiques Verticales
S’élevait, bien que terrien –
Inconnue sa scintillante destination –
Mais il endossait la radiance […]
Nous portons la Mortalité
Sans souci, comme une Robe à l’Essai
Jusqu’à ce qu’on nous prie de l’ôter –
Par son intrusion, Dieu se révèle –
Ainsi de la Vie – »

Emily Dickinson, « Poèmes épars » in Car l’adieu, c’est la nuit, p.329-331, Choix, traduction et présentation de Claire Malroux, [1861-1886], Gallimard, 2007.

Identifier des rêves par nuages et figures absentes,
Un autre divin là, réduit à une grappe de lents silences,
l’aspiration des animaux-esprits divins, aux courses folles
dans un cercle froid, organique, et sans cassure,
L’effroi dans ta respiration, devant l’immensité du vide,
Qui crient le cri muet de la stupeur.

Des rêves sans images, ni paroles, venus d’ailleurs,
et les rencontres aux doubles-fonds opaques,
Pour que vers toi visage, se posent les yeux du ciel,
Vouloir disparaître plus loin, plus seul, encore,
Des spectres-figures nous observent déjà en silence,
Lettres et chiffres alignés bien droits, sur nos glacials continents,

L’horizon bleu-mauve du refus de lire et d’écrire,
Voir ces grands pantomimes idiots, dans ta lumière,
Dans tous les bords des cités, des rues, des feuilles,
Des singeries de surfaces, inventées sans merveilles,
Là se fabriquent les alignements de signes bien dressés,
L’exclusion des joies uniques, des chairs divines.

Dans les fonctions ordinales des masses répétitives,
les muettes brisures de mains et de mouvements,
Détachées, refixées et à jamais reprises,
les regards aveugles, les soleils ; touts seuls, désalignés
et figés dans les âmes froides et changeantes.

Devant qui se retirent, peureuses,
les conformes et vaines créatures,
des réactions lourdes, corps et membres,
le terrifiant sommeil est revenu si lent dans nos paroles.
Devenir des meutes-machines sans reste d’âme,
ni forces, ni âges, ni faibles raisons,
traquant l’étrange et merveilleuse lumière.

MP – 07012021

Saison froide

« Je porte en même temps que toi
Cette rupture noire et opiniâtre.
Pourquoi pleures-tu ? Donne moi la main.
Promets-moi plutôt de revenir en rêve.
Pour toi, pour moi (nous sommes deux montagnes),
Pour toi, pour moi, plus de revoir en ce monde.
Tu pourrais simplement, à minuit, m’envoyer
Un message par les étoiles. »

Anna Akhmatova, « En rêve », 1946, in Requiem : poème sans héros et autres poèmes, Gallimard, 2007.

Des cygnes lourds nagent,
Avec la volupté des doux pelages,
A travers les cadrans d’eaux pourpres,
Que le silence retient dans leurs plumes.

Une ancre mousseuse remue son cordage,
La vitesse des poitrines rampe et s’éteint ;
Il est bien tard pour sortir dans ce froid.
Emmitouflé du seul manteau pâle,

Le dénuement de l’hiver approche,
Saison du retour des astres en stupeur,
Craquelle les lèvres mauves du visage,
Qui parlent, la nuit, au fond de l’étang,
Vers quoi se pressent les odeurs mortes,

Les lichens aux fils d’acier verts et mous.
Dors amoureuse dans le conduit du cœur froid,
Tous les lieux ouverts à l’orbite clignotent,
Le vent assoupit le muscle et baigne l’œil,

Enfoncé dans la poitrine blanche,
Cet enfant aux cristaux si tendres,
Dont le regard tient éveillé toutes choses,
Abri protégé du vacarme, s’effondre.

Et le parc immense s’assombrit de toutes parts,
Muette est la douce gisante au fond du lit,
Odeurs et lumières ont terminé là, leur voyage,
Pendues au bord de ses lèvres closes.

MP – 28/11/2019

Survivance

« Tous les événements naturels mythisés comme l’été, l’hiver, le changement de lune, la saison des pluies, etc., […] sont des expressions symboliques du drame intérieur inconscient de l’âme qui, par la voie de la projection, c’est à dire reflété dans les phénomènes naturels, peuvent être saisies par la conscience humaine. »

Carl Gustav Jung, « Témoignage en faveur de l’âme » in L’Âme et la Vie , textes réunis et présentés par Jolande Jacobi, Ed. Buchet/Chastel, 1963.

Recueillir les frêles funambules dans la mobilité de la ligne,
par une cible vivante déplacée dans les alphabets noirs,
la violence des corps-formes ; signes saignés par les guerres
Des analogons las, renaissants, et des voix apaisées.

Le craquement des vitres brûlées, fondues sous le souffle chaud,
les vitres des monstres sismographes aux déplacements d’alertes,
couvrent les brisures alignées droites des théâtres d’abysses,
Ces enfants-monstres dressés pour les adorations de cryptes.

Parvenir au seuil d’exclusion totale, par la brutalité des meurtres,
Cette scansion brutale du dire-nié, désir sans fin et parler-froid,
Là ; les bouches muettes sont rompues avant même de se dire,
Le dressage des enfants gris qui mangent les nervures audio-visuelles.
Réflexologie débile, prédictions et rythmes de leurs cerveaux-heurts,

La vie coule dans leurs visages, ce clignotement du grand œil cyclope,
Ô Liquide bleu du ciel ! Absorbé dans nos yeux grands ouverts,
Complexes de mots, de gestes et de sangs bus, touchés, sentis,
Par la négation des corps aux instincts noirs bien dressés,

La fracturation profonde des lentes et sinueuses machines,
Celles qui bâtent folles, désirantes, au cœur des masses,
Des créatures organiques marchent continues, évolutives,
Pantins de chairs qu’appellent les dieux du vacarme et des miracles ;
dieux de l’espace et du temps, donnez,
donnez au monde, le ciel, le soleil et l’Esprit !

MP – 29032020

Les spectres

«ô torse éveillé,
par le jour nouveau !
ô tiède lit,
baigné de larmes !


Une autre lumière
m’éveille et je pleure
les jours qui s’envolent
pareils à des ombres. »

Pier Paolo Pasolini, « Aube », in Poèmes de jeunesse, Gallimard, 1995.

Un même toucher fragile, lent et aimé,
près de nos regards de pluie et de nos gestes de hasard,
Une douceur ferme, agile et la forme aimée du monde
pour ton visage sensible, noir et blond,
Ce visage de grâce où s’émerveillent les replis, les sons
et les feuilles de verre déjà pilées,
Dans des organes-peaux neurales,
ces corps fixés par les astres noirs rutilants.
Tu es la césure de neige ; femme aimée, si douce,
caressée dans cette enveloppe de nuit,
Ta frontière de peau, ce corps sensible, éclaté,
qui m’isole, m’entoure et réunit à la fois,
Nos gestes, nos voix, nos cheveux, ces jeux
et leurs signaux-morts libres enfin désincarnés,
dont les traces mnésiques surgissent
hors des forces fixes, hors de la feuille.

Le rythme syncopé et blanc qui s’unit
et permet la liaison de nos corps si humains,
Avec la force de l’intime, proviennent les musiques sérielles,
harmonies, brutales et technologiques,
Qui nous hantent partout, ici et toujours,
dans la saison du sang et la même raison.
Par là nous vivons sans les brûlés vif
et les esprits animaux par le feu atroce et l’asphyxie,
Quand les créateurs faméliques meurent
et ne sortent plus des noirs souterrains,
A l’illusion fétiche et au morne silence,
nous sommes perdus, révulsés et douloureux,
Quand ces créateurs de souffrances
ne sortent jamais plus de nos bouches,
Qu’ils surgissent seuls et sans contacts
dans les grands cimetières de signes ..

Remplis d’horizons et de rêves brûlés
et adorés, les solitaires sont si effrayants,
Pouvons-nous jeter dans leurs Esprits morts,
l’ancre noire de nos certitudes ?
Eux, visages et force, qui ont traversé les mers blanches
et le fond obscur du réflexe,
Nous diront-ils l’assurance d’être un seul corps vivant
et libre pour toujours ?

Venir chercher l’espérance du soin, de l’amour,
pour tous dans tes glaces pupilles,
Plonger ton regard bleu plus loin
et se fixer fier dans l’Éternité
hors cette masse de soleil brûlante,
Créer la défiance par le seul bien-être,
le soin et le désir du symbole de vie,
Les mouvements qui séparent, unissent, et isolent,
et font des êtres aimés les uniques et seuls,

Ce désir de mouvement et de grâce ;
hors des vitres brisées en morceaux,
Les âges de l’amour orientés,
vers l’obstination du libre mouvement,
Devenir enfin le seul symbole,
des ressources futures, libres et communes,
Ouvrant la dimension glacée, globale ; l’infini
des vivants, des bêtes et des morts,
Par les idiots sans visage, au cœur si mesquin,
remplis tout noirs de charbons et de peine,
les mêmes pantins cosmiques, sans faces,
sont dirigés par leurs ventres-bouches néants,
Par les déroulés de systèmes fixes de coordonnées
figées dans les spectres audio-visuels,
Seuls, multiples, agressifs et sans âme,
les corporations mutiques, dans l’espace, ré-agissent…

MP 31102019

Le dernier rivage

Masques engloutis au delà du vacarme,
Pierres avalées par la houle noire,
Viennent les armées d’insectes morts,
Manger les derniers os que le ressac livre,
Par milliers au bord de la plage déserte.

Là se déploient les caravanes du silence,
Lourdes et lentes à chaque courbe surmontée,
Les plaies ouvertes glissent sur l’écume évanescente,
Et saignent un liquide noir venu du ciel,
Hautes sont les tours de pailles desséchées
Qui brûlent à l’horizon sourd des ténèbres.

S’amoncelle le fracas des armes et des corps
Mélangés aux ombres grises du crépuscule ;
Le frappeur cogne à la porte du ciel,
Légions de spectres abattus dans les nuages blancs.
Le bruit de ses pas résonne dans l’immensité,
Tout autour, les nuées pleines de pluies et d’obscurité
Dressent un mur d’eau aussi dur que le rocher.

Le son du silence enroule son tapis laiteux
Sur les crânes défoncés où nagent les cerveaux ;
Les cœurs serpentent en des amas rouges et noirs,
Et nourrissent le sable mémoire qui chute à l’entrée
Des plages de feu longues et sauvages.

Sur l’île désertée par les vivants s’amoncellent les corps ;
Une foule sans visage, ni lieu pour s’éteindre,
Groupant le seul astre lumineux, brûlant au milieu du ciel,
Les couvertures de peaux grésillent et s’enfuient,

Dans la danse de midi, pour le feu qui pénètre
Le ramassis d’esclaves à la babille rapide,
Dont les tombeaux de boue et de feuillages recouvrent,
Les immeubles d’acier et de verre chauffés à blanc,
Sous la bêtise vaniteuse de ceux qui expient
Le sang mort happé dans la nuit.

MP – 20/03/2019