Saison froide

« Je porte en même temps que toi
Cette rupture noire et opiniâtre.
Pourquoi pleures-tu ? Donne moi la main.
Promets-moi plutôt de revenir en rêve.
Pour toi, pour moi (nous sommes deux montagnes),
Pour toi, pour moi, plus de revoir en ce monde.
Tu pourrais simplement, à minuit, m’envoyer
Un message par les étoiles. »

Anna Akhmatova, « En rêve », 1946, in Requiem : poème sans héros et autres poèmes, Gallimard, 2007.

Des cygnes lourds nagent,
Avec la volupté des doux pelages,
A travers les cadrans d’eaux pourpres,
Que le silence retient dans leurs plumes.

Une ancre mousseuse remue son cordage,
La vitesse des poitrines rampe et s’éteint ;
Il est bien tard pour sortir dans ce froid.
Emmitouflé du seul manteau pâle,

Le dénuement de l’hiver approche,
Saison du retour des astres en stupeur,
Craquelle les lèvres mauves du visage,
Qui parlent, la nuit, au fond de l’étang,
Vers quoi se pressent les odeurs mortes,

Les lichens aux fils d’acier verts et mous.
Dors amoureuse dans le conduit du cœur froid,
Tous les lieux ouverts à l’orbite clignotent,
Le vent assoupit le muscle et baigne l’œil,

Enfoncé dans la poitrine blanche,
Cet enfant aux cristaux si tendres,
Dont le regard tient éveillé toutes choses,
Abri protégé du vacarme, s’effondre.

Et le parc immense s’assombrit de toutes parts,
Muette est la douce gisante au fond du lit,
Odeurs et lumières ont terminé là, leur voyage,
Pendues au bord de ses lèvres closes.

MP – 28/11/2019

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *