Ne rien faire

« En fait, pour ce qui est des inventions, on peut dire que tout ce qui a été réalisé a toujours eu en vue par essence, le bien commun de l’humanité, mais qu’il a suffi que le créateur de perfection porte dans le Monde son œuvre, pour qu’elle soit immédiatement accaparée par l’entrepreneur, qui s’en est servi en premier lieu dans son intérêt propre, en exploitant ceux qui n’avaient pu en faire l’acquisition. On a construit une machine. Le capitaliste l’a tout de suite utilisée au service de son idée ; on a eu la possibilité de réduire la main d’œuvre et d’accroître son capital en privant les ouvriers du salaire ultime qui aurait été de recevoir de l’argent comme titre de paresse. »

Kazimir Malevitch, « La paresse comme vérité effective de l’homme », [1921], p.19, Traduit du russe par Régis Gayraud, Allia, 2022.

Kasimir Malévitch, Le Rémouleur, 1912-1913, Yale University Art Gallery

Il faut voir les traces inertes marquées sur le sang,
l’espèce d’organismes dressés à réagir, les maîtres mesure,
à toutes les fabriques d’ordres et d’obéissances,
les lignes de production du travail de force et de démesure,
qui embarquent les gestes appliqués, les savoir-faire,
à l’intérieur des sous-mondes produits, détruits et consommés,
la visée du résultat-final, la machine de cadres et de mort,
l’abstract et le suc – reproductible – extrait du cerveau et du corps,
le fantasme mis en boîte, la capture systématique des rêves,
rester fidèle à la « servuction » ; aux précipités de l’échange,
l’infinité de la production, des moyens techniques asservis aux fins.

Ne rien faire, rien du tout, échapper aux nécro-systèmes,
aux systèmes de morts, procéduriers, faux et d’alarmes,
qui réagissent en calibrant la forme organique, l’expressivité,
sur un modèle d’artifices, de déraisons et d’horreur,
pour assouvir partout les soifs de l’exploitation,
le sans fond, l’inertie sienne, la poursuite infinie,
qui encage et détruit la montée de l’amour et du désir,
le producteur fantôme qui emmène toutes choses,
informe le monde par les cages transparentes et l’obscurité,
l’espèce sans réponses, aliénées aux compacts capital,
l’applique sur les murs qui enferment les boîtes du vivant,

la lumière flash, vive, brillante, descendante, aveuglante ….
Cette chaleur blanche aux forceps et aux alertes …
Ne rien faire, c’est à dire en fait, dire non et refuser,
devenir Bartebly ; « je préférerais ne pas »,
mais en même temps, devenir multiples, autres, étrangers et mondes,
îlots de résistances, de grandes santés et de progrès,
s’activer à la manière des monstres et des sans lieux,
afin d’enclencher les guerres menées dans le milieu vital,
à l’intérieur des normes, des traces et des formes symboliques,
voir l’acrobate espiègle, l’artiste du feu, le funambule sur le fil d’acier, dresser cette ligne de projections, d’alarmes et de forces …

Disjoindre les temps de l’activité productive, du sens au travail,
redevenir des êtres vivants, aux besoins réels, sans artifices,
sortir des cercles des visions-machines, les choses enfermées,
les cognitions spectres, les endroits neutres, blancs, neutralisés,
réapprendre les travaux finis des jours et des nuits,
dédiés aux seules activités bienfaisantes et utiles à la Terre,
la main et le visage, les yeux et l’oreille ; les corps tout entier,
comme multiples expériences de contacts sensibles,
l’Esprit qui advient dans le procès de la Nature,
comme émergence du sens social et transformation de soi,
par des réponses humaines, des organisations humaines,
actions propres, fières et ajustées par delà la production des machines de tri.

MP – 03042026

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