L’enfance des ruines

« Le poète, conservateur des infinis visages du vivant.»

René Char, « Feuillets d’Hypnos 1943-1944 : à Albert Camus » in « Fureur et mystère » 83, p.104, Préface d’Yves Berger, Gallimard, 1962.

François de Nomé’s Imaginary Ruins
Fantastic Ruins with Saint Augustine and the Child, date unknown

Il fait froid tout autour, tout est déjà tombé plusieurs fois,
les murs des bâtisses, les angles des cellules, les raccourcis,
les ouvertures spéciales tissées dans les flux de signes,
et cette forme destituée, agrège encore différents mondes,
le vent souffle doucement entre ces artères passantes,
et le présent contrôle les directions multiples,
aux passagers du Temps et de l’espérance,
nous parlons la langue des expériences plurielles, vécues,
nous marquons la Terre par des signes-symboles, des empreintes faciales, acoustiques, des voix multiples audio-sculptées dans les fractales du réseau et le sel de mémoire a un goût si particulier, une semence au delà des vivants et des morts, la chair violette et flamme, les ombres de l’Esprit et ses vagues délicieuses,

une possibilité de redresser l’ouvrage par les cœurs combattants,
une combinaison d’inter-actes et de feux métaphoriques,
survivre dans les ruines fantastiques, les paysages dévastés,
par l’abandon de soi, l’errance du matériel désespoir,
et rallumer les contacts sensibles, les corps à cœurs, trouvés dans chaque prison, recroquevillés au bord de l’abîme, d’une nuit impossible et infinie, les faisceaux d’âmes trempées par les eaux in tranquilles, là où virevoltent les lumières, les complexes d’objets étrangers et dans ces amas de choses muettes se terrent des anciennes batailles, des armées de signes en déroute éclatées en différents endroits, stationnent maintenant dans le passage du présent spécieux, le locus de contrôle du réel et les voyageurs inquiets ou faméliques qui arpentent ces terres désolées, rencontrent d’abord des idoles,

des bandes d’idiots utiles, des égarements et des monstres théoriques, des cauchemars pétrifiés, des refuges, des prêtresses divinatrices, des femmes nues, allongées sur de grands lits de nuages et de pluies, et ils prient à genoux de ces femmes, de ces statues, ils prient pour les renaissances, les soins et les départs vivants,
à l’intérieur du foyer mort, se tiennent des vieux gardes symboles endormis, d’un sommeil lourd, encadrant d’anciens présages,
leurs yeux sont à demi fermés comme des fentes de boites aux lettres,
et leurs lèvres pincés leur donnent des airs supérieurs,
et les voyageurs restent toujours dans les ruines, ils y résident comme ils peuvent, sans jamais atteindre aucun bords ; les frontières ont disparues, le maître des lieux n’est pas visible et les questions meurent, en tombant d’une chute brutale et douloureuse, son appel lointain a disparu sous les décombres, les fossiles,

le silence appartient aux ruines,
comme le feu appartient au foyer,
il est bleu et lent, perlé de vagues de cristaux, de transparence,
étincelant comme une larme de sel, incorporée ;
et la main qui caresse l’objet détruit, dans son arrière-plan devenu vide, a perdu ses intérieurs sociaux ; son modelage précis, ciselé, utile, les intentions détruites, il n’est rien qui s’achève ou recommence …
Il n y’ a plus de maisons pour personnes, plus de carreaux purs et transparents, qu’emploieraient des mots-signes parfaits, pour voir juste toutes choses, et l’angoisse ici réside dans l’abandon définitif de nos lieux, la fermeture du temps et de l’espace, la fin d’un vieux langage bien-aimé ; le devenir rien, l’injuste absence de toutes lectures, pensées siennes, la colère montante devant les sacrifices vains, les entrailles morbides,

toutes relations mortes-nées deviennent ici une impasse.
Il fait froid tout autour des vestiges, sans les amitiés stellaires,
et dans ces cimetières baroques s’enfuient des ombres et des chiens,
dans d’obscures passages, formés de toiles d’insectes mauves,
tissées à mêmes les cerveaux, les maisons, les autels et les églises,
et dans cette gelée grise et blanche de l’Esprit, la soif de croyances grandit, faire le voyage jusqu’ici n’est pas aisé, ni recommandable,
il faut y mettre du sien, éprouver son courage et le refus des présences à soi, familières, devenir l’autre improbable, imaginé par delà les murs du médium, le spectre idiot, les matériaux morts, non montrables, jetés à même ton désert.
Seigneur de la vie qui ne dit plus rien, qui n’entends pas ; ta froideur massive par les vents d’oublis et d’irréparables.
Nous sommes les arpenteurs mis sur les chemins de tes ruines, les enfants de l’espoir et du nouveau monde.

MP – 11042026

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