Infra-terrestre

« TRAVERSER LA MORT comme l’oiseau traverse l’air
jusqu’en l’âme des forêts
qui s’étrécit dans la violette,
jusque dans les ouïes en sang du poisson,
finale douloureux de la mer –


Jusque dans le pays advenu
derrière le masque de la démence
où la fontaine à l’issue souterraine
mène peut-être derrière le lit de douleur
des larmes. »

Nelly Sachs, « Et personne n’en sait d’avantage » in « Exode et métamorphose », [1952-1956], p.37, Traduit de l’allemand et postface de Mireille Gansel, Verdier, Coll. « Der Doppelgänger », 2001.

Photographie. Cave Pommery. Expérience#16. Rêveries. Reims.

L’image dupliquée sur le visage du clown,
maquillé de neiges blanches et grises,
frappe contre la porte des enfers,
cette duplicité marquée par la blessure,
qui saigne à l’intérieur, toute noire et rouge,

et ses lèvres osseuses devant le fracas des eaux,
souterraines, profondes, sans limites,
ont remuées pour produire quelques mots,
à l’intérieur du vacarme que fait le monde,
cette électricité bleue-nuit qui chauffe les âmes,

et allume en un souffle vivant les cerveaux.
Je l’avale par le son et l’image folle,
qui parcoure la totalité de l’audio-spectre,
ses figures lentes oscillante dans un vide,
plus immense, sidérant et lourd que le ciel.

Sur le clavier de l’âme, ma partition est muette,
pas un bruit ne sort des bouches effacées,
et leurs yeux vides sont remplis de marbre.
Que l’on se cogne contre ces orbites creuses,
et plus rien ne passe, ni message ou sens.

Cette frontière organique capturée à l’intersection des vitres,
toute cette eau morte et ce paysage intérieur,
dont l’écoulement ne couvre pas le bruit des organes.
Comment franchir son étendue, ses ombres vastes,
pieuses et folles qui pourchassent les étoiles ?

Dans un seul cri immense, qui bât comme cette Nature,
je saisit l’image-mouvement, le cercle des abîmes,
cette fixité du Temps qui ronge ma chair,
a plantée sa lame plus loin encore,
la lame du destin, à la finesse aiguisée et mordante.

Et le visage du monstre n’a plus rien d’humain,
Personne ne le reconnaît dans la lumière.
Cette créature double s’enfuit en arrière dans les coulisses,
marchant par cette longue nuit des signes rageurs,
mais sa course folle est celle aussi des mémoires.

La mémoire des traces et des symboles bien vivants,
dont la légèreté du pas du danseur qui danse avec la vie future,
ramène l’inquiétude en son « heimat », sa terre natale.
Car nous sommes, êtres vivants, tous et toutes des enfants-signes,
ces monstres d’arrogance à vouloir dire et en même temps se taire.

Alors que la vie s’enfuit comme des filets de sable
filant en un poing serré, fort, le mince filet de lumières,
clignote un peu, demeure faible longtemps et puis s’éteint,
le sablier du temps est presque fini,
sa structure double ; vide et plein, s’agite dans nos mains.

Qui le renverse avant est un horrible dément,
celui qui lit la folie des hommes, leurs mondes parfaitement clos,
cette prison des âmes refroidies sur les feuilles,
des larges pages à l’encre tachée d’histoires et de sang,
qui s’envolent loin dans l’obscurité du monde.

Dans l’hades, nagent les légions de corps finis,
organismes s’échappant, luttant contre les remous du monde,
ce ventre saignant des amas de fers et d’argents,
qui avale la matière vive et la forme terrestre.
La fin des grands espoirs vaniteux et fragiles,
ce combat d’infra-rouge, ce rythme maintenant perdu.

Qui a fuit longtemps la maison vivante des astres,
la chaleur et le feu qui maintiennent la vie,
ne peut plus jamais revenir sur ses pas.
Et reste immobile entre ces deux rives,
à compter les minutes avant sa fin.

Le regard noir et vague perdu en lui-même,
qui retient la lumière opale dans tes yeux,
est le désespoir agile et profond,
le paradoxe terrible du fini et de l’infini.
La chair et l’esprit mués en un visage flou.

Et toutes ces matières vides et mortes,
tombées dans l’orage fracassant des signes,
ont creusées le seul sillon qui échappe aux ténèbres.
Dans la terre fraîche, par les signes, redevenue souple et vivante,
parmi les oiseaux, les mers et les soleils brûlants du futur.

MP – 26012023

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