L’épreuve de soi

La construction de soi dans la mesure d’interactions multiples répétées dans toute sortes de situations sociales dans lesquelles et par lesquelles nous vivons ensemble, implique une inquiétude fondatrice du sens que nous portons avec nous dans nos échanges. Parler, écrire, lire, jouer, dessiner sont des interactivités sociales qui convoquent l’enjeu déterminant d’une relation à l’autre, qui peut être apaisée ou difficile. Ainsi, je ne sais pas immédiatement ce que ressent l’autre, ce qu’il pense à l’extérieur de pratiques historiques d’échanges incarnées dans une « forme de vie » du langage.

L’anticipation inquiète qui se joue là dans l’interaction distante ou face à face comprend un suspens, un flottement, une tension dramatique ; serons nous compris avec nos mots, nos signes, par autrui, et pourrons nous comprendre ce qu’il nous dit en retour ? La question de la constitution du « nous », du faire signe ensemble qui correspond à la question de la génération d’un sens commun ou partagé de nos actions est la question politique par excellence. Une construction sociale sérieuse de nos interactions passe donc par un import réussi du processus de communication et de coopération réglé et distribué entre les vivants qui sorte les seuls individus d’une logique de l’atomisation sociale issue du néolibéralisme autoritaire.

La manière dont l’inter-acte devient une unité opératrice de changements dans la société rappelle que nous ne sommes pas producteurs ou créateurs purs des accords dans la langue sociale mais que nous héritons d’une « forme de vie » à la fois biologique (verticale ou les faits naturels de la vie comme les évidences terminales – naissance, souffrance, amour, pitié, joie, mort) et sociologique ou anthropologique (horizontale qui nous font êtres sociaux et communicants ensemble). Cette « forme de vie » et les multiples façons de faire et de parler, de contacts émotionnels et sentimentaux reliés dans lesquels et avec lesquels nous constituons une règle incarnée dans nos conduites font le style de nos existences et de nos vies, leurs esthétiques belles et fonctionnelles, la texture de nos sensibilités organiques au cœur du monde vivant.

Mais l’enjeu philosophique fort d’une réflexion sur la communication vivante tient aussi en un rétrécissement du spectre de l’analyse sur la question difficile du mode de justification de sa position, de sa place, de son rôle, de son discours, de ses intérêts, de son corps et de ses liens dans et avec la rencontre avec l’autre. Dans cette épreuve de la rencontre qui peut faire partie d’un mode de justification ultime, nous sommes potentiellement conduits vers une suspension sceptique du monde ordinaire parce qu’il peut s’avérer qu’une technique de justification-inquisition nous ramène seul-e, tout à coup hors du monde dans une logique de rapports de forces et de domination.

L’épreuve de/du soi, la construction réussie de soi, de son âme passe ainsi par un retour à un sol de réactions primitives (reconnaître la douleur psychique, voir la peur ou la crainte, éprouver de la pitié, de la compassion ou de l’amour) que nous pouvons redécouvrir dés lors qu’une interaction proche ou distante réussie parvient à nous sortir d’un repli sur le « moi » social, conformiste, et ré-articule un dialogue redevenu serein et réfléchie entre le « je » créateur et ce « moi » social, encadrant de l’action. L’épreuve de la rencontre avec le visage et le corps de l’autre fait alors partie d’une dimension éthique fondatrice de ce qui nous relie ensemble dans une communauté de vivants, sensibles, attentifs à la vulnérabilité de la vie ordinaire des autres et de soi. Cette dimension éthique recoupe la dimension politique de la reconnaissance dans la grande société mondiale ; ce combat difficile pour être reconnu des autres, revendiquer sa propre place, ses intérêts, sa fonction ou son rôle particuliers ou originaux.

Tous les gestes de communication qui font partis pleinement de l’interaction sociale (gestes vocaux, geste significatifs qui vont utiliser des symboles universels) conduisent nos rapports à nous-mêmes vers une relation à soi maîtrisée, libre, protectrice, dans laquelle, les vivants parlent, écrivent, communiquent, réfléchissent, et s’expriment, comme des partenaires coopérants d’une multiplicité d’interactions sociales. L’espace-temps de l’épreuve de soi, la situation-test originale ou proto-typique, est la situation sociale de rencontre et les interactions des corps et des langages si différents qu’elles impliquent. Cette épreuve de soi qui est culturelle, sociale et métaphysique est donc à la base d’un processus de coopération continue, dynamique, réflexif, entre les « je », les « tu », les « il » et les « nous ». Tout cela et tout ceci forme une société de vivants, bien avant que l’individu n’émerge dans une logique économique et stratégique d’affrontement d’intérêts privés.

Ainsi l’émergence réussie des soi humains suite à un processus de communication coopérative et d’éducation fait naître une alter-nativité de l’action critique sur et dans le monde que nous vivons. « Je » et « Tu » connaissent ensemble dans le monde. Cette inter-action critique est bonne et utile pour nous et les autres ; elle possède une valeur intrinsèque. C’est là toute l’ambition d’une philosophie sociale et politique qui allie et rassemble dans la vie de tous les jours, le physique et le symbolique, le corps et l’esprit, le nom et la chose, le fait et la valeur, le faire signe et le sens transmis et créé, l’individu et la société.

Fragments d’un monde détruit – 49

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