« Que l’âme fasse défaut à la langue ou la langue à l’esprit, et que cette rupture trace dans les plaines des sens comme un vaste sillon de désespoir et de sang, voilà la grande peine qui mine non l’écorce ou la charpente mais l’étoffe des corps. »
Antonin Artaud, « Fragments d’un journal d’enfer » in « L’ombilic des limbes », p.124, Gallimard, 1956.
Qui frôle nos restes de vie d’une ombre froide et sans gestes ?
Dis moi ombre, jetée dans le vide de nos actions,
détruites et dispersées à l’intérieur des objets, sidérants,
que sais tu du futur proche et lointain qui arrive sans moi ?
Quand projeté à l’extérieur, mon corps n’est plus rien.
Qui touche la silhouette du jour découpée sur les vitres,
dans ce corps jeté en avant, lourd, devenu tout autre ?
Quand le souffle des minutes expire des bouches de verres,
prés du soleil noir fixé bien haut dans un ciel nocturne,
qui tient l’entièreté du décor de nos vies,
Soleil qui luit encore faiblement, et sa lumière, fragile
éclaire la profonde nuit où se déplace le spectre,
lui qui courre à la vitesse d’une forte angoisse,
une course aberrante, faite de porches, d’immeubles,
d’appartements froids, de maisons tachées d’obscurités.
Sourde et magique, l’angoisse de ce qui n’est plus moi,
vient percer le couloir lumineux et vert de l’Esprit,
attendant que s’ouvre une porte et que s’explique mon chemin,
au milieu d’un endroit unique comme nulle-part,
loin des proches, des amis et des familles, l’abandon de soi.
Jamais tu ne peux reconnaître l’ancienne présence,
le temps s’est immobilisé par ce regard inerte,
l’intériorité connue, éprouvée, a bel et bien disparue.
Et quand tu regarde l’étranger, il ne te regarde pas.
Il est cet évitement du monde, cette coulisse lointaine, jamais visitée.
Car soudain, le corps a mué, le garçon devient fantôme,
avec la perte de contacts et la fixité de ses yeux noirs,
la familiarité avec les scènes de vie quotidiennes,
la finalité de ses mots et des signes subitement retirée,
de ce champ maigre et cassant ou flotte une atroce présence.
Le tout autre est là dans ce présent qui écarte,
à la manière de lames coupantes, ce fil saignant du rasoir,
l’accès ordinaire à nos raisons d’agir et de savoir.
Ces envoyées inutiles par delà le mur du sommeil
et hors de toutes situations, et expériences vécues,
Qui s’agite ainsi la nuit dans les circuits de gestes vains,
les froids circuits électrisants, bleus et noirs,
qui clignotent à l’intérieur des cerveaux,
allument des lampes mauves pour diriger les mains et les yeux,
et s’agitent dans tous les sens prévus et commandés.
Et nos trahisons à chaque geste paraissent comme vivantes,
elles emportent avec elles les histoires de vies, les souvenirs,
Sont-elles vouées à ne paraître que dans l’œil attentif du lecteur ?
Au fil du son si complexe qui éveille sa conscience.
Je me souviens de toi, étranger, mangeur de mes nuits,
Tu vivais à la façon des bêtes, cruellement vouées au silence,
ne sachant plus rien du monde, ayant oublié les mots et les images,
dans ces moments de crise, la fixité de ton regard étonne,
et rien ne percute ce regard fixe, rien ne vient toucher son corps.
Le seul chemin d’une obsession froide et lente,
est ce chemin des organes, des replis dans l’espace,
ces mouvements-gestes que rien ne froisse et ne tient plus,
ces paroles prononcées hors de toutes raisons,
qui tombent dans l’obscurité comme des restes inutiles et vains.
Je me souviens de toi et tu existes.
A la manière des feux-follets qui lentement se consument,
sur des terrains neutres, vidés de toutes occupations,
normales, chaudes, vagues, ordinaires,
tu respires l’ailleurs, la maladie et le monstre,
le psycho-pompe ; l’instrument d’un astre rebelle.
Dire « tu » en te désignant est déjà une erreur,
car il n’y a rien qui s’incarne là quand je regarde,
Seulement l’outre-monde vague, qui résiste à l’oubli,
toutes ces scènes ou se déroule l’absence de vie,
la fuite éperdue du sens à chaque contact.
Ton étoile, mon ami, est figée dans mes yeux.
Ses extrémités luisent comme des lucioles.
Elle brille avec l’intensité d’un cri immense,
l’esprit évanoui, les lettres avalées par la nuit.
Mon cœur est rempli d’orages, de signes et de pluies.
MP – 03022023
