Il est déterminant d’un rapport au monde et aux autres vivants réussi de permettre l’existence d’une dimension de l’accueil dans la communication, l’échange de signes et la conversation de gestes. Accueillir la parole d’un.e autre, c’est d’abord se mettre soi-même en retrait afin d’ajuster au mieux son discours et son corps à ceux ou celles d’autrui. Là, ici et maintenant, au cœur d’une forme de profusion de signes accaparant nos attentions, nos interactions ne peuvent pas se passer d’un silence qui rend possible l’écoute et la compréhension.
Ce silence est lié au rythme de la communication par son insertion dans une phase d’échanges et de réassurance des corps dans la « forme de vie ». Il ouvre nos attentes à un certain toucher sensible ou à un tâtonnement bien loin d’une diffusion accélérée et instantanée de signes multiples. Ainsi, afin de sortir d’un mode réactif pur qui rate la dimension historique de l’autre, son corps, son langage, sa conduite même et son parcours biographique, nous devons à chaque rencontre parier sur l’apport bénéfique du silence. Une certaine musique de l’autre, de sa voix et ses gestes, peut nous conduire vers un apaisement immédiat de nos sens.
Prendre le temps, faire de la scansion des rythmes un avantage sérieux dans la compréhension de l’autre, c’est aussi mieux explorer un espace d’échange anthropologique avec un.e autre inconnu.e. Dans la « forme de vie » hyper-capitaliste, la sur-sollicitation des attentions, leurs captures constantes ne laissent pas de place au silence de la réflexion avant l’action. Dans la jouissance immédiate du moi parlant, s’exprimant, le pseudo-dialogue ressemble à un ping-pong verbal sans fin qui n’est arrêté par rien, ni corps, ni événements, ni traces, ni nouveautés. Le caractère vain de ce mode de communication réactif et immédiat est le propre de la vie esthétique contemporaine.
Faire attention au visage et aux gestes de l’autre revient souvent au delà du format contraint de l’interaction par x causes extérieures, à regarder, sentir, toucher de manière invisible la dimension où se situe l’autre, ses incarnations physiques et spirituelles dans l’espace et le temps de sa corporéité et des mots-signes qu’il ou elle utilise. Ainsi la manipulation de symboles dans l’espace d’une interface numérique, au cours d’un échange de vive voix, ou pendant une phase d’écriture, doit pour être au plus près de ce que ressent autrui, chercher là où surviennent les différences subjectives ; différences qui le ou la font être ce qu’il ou elle est.
Quand viendras-tu enfin, âge du silence ? Cet espace-temps nouveau dans lequel et par lequel nous pourrons vivre avec autrui et non pas vivre au travers d’autrui. Vivre avec autrui, cela signifie d’abord accueillir par un mouvement réfléchi, la voix, les gestes et l’intention de cet autre différent de soi. Vivre au travers d’autrui, dans un espace qui occulte son corps et son esprit, c’est toujours projeter son langage, ses expressions et ses intentions dans l’autre en écrasant sa différence remarquable.
Vivre au travers est typiquement relié à la logique de prédation en matière de communication choisie ou imposée par les réseaux asociaux-numériques. Ces réseaux qui vont fonctionner par bulles d’auto-satisfaction et de filtrage par centres d’intérêts et de communications auto-centrées, vont effacer les possibilités de contacts réfléchis, sensibles, entre deux différences. La dimension du silence fait donc partie et rend possible une rencontre de subjectivités bien différentes et uniques ; elle permet la liberté d’expression, entoure et favorise les décisions démocratiques d’un groupe humain.
Fragments d’un monde détruit – 50
