« Le temps meurt visiblement dans les ombres.
Le soleil fait-il une autre musique que la lune ?
Les mourants ont des cruches de musique dans les oreilles.
C’est le soir, le soleil jette le temps à la mer
il se brise en saignant.
C’est le soir et pas une forme
ne supporte la douleur plus longtemps.
La ferveur monte des tombes
et déchire toutes les peaux.
C’est le soir
le grand mal du pays s’écoule des rides
des antiques constellations
écriture de feu
et les larmes, de l’âme
visibles météores de nostalgie
cherchant dans l’air leur nid terrestre.
C’est le soir
et tous les excédents d’amour
construisent en musique
des mondes nouveaux –
suspendus à la ferveur – »Nelly Sachs, « Lettres en provenance de la nuit» [1950-1953], p.59-60, Allia, 2010.
Le silence dans ce creux organique ; cette angoisse faite silence,
qui fraye dans le noir opaque de la glotte,
la bouche à cris ouverte, muette, sur un ailleurs sans futurs,
et le mince tissu que jette les regards lavés milles fois et sans couleurs,
ce noir et blanc qui dé-filtre la lumière dans tes yeux,
provient du vide extrême du temps calculable,
la journée morne, remplie de grisâtres mécanismes,
de causalités externes, de constantes remises en séries,
avec ces armées de fantoches, obsédés de l’inerte et du précis.
La langue asociale devenue ce véhicule à occulter,
est une économie de l’amer, de la sélection froide,
des avaliseurs de grands programmes,
fabricants de soupes, et vendeurs de plaisirs consommables,
à l’instant précis, au lieu dit, là ou le Signe du rien.
Je vois tous les entours, formes et matières, disparaître,
dans la neurale-attitude, l’image multi-polaire, bien compressée,
le voir au travers comme un rasoir à pixels coupant,
qui écarte les bords vulnérables emmêlés du vivant,
efface les paroles et les chairs,
rend toutes choses à tout moment, disponibles,
et par l’écran bavard, explicables …
Ce noir et blanc qui clignote dans les yeux du monstre,
est comme le fantôme de nos jours lointains, perdus,
tout proche en arrière de nous, qui restons là, stupéfaits,
dans ce couloir de l’infini, accrochés aux objets-mots,
ceux des murs qui saignent à l’intérieur des cerveaux,
et renferment nos attentes et les espérances,
de celles et ceux qui surviennent en dissidence,
et l’absence de folie fait des êtres, des unités de mesure,
à compétences-bilan et morceaux de désirs auto-mâchés,
tout ce vomi onirique qu’ils recrachent en silence,
dans leurs rêves suants et calculés.
Je vois nos visages mués dans la lenteur,
des années filantes comme des étoiles sonores,
qui charrient l’intensité du cri depuis l’organe,
la pompe qui tourne dans des régimes brûlants.
Nos visages qui portent les stigmates de l’âge,
ont touchés cet instant fragile et si doux,
d’une flamme seule, isolée, allumée dans la nuit,
cette lune guidant les nombreux pêcheurs de nuages,
ceux mauves et nocturnes qui enveloppent tous nos gestes,
qui font du ciel une tapisserie riche et mouvante.
A l’extérieur nous devenons, des hors lieux,
survivant sans les drapeaux futiles,
sans les machines à simulacres, les idiots-mimes,
les fabricants-guides de vigoureux chronomètres,
ces outils débiles et magiques qui mesurent le rien,
et rythment des cadences folles pour l’enfer-capital.
L’aiguille qui tourne dans la main de Zacharie,
est la grande aiguille rouge-sang, fixé, ici,
elle tourne là bas sur l’axe de la terre, sans arrêts,
dans cette fabrique de volumes, de pleins et de vides, comptés,
de fatigues, de sidération froide et d’illusions.
Tu ne regardes pas au bon endroit.
Ici plus rien de compte sinon les manies des ordonnanceurs,
du néant figé compact en bouillie dans les cervelles.
Des silhouettes frêles, mornes et vieillies,
sorties hyper-anxieuses, des grandes usines à automates,
remontent le futur comme un marché d’épouvantes,
font du passé un stock de fictions amers,
qu’elles amassent dans leurs rêves assoiffés de trésor,
tous vains, dérisoires, ces rêves accumulés à la commande,
qu’expulsent les consoles à brillants et fantasmes,
Flambantes et neuves, toutes ces images-diamants,
que font les souvenirs aimés dans la langue,
qu’exploitent les ventripotents, les réticulaires,
afin d’éliminer le sel du vivant, du rare, de la seule valeur,
de l’Information comme unité bit, qui tranche et réforme.
Ne retient pas le Temps qui passe dans leur monde,
car leur monde n’est plus rien maintenant,
il s’effondre avec constance et détermination,
et le Temps creuse un passage pour nous autres, au milieu,
dans la guerre folle du milieu, par le ciel, l’eau, la terre et le feu.
MP – 10022023
