Autoritarisme vs démocratie

Les événements d’une hypothétique contre-histoire politique qui touchent les États-Unis et le Brésil rappellent combien l’extrême-droite peut faire basculer par la violence contre les Institutions, un régime politique légitime en le transformant en une foire d’empoigne et une lutte féroce de communautés privatives contre la logique sociale et institutionnelle de l’universel. L’institution est un ensemble de réponses organisées qu’une société se donne pour structurer et légitimer un mouvement historique d’actions collectives utiles à tous et à toutes. Vouloir détruire ces Institutions pour les remplacer par des rapports de forces communautaires revient à nier la spécificité d’un régime démocratique qui est la représentation du peuple et la participation réglée de celui-ci aux mécanismes du pouvoir.

La nouvelle extrême-droite est fabriquée toujours autour d’une haine essentielle de l’autre, haine des femmes et des homosexuels, mépris des progressistes, frustrations et haine de la culture, repli féroce sur soi chez les évangéliques, retour sur une communauté exclusive dont les liens transcendant les voix et les écritures humaines sont plus forts que nos liens terrestres. L’autorité ainsi admirée ressemble à ces techniques fascistes de maintien d’un ordre sacrificiel pour lequel survivent des hommes et des femmes assujettis à l’autorité d’un leader (Trump ou Bolsonaro par exemple). Cette extrême droite est capable de susciter l’adhésion contre les réponses de la démocratie par des moyens technologiques et financiers puissants en mobilisant des masses avec du spectacle, du clash, de la télé-poubelle, des réseaux de capture incessante de l’attention filtrée, calibrée, qui vont favoriser l’entre-soi et l’absence d’esprit critique. Elle est peut-être aux portes du pouvoir dans les grands États démocratiques dans un futur proche en France en 2027 ou aux États-Unis en 2024.

L’absence totale de considération pour les phénomènes complexes, la peur même de la complexité et des possibilités de changement issues d’un esprit critique, interrogent sur la capacité des régimes démocratiques (démos et kratos – le pouvoir du peuple) à expliquer et justifier publiquement les décisions publiques, politiques, sociales ou économiques. Ainsi la réduction des problèmes politiques à de l’économique pur rappelle combien l’argent, la famille, la propriété privée, l’ego drame et la religion sont des facettes précises et obligées de l’autoritarisme fasciste nouvelle manière. En se retournant contre des Institutions sociales complexes qui œuvrent pour un bien collectif, le néo-fascisme permet la revendication égoïste et la promotion d’un hyper capitalisme violent fabriquée autour de cette surenchère de l’ego et la valeur exclusive de l’authenticité.

Le néo-fascisme italien, brésilien, ou américain exploite l’égo-drame individuel – le fantasme de son exposition subjective jamais réalisée sur et dans un réseau – et fusionne dans la personnalités des leaders charismatiques en un seul rêve cathartique, toutes les aspirations irrationnelles des individualités. « Je veux » est un monde étroit, borné, violent et seulement pris en charge par l’autorité qui nous délivre de l’effort de contacter l’autre, qui nous dit quoi penser et que faire dans un monde obscur, difficile et trop complexe à appréhender. Ainsi le retour en arrière, l’image mythique du « c’était mieux avant », et la conservation d’un ordre systémique dominant fait partie de l’identité néo-fasciste ou hyper-conservatrice. De même toutes les aspirations au plaisir sexuel, à la déviance naturelle par rapport au système sacrificiel qui nie les liens sociaux libres, sont refusées par le pouvoir. Wilhelm Reich avait analysé dés 1933 dans « La psychologie de masse du fascisme » ce potentiel révolutionnaire de la sexualité humaine et montré comment le fascisme pour exister pleinement s’appuie sur l’insatisfaction corporelle et sexuelle de l’individualité.

Quelles sont les possibilités concrètes de résistance ou de dissidence devant les néo-conservateurs, sinon la promotion du lien et de la solidarité sociale dans un Esprit universel et une rationalité incarnée par des corps libres, qui rassurent et maintiennent la cohésion des sociétés humaines par delà la glu du repli communautaire violent ? Insister sur la fabrication du lien social revient à rappeler à ces prêcheurs de haines et de désordres, cette évidence que le néo-fascisme et l’hyper-conservatisme sont malades d’une absence de liens sociaux véritables i.e. ces liens constitués par une communication coopérative forte et respectueuse de chacun. Ces mouvement de repli, d’hyper-excroissance maladif du moi, et du respect absolu de la règle dictée par le leader, sont faits d’émotions tristes ou négatives (la peur et la haine) ; des émotions anti-démocratiques, et d’une psychologie de l’assujettissement de l’individu au fort charisme d’un ou d’une leader.

On préfère se projeter de manière irrationnelle et totale dans les actes et les décisions d’un leader lointain plutôt que de réfléchir en soi en la critiquant la matrice du pouvoir autoritaire et d’interroger ses incarnations publiques (leaders, suivistes, spin-doctors, spectacles). Le temps même du néo-fascisme ou du régime autoritaire et violent est cette sorte de présent perpétuel, dans lequel, comme dans un tourbillon violent, l’événement historique est haché menu, rendu fragile, opaque, irrationnel, et détruit au profit de passions négatives plus saillantes que sont la duperie de soi-même, le mensonge et la lâcheté partagés. Dans ce présent unique, spectrale, univoque, où descend l’autorité dans le sang du militant, les formes réflexives et les difficultés normales de communication ont été niées au bénéfice de la certitude de posséder le récit véridique, authentique d’une contre-histoire faite avec une vérité alternative et seule légitime que propose le mouvement néo-conservateur auquel le militant adhère dans son corps et par son âme-tombeau.

Faites attention à l’internationale des dictatures. Attention aux émotions anti-démocratiques qui privent les hommes et les femmes encore concitoyens d’un seul monde, d’une seule réalité, de tous jugements critiques. Attention aux possibilités de transfert du collectif massivement autoritaire vers l’individuel seul et perdu en lui-même et de cette capacité de mobilisation de forces néo-fascistes ou ultra-conservatrices, d’une Nation à l’autre, sous l’effet d’une puissance réticulaire nouvelle permise par les réseaux informatiques et l’Internet. Attention à cette vision auto-centrée du pouvoir politique issue de réseaux fermés, de personnages politiques redoutables, et de jeux d’influences qui ouvrent nos futurs proches sur une inquiétude historique fondamentale.


Fragments d’un monde détruit – 48

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