« Il se sent prisonnier sur cette terre, il y est à l’étroit, se déclarent en lui les chagrins, les faiblesses, les maladies, les délires des prisonniers, aucune consolation ne peut le consoler parce que ce n’est justement qu’une consolation, une aimable consolation qui donne mal à la tête en face du fait brutal de la captivité. Mais si on lui demande ce qu’il veut proprement avoir, il ne sait pas répondre, car il n’a – et c’est une de ses plus fortes preuves – aucune représentation de la liberté. »
Franz Kafka, « Paralipomènes » in « Réflexions sur le péché, la souffrance, l’espérance et le vrai chemin », [1920], p.73, Traduit de l’allemand et préfacé par Bernard Pautrat, Payot § Rivages Paris, 2021.
Que m’importe cette immense forêt de signes,
quand ta silhouette penche sous le poids des noires pensées,
l’obscurité autour, toute cette bile des ventres ouverts,
ce saignement de nos yeux par des larmes blanches,
qui coulent dans l’infini glacé du silence.
Quand j’écoute ces cris couchés sur la feuille,
qui ramassent dans ces filets mauves, la mort,
la cruelle faucheuse drapée de nuits qui courre,
à la vitesse de nos lettres mises à feux.
Tu deviens partout dans ma conscience, si seule,
ce corps meurtris de profondes blessures,
cette sorte d’ennui vague, lourd qui descend,
du haut d’un ciel rougeoient les flammes d’un horizon,
privé de tous, des disparus pleurés, des absent.es,
et cette solitude extrême pèse sur tes épaules,
elle ne tient plus qu’au fil des souvenirs perdus,
et jamais ces tentatives de dire le mal sont heureuses,
le mal qui tient en un bloc froid, compact, dans ton âme,
et fond peu à peu au contact de la lumière,
ces cristaux-liquides enfoncés dans nos regards.
Toute cette lumière divine qui filtre dans tes yeux,
ce mouvement de la vie qui veut être donnée,
reprise enfin, transmise par delà les spectres,
je ne la donnerai jamais, ni à toi, ni à d’autres.
Que me reste t-il à voir dans cette obscurité,
sinon la vie foisonnante des enfants-signes ?
Cet enfant qui surgit dans mes souvenirs,
et écrit librement notre ciel, ma solitude,
à force de course éperdue dans les vagues.
Et l’océan immense a toujours un goût amer,
il rend les corps humides et accumule les regrets.
Et cette direction de l’âme triste a un nom, bien à elle,
elle se nomme espoir et attente ; sensation du contact par la langue,
la langue des anges et de l’infini silence,
des organes, des fièvres et du remous dans la bouche,
tout ce qui se crache à la face des glaciaux systèmes.
Viens ici, peut-être, dormir dans le lit soyeux des astres,
le lit bleu et noir, vert et gris ; cette myriade de fragments,
que la vision mobile desserre dans l’espace,
ciblée, tournée, creusée par la lame coupante,
de chaque grammaire au cieux, terrorisante,
Cette heureuse fièvre astrale déjoue les pièges,
et la froideur des grands monstres au plus loin,
à l’intérieur de nous, fait frissonner tes yeux,
elle tressaute en cassant le code rigide et grégaire,
surgit au détour de phrasés invisibles.
Qui peux te toucher par la main, le signe et l’écoute,
sur ton épaule douce noyée de lumières,
peut-être as-tu pris dans ton visage, les plis de l’abandon,
devant les corps tout autour, brisés par l’amer,
du désespoir de ne voir jamais vivre ton attente.
Que faut-il faire, de notre futur sanglant,
celui qui attends à chaque direction que prend nos regards ?
Quoi qu’il arrive, nous serons le ventre noir,
les exhalaisons des chairs malades et bruyantes,
le ventre des signes peu amènes, difficiles,
Quelle dose de pureté, de fraîcheur, doit supporter le passé,
pour transmettre au futur, le présent, traduire son attention,
fragile, captée, réduite, forcée dans les coins des réflexions,
du sang, de l’ombre et du soleil noir de carbone.
Et le temps est un organe fixe, il est prisonnier dans l’écriture.
Viens, laissons la finitude du vivant régler son devoir,
l’obligation d’être soi est dure, elle coupe, tranche et foudroie,
et dans ce sentiment de l’abîme, cette couleur-néant,
je reconnais ton esprit versatile, léger, là où le soleil a creusée des galeries,
là ou le monde se mire en toi avec beauté et grâce.
MP – 20012023
