Le drame et le silence

«  Je suis parvenue au terme de mon cœur.
Aucun rayon ne mène plus loin.
Derrière moi, je laisse le monde,
Les étoiles s’envolent : oiseaux d’or.

La tour de la lune hisse l’obscurité –
…Ô quelle tendre mélodie sonne doucement à mon oreille …
Mais mes épaules se haussent, orgueilleuses coupoles. »

Else Lasker-Schüler, « Arrivée » in « Mes Merveilles », p.6, [1911], Traduction Guillaume Deswarte, Éditions Héros-Limite, 2023.

Joseph Perry’s Medical Illustrations of Miscarriage (1834)

Au bout de la jetée, noircie d’étoiles et de nuit, il y a un phare rouge-sang, sa lumière clignote par intermittence comme un battement de cœur, et ton corps doux et infini s’est avancé au bord du précipice, toujours seul à cet instant liquide, où je te convoque, par mes yeux clos, tu seras visible, vivant, ô grand dieu Pan,
toute cette nature que tu emmènes avec toi, tout autour,
les cris des oiseaux à l’orée de minuit, la douceur du vent,
le glissement muet des poissons bleus sous les vagues,
et les plages qui se tiennent au bords des marées …

J’attends la lune d’argent immense, cette matière vive dans l’Esprit,
qui jette ses rayons dorés, parmi les feuilles, les regards,
et fabrique les contrastes à minuit, comme à midi …
Ah que le bleu du ciel vienne aussi vivre en moi ; la mer et la terre,
les nuages et la pluie qui touchent ton visage,
et ce nœud du drame noué dans ta gorge,
ce filet de voix fragile qui s’éteint derrière la peau,
est venu souvent bercé l’enfant de mes rêves,
l’enfant-signe revenu du choc, du malheur et de la survivance,

et on annonce la venue des grandes armées fantômes,
les combattants d’ailleurs, venus battre le Temps,
sur son propre jeu d’angoisses, d’espérances et de morts,
qui sortent si lointaines depuis les bords fatigués du monde,
les frontières électriques, les mondes noirs et magnétiques,
cette tempête qui courre dans nos veines, qui s’agite,
et ses éclairs ou fragments de mondes sont dispersés à tout vents …
Piégés dans la cage aux insectes et aux sombres reptiles …
Je te vois, tout proche, dieu des vacarmes et de la guerre …

Je t’accueille volontiers dans les gestes et le silence du drame,
qui se noue dans le visage et les corps adorés,
cette faiblesse ultime qui s’est faite, centrale, au fil du temps,
et tout notre espace sensible, percé de ces longues droites-figures,
a montré l’éthique du silence, du rien, de la fin,
de cette faiblesse organique ultime,
qui, située, seule, aux moments craintifs des derniers contacts,
viendra témoigner de ta vie, pour tous les autres, mon ami.e …
Toi qui reste en arrière des signes-mots, des intentions …

Qui tient en éveil, l’Esprit, en sa demeure d’origine,
dans ce refuge inouï où viendront rêver les femmes étranges,
les créatures de vie adorées, aux beautés si rares et divines,
avec leur songes d’infinis, et leurs natures autres, enfin, autres.
Je te laisserais le monde des cyclopes, mon dieu-colère,
pour regagner en fuyant, l’au-delà de cette présence,
les lieux d’espérances, la vision-lumières, la fin des obstacles,
et tu pourras lire et voir les signes, sentir et penser les corps dans mes noms …Revivre plus tard, dans le silence de toujours, après nos drames …

MP – 26042024

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *