La situation de jeu test primitive et dramatique comme une radicalité d’un phénomène de contact sensible entre un corps seul, isolé, et un milieu de vie même appauvri représente une expérience philosophique et limite, spéciale découverte à l’occasion de grandes phases d’isolement et de solitude existentielle approfondie de l’humain.e. Ici, le « je » est seul absolument, c’est à dire que son corps, sa conscience, ses mots-signes ont été progressivement exclus des usages ordinaires des signes ; le « je » redevenu sauvage n’est plus l’indice d’aucune identité personnelle solide ; il ne se dit plus lui-même pour des autres inconnu.es dans un lieu et un temps commun faits de références, de projections des signes dans des contextes d’emploi partagés et d’une histoire naturelle et tacite des usages linguistiques. Faire l’expérience de cette exclusion référentielle radicale, c’est alors bien cela ; parler sans parler, ne plus parvenir à faire signe ou bien écrire avec des mots-signes devenus des matériaux purs qui s’absentent d’une sémantique et d’une pragmatique ordinaire du sens et ceci sans jamais rencontrer l’accord dans nos jugements. C’est faire l’expérience d’un langage grammatical pur, mécanique, compact, artificiel, isolé de toutes formes de référence à un monde commun, exploiter un milieu clos et séparé de signes et de fonctions logiques qui n’atteindrons jamais la réalité du monde vécu avec des autres vivant.es.
Pourquoi est-ce si important de souligner la radicalité de l’exclusion référentielle, l’enfermement du sujet parlant sur une zone de non-expression, les frontières fortes, non étanches, d’un monde-langage, repliées sur lui-même sinon pour admettre l’absurdité de l’hypothèse d’une sorte de compétence universelle dite grammaticale à parler ou à écrire qui serait inscrite dans notre équipement neural et biologique. Si je sais encore parler dans la situation-test primitive malgré l’isolement pur, mes mots et mes expressions ne référent à rien du monde ordinaire ; le « je » emploie des signes à profusion de manière interne à un discours tout à fait cohérent et logiquement articulé, mas personne devant lui ne peut le comprendre … Souligner la cohérence extrême de la folie ou de la crise délirante saisie comme un état psychique et a-social exclusif et psychotique ne nous dit rien de cette caractéristique majeure du langage humain qui est que pour se faire comprendre, une coopération sociale et anthropologique à l’intérieur d’un monde de signes est nécessaire et cela avec toute la vie de l’expression humaine. Dans la situation de jeux test qui mobilise la figure théorique du « locuteur fantôme », les mots-signes ont été coupés de leurs différents et multiples sites de projection, exclus de leurs matérialités symboliques ordinaires, de sorte que le sujet est écarté de la vie commune bien qu’il côtoie les autres physiquement et qu’il semble parler leur langue.
La radicalité de cette expérience de solitude primitive est donc faite d’une expérience d’ensauvagement de l’Esprit dans l’acmé de la crise, par l’application en monde clos, de règles purement et strictement grammaticales. Cette expérience est celle des contacts sensibles annulés au sens où toutes les choses physiques et les complexes d’objets sociaux dotés (les voitures, les portes, les trains, les photographies, les musiques, les livres ou les signes sur une feuille de papier …) d’intentions et de finalités comme d’usages ont été comme blanchies, nettoyés, vidés de toutes réponses sociales de l’intérieur, comme neutralisés ; rien, aucun déclencheur, aucun autre imaginé et désiré, ne réside dans le champ d’exploration d’une conscience nue, heurtée en elle-même, incapable de viser par la référence, le moindre objet ou la moindre action du monde commun. Ici, ce qui est si important est de bien comprendre que si une capacité linguistique ou cognitive existe bel et bien car le sujet-test – appelé « locuteur fantôme » – semble parler une langue, emploie des phrases grammaticalement correctes, l’accord naturel dans le langage-monde ordinaire a été brisé – les points d’application des signes et leurs usages ont été perdus – et le pseudo-sujet-test apparaît être cette surface d’une pure résistance physique, comme une frontière opaque, un organisme symboliquement muet ou sans réponses à donner, avec qui il est inutile de parler ou d’échanger car son monde-langage n’est pas ou n’est plus le nôtre. Cette expérience phénoménologique radicale de l’incompétence sociale-linguistique est celle dite du « locuteur fantôme », de l’ensauvagement pur de l’Esprit, sa liberté organique fondamentale et de l’étrangeté du sujet expulsé de ses lieux de vie et d’expressions ordinaires. Les mots signes de ce finalement presque-sujet ne font plus sens avec personnes, n’appellent rien, aucunes réactions familières, aucun mouvement de compréhension interne dans l’interaction linguistique.
Le corps du sujet test est devenu cet aplat pur sur lequel toutes les projections de signes se cassent en morceaux illogiques, une sorte de trou noir, ou une face blanchie, a-socialisée et expulsée de la dimension expressive ordinaire de l’émotion et de la narration de soi-même. Le fil de la vie des signes a été coupé ou s’est rompu. Si son langage-monde est d’abord devenu une prison de signes comme des matériaux inertes ou morts qui ne signifient rien dans le monde ordinaire, il sera capable ensuite sous l’effet d’une lente thérapie du langage, de sortir de cette fausse prison, repérer les traces des frontières qui séparent les vivants des morts, les signes pris et intégrés dans une idéologie de la fermeture et de l’exclusion par le mot comme code ou bivalence, et ceux-là des mots-signes unifiés qui au contraire vont ouvrir le champ d’exploration des mondes-langages si divers, et libérer les esprits et le s corps.
Il s’agit ici dans cette redécouverte de la situation primitive de l’existence du langage-monde, son indépendance pure à un Temps donné, de prendre le pouvoir de l’imagination, de l’action et de la réflexion critique, cette sorte de puissance remise à l’heure zéro, par ce que le sujet-test est devenu par l’expérience du heurt, des bords et de l’isolement étranger au monde ordinaire, il devient capable de prendre enfin conscience de la limite externe à la fois linguistique et expressive qui sépare l’incompréhension fondamentale, l’inintelligible, la folie, le délire, ce langage-monde quasi-privé car sans références, ni sens, et le monde des usages linguistiques et expressifs, ordinaires et historiques. Lui-même comme être aux frontières de la compréhension normale est en capacité maintenant de montrer le le sens commun, partagé réglé des signes qu’il va justement employer grâce à cette expérience de décentrement radical qui est une expérience de dé-saisissement de soi-même. Vaincu, anéantit, refoulé, dans un corps et un langage absent, neutralisé, effacé, l’individu qui n’est plus rien pour personnes, découvre la pauvreté fondamentale de son vouloir-dire, et le doute terrifiant qui touchent cette capacité de vouloir dire une chose qui ait du sens, pour tout le monde, c’est à dire un état de fait, comme révélé par un certain usage commun et historique des signes.
Ainsi ce creux sceptique redoutable dans l’existence, cette radicalité primitive que le sujet éprouve contre lui-même, vient nous rappeler la fantastique illusion des théories métaphysiques et naturalistes grossières qui prétendent loger dans la tête d’un individu, seul, isolé, dans son cerveau-substrat, une sorte de capacité biologique pure et universelle à parler, écrire, faire signe dans un milieu de vie ordinaire et ceci coupés des contextes sociaux et anthropologiques de formation historique et relative des discours vivants et humains. Les êtres aux frontières, les exclus de la langue que sont les fous, les folles, les étrangers, les malades, les lointains et lointaines, seront celles-ci et ceux-là même qui vont pouvoir interroger la limite au delà de laquelle un discours achoppe sur le non-sens, le vide, et la vacuité extrême …
Muni de bonnes capacités critiques, devenues puissantes et renforcées par cette expérience de l’étrangeté à soi-même dont la mémoire garde l’expérience très vive longtemps, l’esprit s’exerce plus facilement dans un monde de la vie où la relativité, la sensibilité et la vulnérabilité des interprétations, des formes symboliques et des corps seront devenues centrales dans l’expérience de sa compréhension interne. Il faut ainsi toujours « montrer à la mouche comment sortir du piège à mouches » (Wittgenstein, « Recherches Philosophiques », §309, Gallimard, 2004), c’est à dire amener à la conscience de soi, à l’aide d’une méthode fiable de description grammaticale et logique des phénomènes vivants de la compréhension (vouloir-dire, avoir l’intention de, faire appel à, remarquer que etc …), la limite formelle qui est au contact entre différents langages-mondes. Nous pourrons ainsi nous ressaisir d’une liberté critique décisive qui s’exercera sur la frontière même tenant l’intérieur et l’extérieur d’un même langage-monde et d’une forme de pensée et de vie humaine.
Fragments d’un monde détruit – 114
