Produire les spectres

Dans l’économie-Machine de reproduction capitaliste des formes symboliques et physiques par la fabrication de marchandises, l’entretien d’affects adaptés, l’activation de signes-codes d’une certaine emprise psychique sur les corps, la mobilisation de représentations-médias multi-composées (images, sons, odeurs, tous les stimuli externes ..) l’unité centrale de calcul et de mises en opposition des forces sociales et politiques est le spectre physico-symbolique … Par la métaphore musicale et orchestrale, le spectre « sonore » ressemble aux tracés complexes de variations dans la composition mélodique, activé ou mise en éveil par le jeu des instruments physiques – des corps et des matières qui jouent et interprètent une musique morte ou inerte presque intemporelle couchée au moyen de signes-notes sur la feuille partition. Mais la métaphore musicale dit aussi la possibilité majeure de créer la dimension de l’interface comme dimension spectrale ou asociale insérée entre l’individu, sa langue, ses attitudes, ses désirs, et le monde entier qui le compose. La production du spectre comme image mentale privée – toutes et tous nous avons fait l’expérience d’avoir une image dans la tête quand nous nous efforçons d’appliquer un signe sur une chose, un événement, un souvenir – nous renseigne sur l’économie des âmes comme cellules ultimes, encodages symboliques ou prisons des corps.

Le défaut majeur du dualisme philosophique historique qui maintient toute une série d’oppositions factices – âme / corps – esprit / cerveau – individu /société – est de croire possible le règne économique et politique des interfaces partout sur la planète Terre et au delà … Dans cette logique là et contre tout bon sens, je suis seulement dans mon corps comme un pilote dans son navire (pour inverser la célèbre formule des « Méditations métaphysiques » de René Descartes (1641-1642 pour l’édition Latine – Sixième méditation) et la langue dans laquelle je parle, l’œil avec lequel je te vois sont pris ici comme des instruments matériels organiques presque autonomes, d’exploration de la vie qui m’entoure et me tient. Cette conception réductionniste et instrumentaliste du corps qui est dualiste a longtemps accompagné l’idéologie mortifère du capitalisme de prédation qui exploite les corps en les réduisant à des parties fonctionnelles extractibles et exploitables (cerveaux, mains, épaules, œil, bras, oreilles, jambes etc …) capables ou non de satisfaire des besoins utiles à l’alimentation de la puissance de la compétition sur un marché qui met dans un pseudo-contact abstrait, l’offre et la demande …

Or l’œil n’est pas voyant de lui-même, parler ne se fait pas hors de la langue, être une individualité propre avec une identité sociale et politique, n’est pas donné à la naissance comme un équipement biologique autonome et pur ou par l’exercice de supposées capacités neurales, nerveuses, ou organiques ultimes. Nos filiations historiques et anthropologiques sont multiples et complexes et contre les écosystèmes capitalistes fermés, qui partout et en économie d’échelles produisent des spectres physico-symboliques comme outils d’enfermement et d’asocialisation, il faut penser à la notion cardinale de « formes de vie » comme une manière souple et particulière de replacer l’entièreté de l’être vivant et sa langue dans la texture de la vie et de respecter ainsi les sensibilités des corps des vivants.

Par exemple, il est toujours surprenant de constater les succès populaires immenses des idéologies de l’interface (1) sur le plan culturel (« Black Mirror » par exemple comme une série prise au piège logique de la dualité et qui évacue si facilement une réelle pensée de l’émancipation sociale et politique), (2) le plan économique avec le développement massif des logiques d’exploitation réticulaires qui imposent des réseaux d’ordinateurs et de serveurs interconnectés placés sous le contrôle des utilisateurs finaux-consommateurs-travailleurs-acteurs qui « pilotent » l’activité via de multiples interfaces, (3) sur le plan politique enfin par l’atomisation des liens sociaux de résistance et de revendication normales au changement qu’accompagne le verrouillage de la parole publique par une nov-langue creuse, et là aussi pilotable avec des éléments de langage. La novlangue managériale pauvre et grossière est issue du management de la communication comme système de mise en ordres de l’activité et du travail. Cette capacité impressionnante de la logique de l’interface à fonctionner partout est liée à l’appétence et la satisfaction maximale d’un organisme biologique qui désire le contrôle en lui-même presque hors de toutes vies sociales, là dans cette brutalité d’un mono-système d’échanges et de replis – commandes/réceptions/décharges/images fétiches/satisfactions  – le même veut toujours le même dans un bouclage bio-politique qui clôture et absente toute communication possible ; le même veut sa reproduction imaginaire et dynamique partout où l’unité-individu prétends posséder la logique interne de constitution naturelle du monde par la manipulation spirituelle et matérielle de spectres hors de la société, hors de l’histoire, hors de la vie ordinaire.

Car la Société et l’Institution sont perçues ici comme des contraintes majeures qui pèsent finalement sur la liberté individuelle, empêchent l’action de la volonté, privent le moi de la possibilité de jouir indéfiniment de lui-même … Même si en réalité l’organisation sociale et historique précède toujours la naissance d’individualités particulières – le tout est antérieur aux parties et sa composition n’est pas la somme stricte de ces parties – que dire alors des institutions comme ensembles organisés de réponses qui toujours doivent se transformer de l’intérieur pour exister historiquement. La recherche du plaisir et l’évitement de la douleur ne forment pas un projet de vie politique profondément humain ; c’est une sorte de réduction de nos choix et de nos libertés, à l’instinct naturel qui est dangereuse. Produire les spectres, c’est d’abord réaliser un programme de production, de protection et de contrôle large, naturel, spirituel, psychologique, biologique et politique de toutes les soi-disant « règles » qui doivent maintenir toujours possible et à n’importe quel prix, l’achat et la vente des âmes sur un marché humain … Qui se souvient des « Âmes mortes », ce merveilleux conte de Nicolas Gogol (1809-1852) publié en 1842 peut se représenter le style de négociation sur un marché auquel aboutit un capitalisme sauvage qui traite de manière risible les fantômes de paysans morts comme une pure matérialité économique digne ou rendant possible le calcul d’une plus-value intéressante, gagnée à la fin de la transaction.

Produire les spectres, c’est aussi fabriquer des âmes sécantes, coupées des restes du monde vivant, extraites, comme absentes à elles-même, pliées en de milliards de cellules symboliques fermées, dans lesquelles tournent à n’en plus finir et dans des souffrances psychiques maximales les corps des individus .. Ainsi la logique capitalistique peut s’exercer et s’approfondir aussi par un programme de production de spectres physiques et symboliques pris comme monnaies virtuelles d’échanges qui permet la puissance d’arraisonnement de toutes nos attitudes spontanées, nos expressions linguistiques, corporelles, nos jugements, nos pensées vers cette figure métaphysique dangereuse faite d’un hors lieu, asocial et mythique, qu’est l’Esprit ou la solitude absolue de l’âme humaine. Peut-on alors imaginer un monde réel sans langages, sans signes matériels, sans formes de pensées, dans lequel l’échange du sens se ferait exclusivement par une interface ultime qui connecte plusieurs cerveaux et dont l’activité première et fondamentale sera la manipulation de pures représentations mentales en interactions directes ? Veut-on vraiment de ce monde de spectres, de fantômes, de silence et de nuit ….

Fragments d’un monde détruit – 113

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